BONNES FEUILLES DU ROMAN DE DJ. R. TOUATI. « UN EMPIRE NOMME DESIR »

Bonnes feuilles du roman de Dj. R. Touati "Un empire nommé désir"

 bouhamidi mohamed 27 Juillet 2016 

Bonnes feuilles du roman de Dj. R. Touati "Un empire nommé désir"

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En grandissant, sa finesse d'observations'aiguisant encore, il avait bu jusqu'à la lie le spectacle de ceux de son entourage qui conformaient leurs actes au qu'en-dira-t-on, qui ne pouvaient émettre une invitation à dîner ou se rendre à une fête de mariage sans arrière-pensée d'ostentation et de vanité ; il avait vomi les adages tape-à-l’œil, contemporains, faisant l'apologie du vivre-dans-le-regard-de-l'autre, et que l'authentique sagesse populaire réprouve, du genre :

« Mieux vaut vieux pain rassis

Tant que devant l'envieux

Tu passes sapé classy

Et lui mets plein les yeux*. »

Ayant pris conscience de son propre histrionisme, il avait diagnostiqué d'avoir été contaminé par ces milieux « néo-prolo-aspirant-bourgeois », d'où son dédain du travail et de la mascarade sociale qui en découle, et qu'il avait rageusement analysée dans cette diatribe de jeunesse :

« L'histrionisme de la bourgeoisie comme conséquence de son exhibitionnisme : ostentation dans la réussite (sociale, matérielle, scolaire) qui débouche sur la névrose histrionique et le besoin maladif du regard de l'autre, si ce n'est admiratif, du moins envieux ; car le bourgeois ne craint pas d'être envié ; sa grande phobie est d'être ignoré : s'être donné tout ce mal et cette pompe pour avoir, et ne pas paraître, il y a là de quoi vous mettre brutalement le nez dans votre vacuité spirituelle et votre médiocrité morale. Névrose à laquelle échappait le prolétaire d'autrefois : peu enclin à exhiber sa misère, c'était au contraire ce qu'il avait de moral, d'universel, d'intemporel, qu'il mettait en avant : la camaraderie, la solidarité, l'entrain, la simplicité, toutes valeurs lui permettant de transcender sa condition en se rattachant à la fraternité humaine, contrairement au bourgeois, qui cherche à tout prix à sedistinguer, par la consommation ostentatoire (la mode, le luxe, etc.). Or, ce qui était l'apanage de la bourgeoisie est devenu la maladie du siècle chez le nouveau prolo du tertiaire, à qui l'on a permis un certain pouvoir d'achat pour lui écouler une marchandise désormais produite en trop grande quantité pour être intégralement consommée par la bourgeoisie classique. Et voilà que ce nouveau prolo, promu à un certain standing, se donne des airs de bourgeois et met à son tour la main à la foire de la consommation ostentatoire : la bagnole, le smartphone, le tourisme annuel ou semestriel lui donnent une telle illusion d'être épanoui et heureux qu'il lui faut absolument afficher cela dans ce qui a remplacé les mondanités bourgeoises : les réseaux sociaux, où, pour se distinguer, il ne fait qu'exhiber ce que pratiquent tous ses congénères ; recherche de distinction factice débouchant sur le conformisme grégaire.

« Leur fausse conscience s'accroissant à mesure que croît leur accès aux gadgets et aux pseudo-loisirs naguère réservés à l'élite bourgeoise et aujourd'hui « démocratisés » – c’est- à-dire vulgarisés : cycle classique du produit – les nouveaux prolos sont des moutons épanouis : ils acceptent allègrement de se faire tondre pour peu qu'on leur garantisse leur ration d'herbe toujours plus grasse et plus verte à mesure qu'elle devient toujours plus artificielle. Troupeau docile de bras cassés asservis par la hantise du licenciement qui les laisserait, après des années d'une tâche répétitive et abrutissante, sans compétence pour « se vendre » dans un marché saturé par ces diplômés analphabètes – nouvelle armée de réserve –, interchangeables car dénués de talent, mais aptes et âpres à se faire exproprier de leur existence en échange d'un salaire, pour l'exécution de ces ineptes tâches d'automates installés derrière un ordinateur : de l'usine au bureau il n'y a que la position debout de l'opprimé en qui bout la révolte qui est devenue celle assise de l'infantilisé soumis, et par voie de conséquence les leviers qui sont devenus des boutons pour ces enfants de la console : maigre consolation que ce piètre confort générateur d'une castratrice mollesse et d'une atrophie de la virilité. Le bureau, la voiture, les films ou séries à la chaîne le week-end, avachis en face de l'écran pour récupérer – un tant soit peu – de l'usure physique et nerveuse, à moins que l'on aille s'afficher à quelque enclos à la mode pour sacrifier au simulacre d'une « vie sociale » : c'est-à-dire le simulacre d'une mascarade.

« Ainsi, le néo-prolo-aspirant-bourgeois, promu à l'obsession du standing, et de la névrose qui en découle, demeure toujours plus aliéné : copiant la consommation ostentatoire de la bourgeoisie, il n'en acquiert que les tares (histrionisme, scotomisation, mythomanie) ; mais, perdant de vue (grâce aux fausses critiques accumulées par le cinéma et la littérature) que la bourgeoisie ne se définit point par ses manières, son snobisme, ses névroses – en somme : par un vain psychologisme, mais plutôt par sa mainmise sur le capital, il continue d'aspirer au standing, de singer le bourgeois qu'il ne sera jamais, car c'est justement la course derrière ce standing – toujours plus vite obsolète, et nécessitant donc de toujours davantage courir, pour rester à la page, ne pas être dépassé– qui l'exproprie de son temps – donc de sa vie – et fait de lui un ilote contemporain.

« Or, quand on songe que c'est cela qui est pour certains – et surtout certaines – le sommet de « l'émancipation », de « l'indépendance » et de l'accomplissement de soi, on ne trouve plus à leur opposer que les mots de Barrès : « Tout ce vestiaire, c'est vers cela que tu soupires, pauvre âme ! »

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Il reprit :

– Je crois cependant que le salut de la nation réside dans le visa : celui qu'on accorderait à tous nos affligés du complexe du colonisé, qui ne jurent que par l'Occident, et ne peuvent essuyer la plus futile contrariété, le moindre contretemps, sans débiter leurs sempiternelles jérémiades : « Ah ! Si ç'avait été en Europe… » Mais foutez donc le camp et cessez de nous rebattre les oreilles de votre Europe. La mode est même à souhaiter le retour du colonisateur ! Dans la bouche d'un ignare, passe encore, mais sous la plume de certains scribouillards ! Comme si la seule alternative à nos turpitudes était le retour du colon. Sorte d'œdipe à grande échelle : vivre en tâchant d'émuler un modèle fantasmé – et qui dans la réalité est sous plus d'un aspect rien de moins que méprisable, – de qui on s'exerce, par le mimétisme et la singerie, à remporter l'agrément ; et, devant les compatriotes qui ne « suivent pas », on professe éhontément : « Si nous sommes incapables de respecter cette terre, autant la rendre aux colons. » Pousser l'imbécilité jusqu'à croire que le souci du colon est de « respecter » la terre. Et puis, cela est révélateur d'un état d'esprit nauséabond : se croire le devoir de justifier son indépendance, comme si on nous l'avait « donnée » (comme l'ont prétendu certains pouilleux, que notre indignité à autorisé à nous prendre de haut), et que nous ne nous étions pas battus pour l'arracher : pourquoi on est dans l'obsession de justifier ce don, faute de quoi il faut le rendre. A croire qu'on n'a chassé le colon que pour bâtir un modèle de société à son image. Car alors, certes, ce n'était vraiment pas la peine. Mais comme toi et moi savons que ce n'est pas le cas, laissons les affligés du complexe du colonisé et leurs vestiplices, avocats du pauvre, à leurs lamentations putrides, et parlons d'autre chose. »

Daria, attendrie, approuvait avec une telle puissance de sentiment ce qu'il disait qu'elle ne put se résoudre à changer de sujet sans d'abord le taquiner :

– Où est passé ton : « Je ne donne plus dans ces exaltations abstraites », alors qu'en ce moment tu dégoulines tellement de patriotisme que j'allais chercher une bassine pour éviter l'inondation.

– J'aspire simplement – et bêtement – à une utopie : que tous ces toqués de l'Occident, laquais dépersonnalisés qui ne peuvent respirer sans la sanction de leurs maîtres, dans le regard duquel ils vivent, foutent le camp et nous laissent entre gens sains d'esprit et équilibrés, entre patriotes positifs, par opposition au patriote hystérique, qui n'est bon qu'à vociférer, parce que les mots ne coûtent rien, tandis que les actes, c'est une autre histoire. Dans cette utopie-là j'envisagerai avec mes compatriotes un destin commun. Le patriotisme bon marché, avec tous ces lieux communs qui ne disent pas leur sens profond, du genre : « c’est un bon pays, c’est son peuple qui est déficient », très peu pour moi. Et qu’est-ce qui fait qu’un pays est « bon », sinon son peuple ? Les montagnes et les arbres ? Patriotisme folklorique, qui dispense, dans une posture de patriote sourcilleux sur les devoirs envers le pays, de se retrousser les manches pour remplir ces devoirs avec ses compatriotes ; en les snobant (« peuple déficient ») on se dédouane de son inaction, de sa passivité : « C’est la faute à ce peuple déficient ! Moi, unique esprit éclairé parmi cette plèbe, que puis-je faire ? On ne peut applaudir d’une seule main. » Traduit clairement, voilà ce dont se gargarise l’aliéné qui déplore que le peuple déficient – dont il se distingue implicitement en le dénigrant ainsi – ne soit pas à la hauteur de ce beau et bon pays.

« Le patriotisme que je rêve, c’est d’abord l’amour du compatriote. Aimer le pays, c’est très bien, mais à quoi bon si cet amour n’est que le promontoire sublime et abstrait depuis lequel on prend de haut les compatriotes ? « La terre et les morts », selon le mot de Barrès, sont « au-dessus des yeux et de la tête », comme dit l’expression populaire, mais d’abord et avant tout en tant que fonds commun aux vivants, comme ressort chez les vivants d’une communauté de sensibilité et d’intelligence qui les unit et les fédère, mais lorsque la terre et les morts deviennent prétexte à mépriser les vivants, et du même coup l’alibi qui justifie, par un sidérant renversement dialectique, les plus lâches allégeances à l’impérialisme, « par déception », ressentiment, etc., un patriotisme pareil, je m’en passerai très bien.

– Tu n’exagères pas un peu, là ? Quel rapport avec l’impérialisme ?

Nadir réfléchit un moment, puis dit :

– Prenons un exemple à plus petite échelle : suppose un gars qui possède une magnifique voiture, de toute beauté, performante, confortable, tout ce que tu veux. Cependant le gars est un vrai chauffard et la conduit mal, la malmène, lui fait éraflures sur cabossages, néglige son entretien, etc. Que vas-tu avoir tendance à penser du propriétaire de cette bagnole ?

– Qu’il ne la mérite pas…

– Exactement ! Et du coup, s’il se la fait voler, si on en l’exproprie, que vas-tu penser ?

– Que c’est bien fait pour lui, murmura Daria, comme hésitante devant la gravité du parallèle auquel voulait arriver Nadir.

– Bravo ! exclama le jeune homme. Applique cela à : « le pays est bon, c’est son peuple qui est déficient » – c’est-à-dire qu’il ne le mérite pas – et tu sentiras à pleins poumons les pestilentiels relents néo-colonialistes derrière cette posture de patriotisme petit luxe, que rabâchent à l’envi les aliénés pétris de fausse conscience. Et tu sentiras aussi la réduction nauséabonde d’une des dimensions constitutives d’une nation – la terre – à un usufruit dont il faut justifier la rentabilité, faute de quoi on vous en exproprie, pour cause de peuple non compétitif. Qu’ils essayent pour voir ! Nous leur en foutrons du compétitif !

Puis, comme honteux de s’être laissé aller à ce qu’il avait coutume d’appeler « des fanfaronnades de supporter de foot chantant au stade », il conclut, afin peut-être de retrouver sa sérénité et cette égalité d’âme sont il se prévalait tant, toujours troublée par ce sujet qui constamment l’indignait :

– Enfin ! En attendant, comme écrivait Montherlant, je n'aspire qu'à une vie toujours plus resserrée sur l'essentiel : faire tomber de ma vie toutes les choses et tous les êtres qui ne me sont rien, et remplir mon temps et mon quotidien de choses qui m'exaltent et d'individus que j'aime et que j'estime. Tout le reste, au rebut !

– Mais si ceux qui aspirent à l’expatriation ne sont motivés que par le besoin de gagner leur vie, et non mus par ce que tu appelles le complexe du colonisé ? objecta Daria (l’idée d’émigrer la travaillait parfois, sans jamais qu’elle eût pris le temps de réfléchir à quelle impérieuse nécessité la poussait à concevoir ce projet).

Nadir sourit, et, se méprenant sur la cause de son bémol, lui dit :

– Ton indulgence tient parfois de la sainteté, ma chérie. Gagner leur vie ? Si ces gens-là consentaient ici au pays à la moitié des efforts qu’ils fournissent à l’étranger, ils se seraient mis à leur compte dans les cinq ans. Je connais personnellement des licenciés de l’université, expatriés, qui acceptent de faire quatorze heures d’usine par jour parce que « c’est ça l’exil, mon frère : faut faire des sacrifices. » Mais pourquoi aller à l’autre bout du monde faire des sacrifices qui seraient bien plus lucratifs ici ? Parce qu’ils acceptent de souffrir de l’étranger les conditions les plus abjectes et les pires vexations, tandis que la moindre remarque déplacée du compatriote les fait sortir de leurs gonds et rouler des mécaniques. On se découvre une fierté avec les gens du pays, et une humilité pragmatique avec l’étranger. Autant je ne suis pas pour souffrir le moindre outrage de qui que ce soit, autant s’il faut ravaler ma fierté et « faire des sacrifices », c’est dans mon pays que je préfère les consentir, et de mon compatriote que je préfère souffrir. Mais non, il s’agit d’aller à l’autre bout du monde pour enfin se découvrir un sens du sacrifice. Et puis, pour une success story, pour une personne vraiment épanouie, tu as cent autres qui traînent une vie de chien, pour, les vacances venues, rentrer au bled mettre plein la vue aux ignorants – et profiter en parasite de leur hospitalité, car ils auront acquis l’avarice proverbiale de l’occidental, qui n’est telle que par le saisissant contraste avec notre prodigalité* – en leur peignant un tableau onirique des conditions dans lesquelles ils vivent, nourrissant ainsi le fantasme, et contribuant au montage de tête collectif.

« Complexe du colonisé sur toute la ligne, ma chérie, crois-moi. »

Comme elle vit qu’il ne voulait pas en démordre elle n’insista pas. Elle lui demanda alors son avis sur un fait d’actualité, et, devant la mine perplexe du jeune homme, s’étonna : « Attends, mais où est-ce que tu vis ? Tu as bien dû en avoir écho. Tous les réseaux sociaux ne parlent que de ça. »

– J’ai désactivé l’abonnement aux publications de mes contacts, expliqua Nadir, fors quelques rares exceptions, dont tu fais partie : ça m’épargne de lire tous les jours des âneries qui me soulèvent le cœur. L'un des plus grands torts des réseaux sociaux est d'avoir permis à tout le monde et n'importe qui de s'exprimer sur tout et n'importe quoi, trop souvent avec la dernière imbécilité. Pourquoi ne pas uriner sur la voie publique, puisqu'on nous expose sans pudeur les déjections de son esprit sur la toile ? Il suffit, dans les deux cas, de se réclamer du même principe : la liberté d'excrétion.

– Je te signale qu’on est à table, fit Daria avec une moue réprobatrice.

– Excuse-moi, j’oubliais que nous étions si délicate, plaisanta Nadir, qui poursuivit : « Nous ne vivons pas seulement l'époque où l'on dorlote les imbéciles, mais aussi celle où on les promeut : permettre à des ilotes, qui se connaissent à peine eux-mêmes convenablement, et ont toutes les peines du monde à comprendre lucidement leur entourage immédiat et leur milieu social, de s'autoproclamer, le temps d'une publication ou d’un commentaire, géopoliticiens, sociologues, islamologues, psychanalystes, et je ne sais encore quelle autre discipline, dont chacune nécessite des années d'apprentissage avant de s'aventurer à s'exprimer dans son domaine, tandis que les ilotes les maîtrisent toutes à tour de doigts sur le clavier. Quand le spécialiste s'essaye prudemment à l'analyse de données vieilles de plusieurs années, pour les éclairer un tant soit peu, sans la moindre prétention de cerner tous les tenants et aboutissants des faits, l'ilote prétend tenir le fin mot de l'actualité, et vous dissèque en trois coups de cuiller à pot l'évènement d'il y a une heure, grâce au miracle du prêt-à-penser, qui a déjà conditionné son processus cognitif. Tiens, j'ai trouvé mon idée d'entreprise : Fonder un réseau social avec pour colonnes d'Hercule : 1) Le mot d'Apelle : « Cordonnier, pas plus haut que la chaussure », 2) Celui de Nietzsche : « Place, entre toi et aujourd'hui, au moins l'épaisseur de trois siècles ! » Faillite assurée ! », conclut-il en éclatant de rire.

– Mais si tu m’embauches pour faire faillite ensuite, comment comptes-tu me payer ?

La perche était si énorme qu’il la saisit gaillardement :

– Si tu acceptes d’être ma secrétaire, on trouvera un moyen de s’arranger, lui dit-il avec un clin d’œil exagérément coquin.

* « Nakoul l'khoubz l'yabes, we n'djouz qeddam â'douwi labesse. »

* Le français, plus particulièrement, dont le pays accueille la plus grande partie de la diaspora algérienne, et duquel on induit une avarice propre à tous les occidentaux, passée en proverbe : « Legwer dji’ânine » (les occidentaux sont des crevards).

 Catégories : arts et littérature

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