ET SI LA NOUVELLE ROUTE DE LA SOIE APPORTAIT LA PAIX A TOUTE L'EURASIE?

Et si la Nouvelle Route de la Soie apportait la paix à toute l’Eurasie? [2/3]

Robert BerkePar Robert Berke – Le 26 mai 2015 – Source Oilprice.com

Première partie

Note : Dans la première partie nous avons détaillé le projet chinois de reconstitution de la Route de la Soie, s’étendant de l’Europe à l’Asie. Nous allons voir maintenant les projets d’aujourd’hui, et les rivalités géopolitiques qui pourraient les freiner, voire les faire capoter.

 

La Route de la Soie : trois projets pour changer l’Eurasie

Il est important de comprendre que la nouvelle Route n’est pas un plan formel, mais plutôt un cadre général pour des programmes à long terme, un processus en cours, qui se développe au gré des projets et des négociations entre les différents pays concernés. La Route n’est pas non plus une création sortie du néant, mais elle prend forme à partir de nombreux programmes lancés avec les partenaires de la Chine.

Le projet Iran-Pakistan-Chine (vous l’avez vu dans le premier article) est le plus détaillé, mais il en est encore à l’état d’ébauche. Le deuxième, rendu public il n’y a pas longtemps, se tourne vers la Russie. Enfin, la Chine propose un partenariat à l’Inde pour le troisième projet.

Le projet avec le Pakistan est un programme ambitieux de développement qui viendrait se greffer à la Route de la Soie, tandis que la branche sino-russe pourrait devenir l’épine dorsale de l’ensemble du projet, le partenariat avec l’Inde devenant alors la clé de voûte qui donne toute sa cohérence à l’ensemble.

Russie et Chine, un partenariat qui prend de l’ampleur

Qu’est-ce qui rend la Russie si importante pour la réalisation de ce plan? Ou, mieux encore : comment serait-il possible de laisser de côté le plus grand pays de toute l’Eurasie, alors que la Route concerne l’ensemble du continent?

Lors d’une rencontre à Moscou, dans le cadre de la célébration de la victoire alliée de 1945 qui a vu les troupes indiennes, chinoises et russes défiler sur la place Rouge, la Chine et la Russie ont signé de nombreux protocoles d’accord pour lier le projet chinois de la Route de la Soie au projet russe de l’Union économique eurasienne (UEE).

L’UEE est l’établissement, par le Kremlin, d’un marché commun entre la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Biélorussie et l’Arménie. Une initiative que les médias occidentaux se sont empressés de blâmer, l’assimilant à une tentative de rétablir l’Union soviétique. En incluant la Russie, la Route de la Soie relierait ainsi Pékin à la frontière polonaise. On ne peut négliger la coopération, en pleine expansion, entre la Russie et la Chine, comme le répète M. Bhadrakumar, un ancien diplomate indien :

« Les cris d’orfraie de la propagande occidentale contre l’UEE n’ont pas pu dissuader la Chine… L’intégration de la Chine dans cet ensemble signifie en effet qu’une véritable locomotive économique vient de s’accrocher au projet russe. La Chine est clairement le futur de l’Union. La preuve : M. Xi – le président chinois a prolongé sa visite à Moscou par un détour en Biélorussie et au Kazakhstan, les deux autres membres fondateurs de l’UEE… C’est essentiel pour la mise en œuvre de la Route de la Soie vers la Russie et l’Asie centrale. »

Les accords Chine-Russie couvrent huit projets différents, notamment la prolongation de la ligne transsibérienne à grande vitesse Moscou–Kazan (République du Tatarstan), qui ira ainsi jusqu’à la Chine, via le Kazakhstan. Les Chemins de fer chinois ont signé un contrat de $390 M pour construire cette ligne, la Chine contribuant pour un premier versement de $5,8 Mds à un montant total estimé à $21,4 Mds. Finalement, les signataires espèrent lier leur projet à la ligne russe à grande vitesse vers l’Europe.

La province chinoise de Jilii a proposé de construire une ligne transfrontière à grande vitesse entre les deux pays, reliant le principal port russe sur le Pacifique, Vladivostok. En plus, les deux pays ont renforcé leur partenariat énergétique avec de nombreux projets. Comme Oilprice le rapportait dans un article du 12 mai, «la compagnie russe d’énergie hydroélectrique RusHydro et le groupe chinois des Trois Gorges ont signé un contrat pour un projet de 320 mégawatts dans l’Extrême-Orient russe… juste à côté de la frontière russo-chinoise.» Ce serait donc le plus grand barrage, tant en Chine qu’en Russie, déjà en construction, et il devrait fournir 1,6 milliards de kilo-watts par an, pour un coût estimé à $400 Mds.

La Chine a également proposé de développer un corridor économique – une zone franche pour les échanges commerciaux – entre la Russie, la Mongolie et la Chine, un projet susceptible d’accueillir des membres de l’Union économique eurasienne et le premier pas dans la mise en place d’un des principaux composants de la Route de la Soie.

D’autres projets plus petits associés ont été également signés, notamment un fonds de financement pour l’agriculture de $2 Mds.

La géopolitique à l’aide de la Route de la Soie 

Jusqu’à très récemment, il était généralement admis que les États-Unis entraîneraient leurs alliés occidentaux dans leur campagne contre l’établissement de la Route de la Soie entre la Chine et la Russie, mais un retournement complet vient de se produire.

Avec un Barack Obama tentant désespérément d’empêcher les guerres au Yémen, en Syrie et en Iraq de s’étendre à toute la région, la politique américaine au Moyen-Orient est à la croisée des chemins, et rien ne sera résolu, quelles que soient ses décisions, avant la fin de son mandat. Clairement, le président américain veut se concentrer sur l’Asie et réduire la présence américaine au Moyen-Orient, une région qui a toujours porté malchance aux présidents US depuis plus de 20 ans.

Une porte de sortie ?

Et voilà, après plus de deux années sans mettre les pieds en Russie, John Kerry et ses proches collaborateurs ont sollicité une entrevue avec MM. Poutine et Lavrov, réunion qui a été accordée par le Kremlin.

Serait-ce la raison de la position de l’Arabie saoudite sur l’approvisionnement en pétrole?

Il y a un développement de l’énergie incroyable dont nous avons gardé la trace pour vous au cours de la dernière année … C’est la raison pour laquelle l’Arabie saoudite agit en désespoir de cause … baisser les prix du pétrole … et même risquer des troubles internes. Leur  survie (et celle de l’OPEP) même est menacée.

Et nous croyons que nous avons mis en place une incroyable vidéo révélant comment cela fonctionne.

Voir la vidéo ici …

Les spéculations n’ont pas cessé de s’exciter sur ce qui s’est passé entre les murs du Kremlin ce 8 mai. En fait, le simple fait qu’il y ait eu une réunion est en soi plus important que ce qu’on y a décidé, parce que cela montre clairement que les relations entre ces différents pays sont en train d’avancer.

Hors de Russie, la rumeur veut que John Kerry ait demandé l’aide de Vladimir Poutine pour résoudre les conflits au Moyen-Orient et en finir avec le dossier du nucléaire iranien. En échange, les Américains calmeraient la situation en Ukraine. On ne semble pas avoir reparlé du statut de la Crimée, alors que la visite de John Kerry s’est conclue sur un appel pour que Kiev applique les accords de Minsk 2 et observe la trêve dans les régions de l’Est.

La plupart des médias se demandent si les États-Unis ne sont pas en train d’abandonner leurs présomptions à l’encontre du Kremlin. Que ce soit vraiment un rameau d’olivier tendu à la Russie est une hypothèse, mais même si cela se confirmait, on ne sait pas jusqu’où les Américains seraient prêt à aller. Stratfor, la lettre d’information bien connue sur le renseignement, spécule sur le fait que Washington voudrait commencer à sortir de la logique des sanctions contre la Russie.

Des pays inquiets : Israël et les monarchies du Golfe

Pour les Israéliens, tout apaisement des tensions entre la Russie et l’Iran est une très mauvaise nouvelle. Au Moyen-Orient, Israël est une sentinelle avancée, toujours le premier pays à sentir les moindres signes avant-coureurs d’orages.

Il ne faut pas se tromper sur la réaction d’Israël à l’accord États-Unis–Iran sur le nucléaire et à la coordination américaine avec l’Iran et la Russie sur la Syrie et l’Irak. Israël a toujours tout misé sur sa capacité à interdire de tels accords, et là, il a perdu, en endommageant peut-être gravement sa relation avec son meilleur allié, l’Amérique.

Maintenant, tous les médias israéliens sont vent debout contre ces accords, criant à la trahison, et il n’y a pas qu’Israël qui s’inquiète. L’Arabie Saoudite, elle aussi, se sent abandonnée dans cet accord avec l’Iran.

La Chine et l’Inde finiront-ils par devenir des partenaires ?

S’il était possible de mettre la politique de côté, il n’y a pas de doute que le meilleur partenaire de la Chine pour la Route serait l’Inde, son voisin de plus d’un milliard d’habitants, mettant ainsi en relation les deux plus importants marchés mondiaux avec l’ancienne Route de la Soie. Comme l’écrit l’agence Associated Press, le 14 mai :

«Les deux pays sont membres des BRICS, qui viennent de créer un système de crédit, la Banque du nouveau développement, qui sera basée à Shanghai et dirigée par un grand banquier indien. L’Inde est également membre fondateur de la future Banque des infrastructures de l’Asie, une institution lancée par la Chine.»

La coopération entre les deux se développe peu à peu, leurs besoins sont compatibles, comme le rappelle Associated Press :

«La Chine compte sur le marché indien pour ses productions de haute technologie, depuis ses trains à grande vitesse jusqu’à ses réacteurs nucléaires, tandis que l’Inde tient absolument à attirer les investissements chinois pour ses productions et ses infrastructures. Avec une croissance qui décélère, des capacités en surproduction et près de 4 000 milliards de réserves, la Chine est disposée à répondre à la demande indienne pour de grands projets d’infrastructures – aéroports, routes, ports et voies ferrées – un marché estimé à $1 000 Mds. »

Si l’Inde choisit le partenariat avec la Chine pour la Route de la Soie, cela pourrait occuper la Chine pour le reste du siècle, dans un projet qui allierait les deux pays les plus peuplés du monde, avec plus de 2,6 milliards d’habitants. Avec la Russie déjà partie prenante, et l’Iran prêt à se joindre au projet, cela amènerait encore 250 millions de personnes – soit au total le tiers de la population mondiale. Difficile de trouver plus prometteur.

Seulement, il y a un contentieux historique entre l’Inde et la Chine, des disputes frontalières non résolues depuis 50 ans; les relations entre la Chine et le Pakistan – l’ennemi héréditaire de l’Inde – sont au beau fixe; et l’Inde entretient des liens étroits avec le Japon et les États-Unis, tous deux opposés aux revendications de la Chine en mer de Chine Méridionale.

Lors d’une entrevue récente à Pékin, la Chine et l’Inde ont signé des accords économiques d’un montant de $22 Mds – décevant de nombreux observateurs qui les comparaient aux $47 Mds signés entre la Chine et le Pakistan. L’ancien diplomate indien déjà cité, M. Bhadrakumar, explique que «la méfiance stratégique ne s’efface pas du jour au lendemain», et que «l’Inde n’est pas encore prête à renoncer à l’Occident comme partenaire de son développement».

Il semble que l’influence américaine freine encore les espoirs de recruter l’Inde comme partenaire majeur de la Route de la Soie. Mais ce n’est pas si simple de prédire vers où penchera la balance : tant de pays sont dépendants des accords commerciaux avec la Chine – des centaines de miliaards de dollars par an – et sont aussi des partenaires actifs de la Russie et de l’Iran.

Durant toute la guerre froide, l’Inde a adopté un non-alignement scrupuleux entre l’Union soviétique et les États-Unis, ce qui lui permettait de jouer sur deux tableaux. Pour ce pays pragmatique, les choix de partenariats économiques peuvent dépendre de cette simple formule «suivez l’argent». Or, la Chine est l’un des rares pays à avoir les capacités financières de reconstruire les infrastructures indiennes.

La ruée des Occidentaux, y compris l’Inde, pour rejoindre la Banque des infrastructures de l’Asie – un projet impulsé par la Chine – montre clairement que les milieux d’affaires de l’Ouest sont impatients de prendre part aux projets de la Route. Il y a sans doute peu de banques dans le monde qui hésiteraient à financer les éléments majeurs du projet Route de la Soie.

Les États-Unis eux-mêmes pourraient-ils s’impliquer dans les projets de la Route de la Soie? Après les derniers changements de rapports de forces navals entre eux et la Russie… C’est pour le moment une question sans réponse.

Robert Berke est un analyste financier spécialisé dans le secteur de l’énergie. Il a notamment conseillé l’État d’Alaska.

Traduit par Ludovic, relu par jj et Diane pour le Saker Francophone

 

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