LES 10 ESPOIRS SUSCITES PAR LA VISITE DE XI JINPING AU PAKISTAN

Les dix espoirs suscités par la visite de M. Xi Jinping au Pakistan

M.K. BhadrakumarM.K. Bhadrakumar

Par M.K Bhadrakumar – Le 22 avril 2015 -– Source India Punchline

Quel que soit le point de vue que l’on adopte, la visite du président chinois M. Xi Jinping ce lundi 20 avril a été un événement extraordinaire. En clair, le Pakistan a su faire de ces accords une véritable mine d’or. En quelques heures, la rumeur a dit que le Pakistan allait se lancer dans des réformes en trompe-l’œil. Renaissance Capital, du haut de son adresse prestigieuse à Londres, l’a dit. Mais la visite de M. Xi n’était pas pas uniquement conduite par des intérêts financiers – même si le moindre geste en faveur d’une nouvelle banque chinoise passe pour un geste éminemment politique. Beijing ne peut pas s’impliquer ainsi. Surtout si chaque geste de la Chine envers le Pakistan affecte une vaste région du monde en Asie du Sud et en Asie centrale (même là où les États-Unis sont ouvertement impliqués comme superpuissance). En résumé, la visite de M. Xi a fait le bonheur de tous les analystes stratégistes. J’ai relevé dix raisons d’espérer. Les voici :

#1. Les liens entre la Chine et le Pakistan font un bond en avant.

C’est l’évidence. Les investissements chinois massifs au Pakistan (jusqu’à $46 milliards) qui ont été annoncés font de cette relation un gagnant-gagnant. Pour le Pakistan, la Chine devient en une journée le plus important partenaire stratégique du monde. Et de loin. En même temps pour la Chine, le partenariat avec le Pakistan prend un caractère global, depuis que le Corridor économique, loin d’être juste une route de second choix vers le marché mondial, conçu uniquement avec le partenaire pakistanais, devient l’un des moyens les plus durables et les plus sûrs pour son développement économique, et l’une des avancées les plus nettes sur l’échiquier de la Route de la Soie  – un axe qui devrait, pour les Chinois – relier ensemble plus de la moitié de l’humanité. Les investissements prévus – 274 milliards de dollars – devraient faire bondir le PIB du Pakistan de 15%. Plus question pour la Chine de craindre le dilemme de Malacca. La Chine devient ouvertement partie prenante dans la stabilité et la sécurité du Pakistan.

#2. La Chine a confiance dans les perspectives du Pakistan.

Et oui, la Chine passe outre l’opinion publique mondiale, qui répète que le Pakistan est l’un des endroits les plus dangereux de la planète. Le Pakistan a eu beau être montré du doigt comme un État failli et dénoncé comme un État soutenant en sous-main les organisations terroristes, la Chine n’est pas impressionnée et parie plutôt sur les capacités du pays à «devenir un nœud économique essentiel dans la région». (China Daily) Dans le même temps, la Chine est convaincue du changement et même de la mutation, hautement proclamée, du Pakistan, dans son approche des groupes terroristes. M. Xi s’est félicité, lui-même, du succès des opérations pakistanaises anti-terroristes. La Chine veut faire du Pakistan la vitrine d’une réussite exemplaire.

#3. La Chine grille la priorité aux États-Unis comme meilleur allié du Pakistan.

Jamais les liens entre la Chine et le Pakistan n’ont atteint une telle intensité, au plus haut niveau. Et ce sont les États-Unis qui font les frais de cette entente, malgré les décennies de coopération et d’alliance formelle. Désormais, les États-Unis devront négocier plus durement que jamais avec le Pakistan. Et si on prend en compte les liens réels entre les Pakistanais et les Chinois, l’influence chinoise va durer. A l’inverse, les Pakistanais vomissent les Américains. Une alliance, presque formelle, entre les Pakistanais et les Chinois, a toutes les chances de durer et de s’affermir.

#4. Le retard du Pakistan par rapport à l’Inde se réduit.

Une telle injection, massive, de capitaux chinois dans l’économie pakistanaise, ajoutée à la coopération militaire (la Chine a promis huit sous-marins) va permettre au Pakistan de combler l’écart avec la croissance économique et militaire indienne de ces dernières années. En tenant compte de sa population moindre et de ses priorités militaires, plus limitées, mais aussi de ses stocks d’ogives nucléaires, maintenir la parité stratégique avec l’Inde semble possible aujourd’hui pour le Pakistan. Made in Pakistan semble même mieux placé dans l’esprit des acheteurs potentiels que Made in India. Le Pakistan peut réellement devenir un lieu attractif pour les investisseurs, alors qu’il partage avec l’Inde des indicateurs au vert comme le taux de croissance, la faible inflation, l’énorme marché domestique, les ressources humaines, etc. Le Pakistan présente même une meilleure situation budgétaire que l’Inde, depuis qu’il a réduit son déficit budgétaire à 4,7% du PNB en 2014 (l’Inde en reste à 7%) – et le Pakistan reste un marché émergent beaucoup moins cher. La Chine ne peut que le recommander comme un nouveau membre des BRICS !

#5. Le basculement de l’orientation stratégique pakistanaise se confirme.

Les élites pakistanaises se sont traditionnellement tournées vers l’Ouest, alors même que le peuple est violemment anti-américain. Une contradiction peu à peu résolue, au fur et à mesure des évolutions discrètes de la posture stratégique nationale. L’exemple le plus récent et le plus net: les élites pakistanaises – tant civiles que militaires – ont évité toute implication dans le conflit yéménite. Clairement, il s’agit d’une prise de position inspirée par le sentiment populaire. Et quand on suit les évolutions récentes du pays en matière d’approche anti-terroriste, il est clair qu’il s’agit d’une véritable remise à zéro stratégique. La consolidation des liens entre le Pakistan et la Chine renforce cette attitude.

#6. Clairement, l’Afghanistan a tout à y gagner.

La montée de l’influence chinoise sur le Pakistan est un réel facteur de stabilisation en Afghanistan. Le Pakistan est plus à l’aise avec la Chine en tant que facilitateur des pourparlers de paix qu’avec les États-Unis (dont les intentions sont hautement suspectes, aux yeux des Pakistanais). En clair, le Pakistan préfère pousser ses pions à une table des négociations où la Chine a un rôle important à jouer. De plus, la Chine est le seul pays à pouvoir réunir autour d’une même table tous les participants à une grande discussion, discussion qui réunirait les acteurs majeurs – Russie, Iran, États d‘Asie centrale, et même l’Inde – une vraie garantie de succès pour un processus de paix. Et par dessus tout, la Chine et le Pakistan ont un véritable intérêt dans la stabilisation de l’Afghanistan (et notamment à cause de la menace que font peser les groupes terroristes opérant dans la région AfPak sur les dizaines de milliers de Chinois sur le sol pakistanais, désormais présents pour toutes sortes de projets de développement concernant la Nouvelle Route de la Soie). En d’autres termes, la réussite du partenariat sino-pakistanais est liée essentiellement à la stabilisation de la situation afghane.

#7. La marine chinoise prend ses quartiers à Gwadar.

Le développement du port de Gwadar et la modernisation des infrastructures de l’arrière-pays vont évidemment aider la Chine à maintenir sa présence navale permanente dans le golfe d’Oman et la mer Arabique. Peu importe désormais à la Chine si ses sous-marins croisant dans l’océan Indien n’avaient plus accès aux facilités portuaires de ravitaillement et de maintenance du Sri Lanka, bloqué par le nouveau régime.

#8. Les capitales d’Asie du Sud retiennent leur souffle.

Tout le monde, en Asie du Sud, s’intéresse de près à cette visite de M. Xi Jingping. La Chine envoie un signal fort vers les petits pays d’Asie du Sud qui entourent l’Inde (le Sri Lanka, le Bangladesh, le Népal…): cela paie de monter à bord de La Nouvelle Route de la Soie (continentale et maritime). Pour ces pays, il est clair qu’aujourd’hui c’est le seul choix valable. La promesse chinoise d’une relation gagnant-gagnant et sa traduction concrète – un puissant moteur de croissance pour toute la région – vont faire réfléchir dans les sphères dirigeantes de ces capitales.

#9. La dynamique du pouvoir dans la région change.

Au refroidissement des liens États-Unis–Russie, à la politique américaine de basculement vers l’Asie – pour contenir la Chine – se voit brutalement opposé ce choix clair du Pakistan pour la Chine (et la Russie). C’est un réalignement stratégique clairement assumé. A noter ici d’autres facteurs: a) la Russie se rapproche du Pakistan et établit une première coopération militaire avec ce pays; b) la Chine et la Russie renforcent d’une manière conséquente, chacune de leur côté, leurs liens avec l’Iran; c) l’Iran est en train de sortir du système des sanctions; d) le Pakistan renoue avec l’Iran; et, e) l’Iran comme le Pakistan sont aux portes de la SCO (Shanghai Cooperation Organization).

#10. M. Modi, le premier ministre indien, fait face à un dilemme existentiel.

La Chine veut-elle suggérer, par cette visite, une nouvelle ligne de conduite à l’Inde? M. Xi a créé la surprise en conseillant au Pakistan une politique étrangère de paix. Du coup, l’Inde se trouve en porte-à-faux. La subtilité de la diplomatie chinoise, énoncée par M. Xi, oblige l’Inde à revenir à la table des négociations, malgré tous les avis des sinologues indiens. Il est remarquable que la Chine ne rejette pas l’Inde du projet Nouvelle Route de la Soie, mais au contraire lui laisse le choix de son niveau de participation. Par contre, la visite de M. Xi au Pakistan pousse les autorités indiennes à accélérer leur prise de décision.

En clair, la Chine est consciente que les groupes de pression indiens, solidement campés sur leurs positions, tentent de résister coûte que coûte à tout changement dans les relations Inde–Chine. Donc, la Chine laisse sa carte de visite sous la porte de l’Inde. Et dans trois semaines, c’est le premier ministre indien, M. Modi, qui se rend en Chine. Il a donc le temps de réfléchir à ce défi lancé aujourd’hui. Et les experts, eux, comparent déjà la gouvernance et la vision stratégique de M. Modi à celles de ses homologues…

Les gestes du gouvernement de M. Modi vers l’Amérique ne lui ont pas rapporté grand chose, et l’Occident n’est pas en mesure, aujourd’hui, d’investir massivement en Inde. Cela fait onze mois que M. Modi est au pouvoir, et les critiques fusent en Inde. Aucun des objectifs affichés n’a été atteint.

Il va bien falloir que M. Modi reconsidère la sagesse et la modération des négociateurs chinois, avant d’être paralysé par le manque de vision stratégique et par les tenants de la ligne dure, qui n’ont pas la capacité de penser à long terme. Le Brahmapoutre, le déficit commercial, la mer de Chine du Sud et bien d’autres sujets doivent être reconsidérés comme les éléments d’une relation avec la Chine renaissante.

Clairement, l’Inde doit faire une confiance aveugle à la Chine – tout comme la Chine l’a fait pour le Pakistan. Alors même que l’intégrité territoriale de la Chine a été impunément violée au Xinjiang par des activistes soutenus par le Pakistan, M. Xi est allé rencontrer les dirigeants pakistanais, s’est impliqué dans un approfondissement des relations militaires – plus que cela, il a tenu personnellement à rencontrer les généraux les plus haut gradés de l’armée pakistanaise. Il n’est bien sûr pas question pour M. Xi de prendre le moindre risque pour la sécurité et la souveraineté chinoises. Mais c’est un réaliste, qui possède, avec le Rêve Chinois, un argument hors du commun…

La visite de M. Xi au Pakistan devrait faire réfléchir M. Modi, personnellement. En septembre dernier, sa visite en Inde avait été celle des occasions ratées, pour M. Modi mais surtout pour l’Inde. Personne ne risque désormais de l’oublier.

Traduit par Ludovic, relu par jj pour le Saker Francophone


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