PEPE ESCOBAR : LA CHINE ? ECOUTEZ LE GRAND MAITRE, ET BON VOYAGE !

 
 

La Chine ? Écoutez le Grand Maître, et bon voyage !

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Vu le niveau de perspicacité intellectuelle et de connaissance interculturelle constaté, régulièrement, chez les conseillers en politique étrangère US – ainsi que chez les fonctionnaires et les journaleux du Pentagone – il serait vain d’attendre de l’administration Obama, qui s’auto-astreint à ne-pas-faire-des-choses-stupides,  qu’elle comprenne quoi que ce soit aux complexités de la Chine.

Par exemple, ils seraient incapables d’évaluer toutes les ramifications innombrables incluses dans la déconstruction magistrale, par le professeur Alfred McCoy, de la géopolitique des États-Unis et de la Chine.

Le Premier ministre thaïlandais Prayut Chan-ocha est actuellement en visite à Singapour, où il discute avec son homologue Lee Hsien Loong des subtilités dans les relations entre la Chine et l’ASEAN [Association des Nations du Sud Est Asiatique] concernant les litiges extrêmement complexes en mer de Chine du Sud.

Singapour, l’investisseur principal de l’ASEAN, soutient pleinement Bangkok pour l’aider à réussir dans le rôle de coordinateur tournant des rapports entre la Chine et l’ASEAN. Contrairement aux scénarios alarmistes et paranoïaques projetés à Washington, les litiges en mer de Chine méridionale seront résolus diplomatiquement, dans le cadre de l’ASEAN-Chine.

Lee Hsien Loong se trouve être le fils aîné du père fondateur de Singapour, Lee Kuan Yew, Premier ministre et mentor immortel. Il a appris de Papa tout ce qu’il y a à savoir à propos de l’Asie et de la Chine, de première main.

Quand je suis venu vivre en Asie en 1994, au départ de Paris, ma première escale a été Singapour. Ce fut à la hauteur du miracle asiatique. L’immersion totale consistait à apprendre tout ce qui tournait autour de Lee, et Lee lui-même. Mises à part les lacunes idéologiques et politique – par exemple, l’Iran, la Russie ou l’Amérique latine n’étaient pas exactement son point fort – Lee en savait sans doute plus sur la Chine que tout observateur et analyste extérieur.

Après tout, c’est Lee qui a ébloui le Petit Timonier Deng Xiaoping en personne, à la fin des années 1970, en l’incitant à se lancer dans une Chine moderne conçue comme une sorte de milliers de Singapour, c’est-à-dire une réussite économique de bon aloi, sous un contrôle politique étroit. Le Président actuel Xi Jinping, surtout, admirait Lee comme «notre aîné qui a notre respect».

Comme Lee le raconte lui-même, quand des think tanks chinois lui ont demandé son avis sur l’émergence pacifique, comme nouveau slogan chinois, il a répondu «renaissance pacifique, ou évolution, ou développement. Retour de l’ancienne gloire, et remise à jour d’une grande civilisation». Ce n’est pas accidentellement que le développement pacifique a été adopté par la précédente direction de Pékin.

Maintenant que le paradigme hystérique non-stop de l’Ouest consiste à évoquer la menace chinoise, ou, en extrapolant à partir des différends en mer de Chine du Sud, l’agression de la Chine, il est très instructif de revenir sur le Grand Maître pour quelques faits concrets liés à la Chine et qui font réfléchir. Appelez cela le précis du Grand Maître pour connaître la Chine et les rapports Chine-États-Unis, il a été compilé par Lee Kuan Yew (MIT Press, 2013). Aucune analyse sérieuse de la Chine n’est possible sans ce précis.

Ne vous y trompez pas ; en géopolitique, Lee était pour le statu quo pur sucre. Il disait : «Aucun équilibre alternatif ne peut être aussi confortable que l’actuel, avec les États-Unis comme acteur majeur. … L’équilibre géopolitique sans les États-Unis en tant que principale force sera très différent de ce qu’il est maintenant ou pourrait-être si les États-Unis restent un acteur central.»

Eh bien, les choses ne sont plus si confortables.

Paroles du Grand Maître

Sur la Chine comme numéro un : «Ils ont une culture vieille de 4 000 ans avec 1,3 milliard de personnes, un réservoir immense et très talentueux où puiser. Comment pourraient-ils ne pas aspirer à être numéro un en Asie et un jour dans le monde ?»

Sur ce que veut le peuple chinois : «Chaque Chinois veut une Chine forte et riche, un pays aussi prospère, avancé, et technologiquement compétent qu’en Amérique, en Europe et au Japon. Le réveil du sens d’un destin est une force irrésistible.»

Sur le scénario primordial : «Les Chinois ont calculé qu’ils ont besoin de 30 à 40, peut-être 50, années de paix et de calme pour rattraper, construire leur système, passer du système communiste à l’économie de marché. Ils doivent éviter les erreurs commises par l’Allemagne et le Japon … Je crois que les dirigeants chinois ont appris que si vous êtes en compétition avec l’Amérique en matière d’armement, vous allez perdre. Vous allez vous ruiner. Donc, évitez, baissez la tête, souriez, pendant 40 ou 50 ans.» (Non, plus maintenant ; Xi est en train de renverser la maxime de Deng, garder un profil bas).

Sur ce dont la Chine a besoin de la part des États-Unis : «La Chine sait qu’elle a besoin de l’accès aux marchés des États-Unis, de la technologie américaine, des possibilités pour les étudiants chinois d’étudier aux États-Unis et de ramener à la Chine de nouvelles idées sur de nouvelles frontières. Il ne voit donc aucun profit à affronter les États-Unis dans les 20 à 30 prochaines années d’une manière qui pourrait compromettre ces avantages.» Mais, comme Michael Hudson l’a noté : «La nouvelle poussée économique de la Chine est due à son marché intérieur en plein essor ; elle n’a pas besoin de plus de dollars. En effet, la seule chose qu’elle peut faire en toute sécurité avec ses dollars en excédent est de les prêter au Trésor américain, finançant ainsi le pivot militaire vers l’Asie pour encercler la Chine.»

Sur l’Asie du Sud-Est : «La stratégie de la Chine pour l’Asie du Sud-Est est assez simple : la Chine dit aux pays de la région ‹venez grandir avec moi›. Dans le même temps, les dirigeants chinois veulent donner l’impression que la montée de la Chine est inévitable et que les pays devront décider s’ils veulent être l’ami ou ennemi de la Chine le moment venu. La Chine est également prête à calibrer son engagement pour obtenir ce qu’elle veut ou exprimer son mécontentement

Sur la raison pour laquelle les États-Unis ont perdu l’Asie du Sud-Est : «La Chine attire les pays d’Asie du Sud-Est dans son système économique en raison de son vaste marché et de la croissance de son pouvoir d’achat. Le Japon et la Corée du Sud seront inévitablement aspirés aussi. Elle absorbe tous les pays sans avoir à recourir à la force. Les voisins de la Chine veulent que les États-Unis restent engagés dans la région Asie-Pacifique, afin de ne pas se retrouver otages de la Chine. Les États-Unis auraient dû établir une zone de libre-échange avec l’Asie du Sud-Est il y a 30 ans, bien avant que l’aimant chinois n’ait commencé à attirer la région dans son orbite. S’ils l’avaient fait, son pouvoir d’achat serait maintenant beaucoup plus grand qu’il n’est, et tous les pays d’Asie du Sud-Est auraient été liés à l’économie des États-Unis plutôt que de dépendre de la Chine. L’économie définit les tendances sous-jacentes.»

Le commerce avec l’Asie : «À quel propos les Américains vont-ils se battre avec la Chine ? Le contrôle de l’Asie orientale ? Les Chinois n’ont pas besoin de se battre au sujet de l’Asie de l’Est. Lentement et progressivement, ils vont étendre leurs liens économiques et leur offrir leur marché de 1,3 milliards de consommateurs … Placez-vous dans 10 ans, 20 ans et la Chine sera le premier importateur et exportateur de tous les pays d’Asie orientale. Comment les Américains peuvent-il concourir dans le commerce ?» (Ce qui explique pourquoi l’administration Obama fait désespérément pression pour une exclusion de la Chine du TPP [Traité Trans-Pacifique]).

Sur la Chine devenant asymétrique : «Sur le plan du pouvoir économique et militaire, ils ne peuvent pas rattraper avant 100 ans le retard technologique, mais de façon asymétrique, ils peuvent infliger d’énormes dégâts aux Américains.»

Sur la crainte du Parti au sujet du chaos : «Pour parvenir à la modernisation de la Chine, les dirigeants communistes sont prêts à essayer tout et chaque méthode, sauf pour la démocratie, avec une personne et un vote, dans un système multi-partis. Leurs deux principales raisons sont la conviction idéologique que le Parti communiste chinois doit avoir un monopole sur le pouvoir pour assurer la stabilité ; et la profonde crainte de l’instabilité dans un système libre multi-partis qui conduirait à une perte de contrôle du centre sur les provinces, avec des conséquences horribles, comme pendant les années des seigneurs de la guerre de 1920 à 1930.»

Sur la question des règles culturelles : «Les Chinois peuvent-ils se libérer de leur propre culture ? Il faudrait aller à l’encontre de 5 000 ans d’histoire chinoise. Lorsque le centre est fort, le pays prospère. Lorsque le centre est faible, l’empereur est loin, les montagnes sont hautes, et il y a de nombreux petits empereurs dans les provinces et les comtés. Ceci est leur patrimoine culturel … les traditions chinoises produisent ainsi un mandarinat plus uniforme.»

Sur l’inéluctabilité d’être de retour à la première place : «Ils fonctionnent sur la base du consensus et d’une vision à long terme. Alors que certains peuvent imaginer que le XXIe siècle sera celui de la Chine, d’autres attendent en partageant ce siècle avec les États-Unis, car ils pensent au siècle suivant qui sera chinois.»

Sur la réticence des États-Unis à l’accepter : «Pour l’Amérique, être évincée, non pas dans le monde, mais seulement dans le Pacifique occidental, par un peuple d’Asie si longtemps méprisé et rejeté comme décadent, faible, corrompu et inepte, est émotionnellement très difficile à accepter. Le sens de la suprématie culturelle des Américains rendra cet ajustement encore plus difficile. Les Américains croient que leurs idées sont universelles – la suprématie de l’individu et l’expression libre. Mais ils ne le sont pas – ne le furent jamais. En fait, la société américaine a si bien réussi pendant si longtemps, non pas du fait de ses idées et principes, mais grâce à une certaine bonne fortune géopolitique, une abondance de ressources et d’énergie par l’immigration, un flux généreux de capitaux et de technologie de l’Europe, et deux vastes océans qui ont maintenu les conflits du monde loin de leurs côtes. Les Américains auront à partager, finalement, leur position prééminente avec la Chine.»

Maintenant, vivons avec ça : «Les États-Unis ne peuvent pas arrêter la montée de la Chine. Ils ont juste à vivre avec une plus grande Chine, ce qui sera complètement nouveau pour les États-Unis, car aucun pays n’a jamais été assez grand pour contester leur position. La Chine sera en mesure de le faire dans les 20 à 30 ans.» (Déclaration de Lee lors du Forum mondial FutureChina à Singapour, en 2011. Avec Xi, la Chine défie déjà la position des États-Unis.).

Pepe Escobar

Article original : China? Have Grandmaster, will travel: Escobar, Asia Times, le 12 juin 2015.

Traduit par jj, relu par Diane pour le Saker Francophone

Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan: How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues: a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009) et le petit dernier, Empire of Chaos (Nimble Books).

 

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