APRES LES ATTENTATS, UN FRANÇAIS SUR CINQ PRET A PRATIQUER LA TORTURE

Après les attentats, un Français sur cinq se dit prêt à pratiquer la torture

54% des Français interrogés estiment qu'il est justifié qu'un policier envoie des décharges électriques sur une personne soupçonnée d'avoir posé une bombe prête à exploser. Photo d'illustration.

 

Un sondage publié ce mardi par l'Acat, ONG notamment engagée dans la lutte contre la peine de mort, montre que les Français ont une plus grande acceptation de la torture par rapport au début des années 2000.

Quel regard portent les Français sur le recours à la torture? C'est la question que s'est posée l'ONG Acat (Action des chrétiens pour l'abolition de la torture) qui a commandé un sondage* à l'IFOP en avril dernier. «Et les résultats sont effrayants», s'alarme Jean-Etienne de Linares, délégué général de l'ONG, engagée de longue date dans la lutte contre la torture et la peine de mort. Un chiffre préoccupe particulièrement ce responsable associatif: 36% des Français estiment que, dans certains cas exceptionnels (attentats, guerre, etc.), «on peut accepter le recours à la torture». À titre de comparaison, ils n'étaient «que» 25% à le penser en 2000, selon une enquête** similaire réalisée à l'époque par Amnesty International.

Plus inquiétant encore, 18% des Français se sentiraient capables de pratiquer eux-mêmes la torture dans des cas exceptionnels. «C'est d'autant plus terrifiant que les personnes ont répondu à ce sondage alors qu'elles étaient tranquillement assises chez elles, derrière leur ordinateur, sans la moindre figure d'autorité», remarque Jean-Etienne de Linares.

Le scénario de la bombe à retardement

L'Acat entrevoit «un effet attentats» dans ces résultats. «Dans la situation présente où le terrorisme international s'est répandu au point que nul d'entre nous puisse être assuré d'y échapper, l'hypothèse du recours à la torture est devenue pour beaucoup une question sérieuse, et cela seul est le signe d'un recul dont il y a lieu de s'inquiéter», prévient le philosophe Michel Terestchenko dans une analyse accompagnant le sondage. «On sent qu'il y a des digues de tolérance qui cèdent et qu'on est en train de régresser», déplore Jean-Etienne de Linares, rappelant que de nombreux textes nationaux et internationaux interdisent le recours à la torture.L'article 5 de la Déclaration universelle des droits de l'Homme l'énonce clairement: «Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants».

Pourtant, aujourd'hui, 54% des Français interrogés estiment qu'il est justifié qu'un policier envoie des décharges électriques sur une personne soupçonnée d'avoir posé une bombe prête à exploser. En cause? La plupart d'entre eux pensent que la torture est efficace pour prévenir des actes de terrorisme et obtenir des informations fiables (45%). «Il existe un fantasme selon lequel il vaut mieux faire souffrir quelqu'un pour sauver des vies. C'est ce qu'on appelle le scénario de la bombe à retardement. Sauf que dans les faits, cette thèse a largement été remise en cause», insiste Jean-Etienne de Linares. «Les agents secrets le savent: les détenus parlent mais ne donnent pas de renseignements fiables».

En 2014, un rapport du Sénat américain allait en ce sens. Après cinq années d'enquête sur la torture exercée par la CIA après les attentats du 11 septembre 2001, les sénateurs avaient découvert que les informations obtenues sous la contrainte n'avaient jamais été utiles pour lutter contre le terrorisme. «Sans compter que c'est contre-productif», complète le responsable associatif. «En torturant, vous créez des martyrs, vous inspirez la vengeance, rien d'autre».

Hormis les décharges électriques, une part non négligeable de Français sont prêts à accepter certains comportements de la part des forces de sécurité. Ainsi, 42% pensent qu'il peut être justifié que des fonctionnaires des services d'immigration bâillonnent et menottent un immigré clandestin qui s'oppose à son expulsion vers son pays d'origine. Et 25% estiment qu'un policier peut, lors d'un interrogatoire, gifler un individu pour lui faire avouer un crime. À l'Acat, une gifle est considérée comme un acte de torture à partir du moment où l'individu n'est pas en mesure de riposter.

Autre enseignement de ce sondage: les Français n'ont pas tous la même vision de la torture. Ainsi,14% des personnes interrogées considèrent que priver quelqu'un de nourriture et de sommeil n'est pas un acte de torture en soi. Tout comme le fait d'humilier un détenu en le laissant nu pendant plusieurs jours (15%) ou faire croire à une personne qu'elle va être exécutée (18%).

Une méconnaissance du phénomène tortionnaire

Les raisons qui mènent à ces résultats sont multiples: la haine, le désir de vengeance, le refus de voir attribuer des droits à ceux qui ne les respectent pas. Sans oublier l'ignorance. «Le sondage montre que le Français ne connaissent pas grand-chose au phénomène tortionnaire», regrette Jean-Etienne de Linares. Ils sont ainsi un certain nombre (39%) à penser que les minorités ethniques et religieuses sont le plus souvent victimes de torture, alors qu'en réalité, ce sont les délinquants et les suspects de droit commun qui en souffrent le plus.

De même, ils sont majoritairement persuadés que les tortionnaires sont le plus souvent des groupes armés et des organisations criminelles (84%). À tort. Contrairement aux idées reçues, ce sont les militaires, les membres de forces de l'ordre, les policiers et les gardiens de prison qui pratiquent le plus souvent des actes de torture. À ce jour, «on considère qu'un pays sur deux continue de torturer», conclut Jean-Etienne de Linares. «Et je ne parle pas de bavure. La torture est encore fréquente, voire encouragée par les autorités».

* Sondage réalisé via Internet par l'Ifop en avril 2016 auprès d'un échantillon de 1500 personnes, selon la méthode des quotas.

** Sondage CSA pour Amnesty International réalisé par téléphone du 26 au 27 septembre 2000 auprès d'un échantillon de 1005 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/06/21/01016-20160621ARTFIG00027-apres-les-attentats-un-francais-sur-cinq-se-dit-pret-a-pratiquer-la-torture.php


 

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