ELINE BRIANT : S'APPELER MOHAMED EN FRANCE, UN DEFI DE TOUS LES JOURS

 
 

Eline Briant, Paris

Crise économique, guerres tentaculaires au Moyen Orient, crise migratoire symptomatique, sentiment d’insécurité grandissant, travail ininterrompu des lobbys, autant dire qu’en France, le vivre ensemble est mis à mal. Et les quelques 6 millions de musulmans habitant l’hexagone font partis de cette minorité touchée de plein fouet par les dommages collatéraux d’un mal aussi silencieux que bruyant.

Ces difficultés auxquelles ils font face en sont elles les conséquences ou sont-elles plus anciennes ? Alors que beaucoup de discours parlent de l’échec à l’intégration, quelles sont les défis majeurs pour la réussite sociale de la communauté? Comment lutter contre cette «méfiance» anti musulmane qui semble s’installer sur l’hexagone ?

Abdel Aziz Chaambi, Président de la Coordination contre le Racisme et l’islamophobie et co-Fondateur du Collectif des Musulmans de France et de l’Union des Jeunes musulmans, nous offre son analyse.

1/ Abdel Aziz, comment pourriez-vous nous décrire succinctement la situation sociale et culturelle des musulmans que vous côtoyez ?

J’ai eu la possibilité de fréquenter la deuxième génération dont je fais partie et qui a été contrainte de faire la Marche pour l’égalité des droits et contre le racisme tellement la situation était difficile: échec scolaire programmé (début des années 80 nous avions fait une enquête du coté de Nîmes et sur 800 jeunes issus de l’immigration un seul avait le BAC) en plus il y avait un racisme anti arabe très virulent du fait de la proximité de la guerre d’Algérie.

De par mon activité militante et professionnelle en tant qu’éducateur de prévention, j’ai connu la troisième génération qui a bénéficié de nos luttes pour améliorer le sort des héritiers de l’immigration et de l’installation définitive de leurs parents dans le pays d’accueil.

C’est la génération qui a passé le cap du Baccalauréat avec un taux de réussite plus élevé. Même si les discriminations systémiques dans les parcours d’orientation sont beaucoup moins importantes que pour la deuxième génération, elles persistent toujours. Une étude récente vient d’ailleurs de démontrer que les enseignants sous notent tout particulièrement les élèves dont les noms sont à consonance maghrébine.

2/ En France, les politiques prônent la chance pour tous, quand est-il réellement? Ya t-il des musulmans mieux traités ou mieux perçus que d’autres ?

En effet il y a un double langage ou plutôt des paroles non suivies d’actes de la part des politiques en ce qui concerne l’égalité des chances car tout le monde sait que lorsque vos enfants sont dans une école en régions huppées ou défavorisées, ils n’ont ni les mêmes moyens ni les mêmes chances de réussite.

Il y a quelques exceptions comme dans l’armée, qui compte plus de 20% de militaires musulmans et pour qui leur spécificité religieuse est prise en compte avec notamment la présence d’aumôniers et de repas halal.

Enfin quelques gadgets comme l’institut de sciences politiques à Paris qui a ouvert ses portes à quelques dizaines d’élèves issus des quartiers défavorisés et sans concours.

3/ Avez-vous recensé des cas avérés de discrimination à l’emploi mais aussi au niveau des études supérieures pour les musulmans? A quels genres de difficultés concrètes font-ils face ?

Les discriminations à l’emploi représentent le tiers des dossiers que nous traitons mais il est très difficile de faire condamner les coupables car en général les discriminations se déroulent avant l’embauche et les preuves sont difficiles à obtenir, ceci dit nous avons eu des plaintes suite aux attentats survenus à Paris contre Charlie Hebdo et ceux du 13 Novembre et qui concernent des femmes voilées ou des hommes barbus à qui on demande ouvertement de raser la barbe sinon, au mieux ils seront mutés sur d’autres postes, au pire ils seront licenciés.  

Ainsi, la pression et les répressions se sont accrues. Nous avons reçu des dizaines d’appels de personnes ayant subi des harcèlements ou des remarques blessantes sur leur lieu de travail comme s’ils étaient responsables ou complices des terroristes.

4/ Même si la quantification précise du nombre de musulmans reste  encore un sujet très controversé en France, nous savons que parmi les 16 millions de musulmans résidants au sein de l’Union européenne, 1/3 habitent en France. C’est pourtant en France que nous recensons de très grandes pressions étatiques faites à leurs encontre. Et surtout un deux poids deux mesures évident quand aux faveurs données aux uns (j’entends par là, les sionistes engagés) et les restrictions pour les autres. Car tel n’a pas toujours été le cas ! Pourquoi selon-vous ? Qu’en en est la raison profonde ? Est-ce que nous pouvons définir une genèse à cette situation ?

Les milieux sionistes sont très puissants en France où se trouve la communauté juive la plus importante d’Europe. La plupart des candidats aux élections présidentielles ou pour des élections moins importantes sollicitent les milieux sionistes pour avoir une chance d’être élus et soutenus, il suffit de voir le repas annuel du CRIF durant lesquels on arrive à voir se bousculer la majorité des ministres et hommes et femmes politiques du pays.                           

Lors de ces «tribunaux dinatoires» comme les appelle Alain Finkielkraut (philosophe) qui est pourtant un fervent sioniste, les dirigeants politiques sont sommés de faire toujours plus pour «Israël» ou pour les juifs de France. C’est aussi au cours de l’un de ces diners que nous avons vu un ancien président du Crif sermonner le premier ministre de l’époque Monsieur Fillon pour ne pas en faire assez contre le nucléaire iranien.

Lors du dernier repas on a vu le premier ministre Valls  faire un zèle choquant en amalgamant antisionisme et antisémitisme en criminalisant même les juifs antisionistes ou tout militant ou citoyen qui dénonce l’occupation de la Palestine. L’été dernier nous avons assisté à des décisions jamais prises même aux USA pour interdire des manifestations de solidarité avec le peuple palestinien. Ceci confirme bien qu’il y a un deux poids deux mesures selon que vous soyez juif ou musulman.

5/ Alors qu’un tapage médiatique évident est fait sur la «douce radicalisation» des musulmans de France, que pensez-vous de cette légion d’honneur offerte il y a quelques jours par François Hollande, dans le plus grand des secrets à l’Arabie Saoudite dont nous connaissons les coins et recoins scandaleux de sa politique interne et externe?

L’hypocrisie et le cynisme de nos hommes politiques est un fait avéré, alors qu’on nous bassine à longueur d’années sur les droits de la femme, le dévoilement des musulmanes en France, les droits de l’Homme, l’Islam réactionnaire ou rétrograde etc… voici que le président de la république décore de la plus haute distinction, un dirigeant d’un pays où la femme n’a même pas le droit de conduire et où la critique du pouvoir peut vous envoyer en prison voire à la mort. Le soutien de nos dirigeants aux dictateurs arabes est une tradition bien ancrée dans le sérail politique. Les intérêts économiques et stratégiques de la France passent avant toute considération des droits humains ou de la dignité des peuples.  

6/ Les musulmans sont souvent dépeints comme provenant des banlieues et en situation d’échec… Pourtant, malgré une ghettoïsation évidente, ce n’est pas systématiquement le cas. Pourriez-vous nous parler de chemins de vie qui ont mené à la réussite. ?

Bien sûr et Dieu Merci il y a des réussites individuelles et de plus en plus nombreuses, mais ces réussites ont un prix et des exigences. Ainsi, il leur faut fournir plus d’efforts que le français lambda, et souvent occulter leur islamité.

Je connais un certain nombre de cadres ou de responsables musulmans qui cachent leur appartenance religieuse et mentent sur leur régime alimentaire ou leur pratique ou enfreignent leurs obligations religieuses pour ne pas être repérés ou subir des sanctions.

7/ En tant que responsable du CRI, que préconisez-vous pour la communauté musulmane de France ? Quelle marche à suivre pour un meilleur vivre en France ?

Ce que nous préconisons pour les musulmans de France c’est de mieux connaitre les finalités de leur religion qui va au delà des apparences et des vêtements et qu’ils puissent l’expliquer à leurs concitoyens. Qu’ils s’engagent dans le champ politique seul à même de changer ou d’alléger le fardeau trop lourd qu’on leur fait porter.

Qu’ils poussent leurs enfants à faire des études pour investir les lieux de décision et de pouvoir, ce que d’autres minorités ont compris depuis longtemps.   

Enfin je les invite à sortir du piège du communautarisme dans lequel on les enferme pour mieux les dénigrer et pointer du doigt leur refus de se mélanger aux autres ou de participer aux causes communes. Je pense que les choses changeront lorsqu’on verra des travailleurs musulmans manifester en tant que travailleurs le jour du 1 er Mai pour la fête du travail ou pour défendre les causes communes à l’ensemble de la société et pas seulement pour les mosquées, le voile ou la Palestine.

Source : French.alahednews

 

07-04-2016 | 14:29
 
 


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