LE BURN-OUT CHEZ LES ENFANTS EST SOUS-DIAGNOSTIQUE

«Le burn-out chez les enfants est sous-diagnostiqué»

Par Patricia Brambilla le 09 juin 2016

Santé

 

On connaît le burn-out chez l’adulte. Mais le burn-out ferait aussi des ravages chez l’enfant… Vraiment?

Dans certaines circonstances, n’importe qui peut casser. Si le stress est trop important, surtout s’il est répété, tout le monde s’use! Tout dépend de l’intensité du stress et de sa chronicité. Les gens qui font un burn-out sont dans une situation où, à un moment donné, leur capacité à gérer le stress est dépassée, c’est une forme de dépression par épuisement. On peut même parler de consumation. Dans le cas de l’adulte, le burn-out est souvent lié à un épuisement au travail, alors que chez l’enfant, il est lié soit à un stress scolaire, soit à une situation sociale.

Mais le phénomène est-il le même chez l’adulte et chez l’enfant?

Oui, le mécanisme neurobiologique est le même. A la différence que, malheureusement,

quand un enfant fait un épisode d’effondrement dépressif, cela aura un impact plus important sur son développement neurologique et la construction de sa personnalité.

De même, les enfants n’ont pas la même capacité à encaisser le stress que les adultes. Après un événement traumatique unique, comme l’expérience d’un train qui déraille ou tout autre catastrophe, 10 % des enfants en âge scolaire vont faire un syndrome post-traumatique, contre 1 % des adultes, mieux équipés pour comprendre les situations. A stress équivalent, les adultes résistent mieux au burn-out que les enfants.

Y a-t-il une augmentation des cas?

Disons que l’on est beaucoup plus conscient du problème aujourd’hui. La dépression chez l’adolescent a suscité beaucoup de campagnes de prévention. Mais je pense qu’il y a aussi une augmentation des facteurs de risque.

Par exemple, le fait que les enfants sont plus souvent seuls joue aussi un rôle.

Quand les deux parents travaillent, que l’enfant rentre à la maison avec la clé autour du cou, il est plus vulnérable. En moyenne, depuis le milieu des années 80, les parents passent 20 % de temps en moins avec leurs enfants… Le mode de vie a changé.

Mais le burn-out est-il devenu un motif de consultation?

On voit 8000 enfants par an dans nos consultations publiques, soit 10 % des enfants du canton, mais ils demandent rarement un rendez-vous avec ce motif de consultation. Ils ne viennent pas avec un diagnostic, mais parce qu’ils ont un trouble du comportement ou d’apprentissage. Cela dit, je pense que le burn-out chez les enfants est sous-diagnostiqué. La plupart d’entre eux font des épisodes dépressifs sans que l’entourage ne s’en rende compte et ils s’en remettent tant bien que mal.

Y a-t-il un profil d’enfants à risque?

Oui, les enfants qui ont une vulnérabilité sont plus à risque que d’autres: une dyslexie, une dyscalculie, des difficultés d’apprentissage ou un déficit d’attention, un moins bon encadrement à la maison. De plus, parce qu’ils sont des proies faciles pour le harcèlement, on trouve aussi des cas de burn-out sociaux chez des enfants qui ont une grande timidité, une anxiété ou un trouble du spectre autistique.

Pourtant le burn-out n’épargne pas le bon élève…

C’est un autre cas de figure. Celui de l’enfant qui se met une grande pression, parce qu’il a un idéal très élevé. Ou parce qu’il a le sentiment que l’amour qu’on lui porte est lié à ses performances. Chez l’enfant perfectionniste, le moteur est l’anxiété. C’est une forme de fragilité: il a besoin de quelque chose d’extérieur pour être quittancé, comme si le regard qu’il portait sur lui ne suffisait pas à l’apaiser.

Celui qui pleure pour une note de 5 et demi, comment pourra-t-il gérer l’entrée dans une haute école, quand l’excellence est difficile à atteindre?

J’ai eu un patient avec ce profil-là. Après une brillante scolarité, il a connu de sérieux troubles alimentaires à l’université: comme il n’arrivait plus à garder la pole position dans ses études, son besoin de garder le contrôle s’est déplacé sur son corps.

Les filles sont-elles plus sujettes au burn-out que les garçons?

En général, les filles ont un peu plus de difficultés anxieuses et de problèmes dépressifs que les garçons, mais elles ont tendance à moins extérioriser les choses. Elles ont moins de problèmes de comportement, se mettent davantage en retrait. Du coup, on les repère et les diagnostique moins. Alors que les garçons vont exprimer leur burn-out par un trouble du comportement. Ils extériorisent plus et se tournent davantage vers la consommation d’alcool ou de cannabis. On sait que 90 % des ados, qui font un syndrome de stress post-traumatique, vont développer une dépendance.C’est énorme! Cette vulnérabilité est biologiquement inscrite pour la vie. D’où l’importance de détecter au plus vite le burn-out.

Justement, quels sont les signaux d’alerte?

Chez un petit enfant, la dépression suite à un stress va se manifester par des symptômes fonctionnels: enfant qui ne dort plus, qui a des difficultés d’alimentation, qui fait pipi au lit. A partir de l’âge scolaire, l’enfant aura des problèmes de comportement, il peut se mettre à voler, devenir agressif ou avoir de la peine à se concentrer. De manière générale, disons qu’un enfant qui va se mettre en retrait, qui a plus de peine à se concentrer, qui mange et dort moins bien, qui n’a plus de plaisir aux choses ou qui ne veut plus aller à l’école, est un enfant qui devrait attirer l’attention. Ce sont des signaux de la dépression. Si on voit vraiment qu’un enfant s’éteint, change dans son fonctionnement, ça vaut la peine de s’arrêter et de prendre le temps de comprendre ce qui se passe.

Pourquoi est-ce important de ne pas laisser le burn-out s’installer?

On sait que plus le burn-out se prolonge, plus il constitue un facteur de récidive. Ceux qui ont connu des stress majeurs et précoces sont plus à risque de faire des syndromes post-traumatiques ultérieurement, donc de revivre des états dépressifs plus tard dans leur vie.

Les chiffres sont clairs: plus de 50% des personnes qui ont vécu un épisode dépressif dans l’enfance ou l’adolescence risquent d’en revivre un autre avant 40 ans.

C’est inquiétant!

Un enfant qui fait un burn-out, c’est une urgence. Il faut s’en occuper au plus tôt. D’autant que les signes ne sont pas toujours visibles. Une personne – adulte ou enfant – a toujours la volonté de faire face, le plus longtemps possible. Prenez un jeune adolescent: son premier souci est d’être conforme, de donner satisfaction à ceux qu’il aime. S’il a le sentiment de ne pas être à la hauteur, il ne va pas forcément le dire.

Agir vite pour empêcher la récidive?

Oui, parce qu’un stress chronique aura un impact sur les compétences cognitives et la mémoire de l’enfant. C’est valable chez l’adulte également: des études ont montré que les parents qui doivent s’occuper d’un enfant malade ont une moins bonne mémoire à 60 ou 70 ans que les autres. Pourquoi? Parce que la mémoire est tributaire de l’hippocampe, partie du cerveau sensible au taux d’hormones de stress, le cortisol, dans le sang. Or le cortisol diminue la neurogenèse des cellules, ce qui a un impact sur nos facultés cognitives.

Un stress sévère entre l’âge de 1 et 5 ans, quand la porosité du cerveau est la plus grande, peut même entraîner une altération importante du développement cérébral.

Le stress des enfants, c’est la faute des parents?

Non. Il faut sortir du discours culpabilisant, les parents essaient toujours de faire au mieux. On sait aujourd’hui que le stress se transmet de façon héréditaire et non culturelle. On a fait des tests chez les souris. Quand on stresse une femelle portante, en la privant de nourriture ou en lui administrant des chocs électriques, elle mettra au monde des souris plus anxieuses. C’est une modification d’expression de gène qui met deux à trois générations pour s’éteindre. Et c’est valable chez l’humain. On sait qu’un soutien aux femmes enceintes, pendant leur grossesse, réduit non seulement le stress de la mère, mais les problèmes psychiques chez l’enfant à venir. Le bien-être de l’enfant et de l’adulte se construit à tous les âges de la vie.

Mais, quand même, n’avez-vous pas l’impression que l’on exige trop des enfants aujourd’hui, à l’école et à la maison?

Disons que nous vivons dans une société où la pression sur les adultes est explicite, contrairement aux Trente Glorieuses où chacun avait un emploi garanti. Le but était alors l’égalité des personnes. Aujourd’hui, on parle d’égalité des chances, ce qui ne veut pas dire la même chose. Les disparités sociales ont beaucoup augmenté, elles étaient au plus bas en 1948 et ont commencé à augmenter en 1980, même en Suisse.

Les parents et les enfants sont touchés…

Donc, oui, les adultes ont plus de pression, et du coup veulent que leurs enfants soient trilingues, apprennent le chinois, et suivent des cours de maths avancés. Parce qu’ils sont inquiets pour l’avenir de leurs enfants, dans un monde devenu plus dur, plus ouvert. A Genève, le nombre d’élèves scolarisés dans le privé est passé de 4 à 16 % en trente ans. On a réintroduit les cours le mercredi matin ainsi que les notes en primaire. Cela montre bien que les parents veulent une école plus adaptée, inquiets de mettre toutes les chances de leur côté.

Cet investissement précoce de l’enfant est mû par de bons sentiments, mais aussi par une grande anxiété qui pèse sur les épaules de la famille et de l’enfant.

Comment éviter, finalement, que les enfants ne craquent?

Les camarades, la famille sont des éléments protecteurs. Notamment dans une société où l’isolement est de plus en plus grand. En vingt-cinq ans, le temps passé sur les écrans a augmenté de 110 % et notamment le temps passé seul sur un écran. Avant, on regardait un film en famille, aujourd’hui chacun le regarde de son côté sur sa tablette. Ce qui isole les personnes au sein d’une famille augmente le risque de se retrouver sans ressources en cas de besoin.

Or, pour prévenir, mais surtout pour sortir les individus du burn-out, il faut les entourer, les aider de façon relationnelle. C’est valable pour la famille. Rien ne remplace le lien.

© Migros Magazine – Patricia Brambilla

Source: http://www.migrosmagazine.ch/societe/entretien/article/stephan-eliez-un-enfant-qui-fait-un-burn-out-c-est-une-urgence

http://arretsurinfo.ch/le-burn-out-chez-les-enfants-est-sous-diagnostique/


 

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