UN AVOCAT DE REIMS, MAITRE LUDOT, ASSIGNE L’OTAN EN JUSTICE

Un avocat de Reims assigne l'Otan en justice

Mathieu Livoreil

Lire aussi : L’UA, sous-produit de l’industrie nucléaire

 

Défenseur du père d’un soldat français décédé de maladie après avoir servi dans les Balkans en 1993, M e  Emmanuel Ludot assigne l’Otan en justice aujourd’hui à Paris.

 


Des soldats français portent un masque à gaz lors d’un entraînement dans le désert saoudien, le 23 octobre 1990.

Archives AFP

Des soldats français portent un masque à gaz lors d’un entraînement dans le désert saoudien, le 23 octobre 1990.

 

Sur le papier, cela ressemble à une nouvelle variante du combat opposant David à Goliath. Ce matin, au palais de justice de Paris, une audience civile opposera Alain Acariès, 73 ans, défendu par l’avocat rémois Emmanuel Ludot, à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan).

Soit le début d’un nouveau chapitre d’un déjà très long feuilleton judiciaire dans lequel des familles de soldats tentent d’apporter la preuve d’un lien de causalité entre des maladies (cancers, etc.) contractées après le retour du front de ces derniers et les munitions à uranium appauvri (lire par ailleurs) auxquelles ils avaient été exposés.

Pour la première fois ce matin, ce n’est plus le ministère de la Défense français mais l’Otan qui se retrouve visée par une plainte. Cette saga dans laquelle s’entremêlent la santé publique et le secret-défense a depuis longtemps un nom : « Le syndrome des Balkans ».

Le fils d’Alain Acariès s’appelait Ludovic. Cet appelé du contingent, casque bleu dans les Balkans en 1993, ravitaillait les troupes au volant d’un camion directement revenu du front irakien. Il était également chargé de ramasser les munitions. Il est mort en septembre 1997 d’une grave maladie à l’hôpital Saint-Louis, à Paris, après l’échec de deux greffes de moelle osseuse.

Quatre ans plus tard, la famille du soldat décédé entendait parler du « syndrome des Balkans » et du « syndrome de la guerre du Golfe » – la première, qui eut lieu en 1990-91. Depuis, l’association Avigolfe, association des victimes de la guerre du Golfe et des Balkans, dont le secrétaire général est Alain Acariès, mène inlassablement le combat.

 

 

 

Ce matin, M e  Ludot plaidera pour de nouvelles expertises

En vain, pour le moment. Les tribunaux administratifs de Cergy-Pontoise et de Versailles l’ont débouté. Sur le plan pénal, le parquet de Paris avait ouvert en 2002 une information judiciaire pour « homicide et blessures involontaires », en lien avec le « syndrome de la guerre du Golfe » et réunissant une soixantaine de familles. En janvier dernier, un non-lieu était rendu après quatorze ans de procédure. Toujours sur le plan pénal, une plainte déposée par une dizaine de familles s’estimant victimes du « syndrome des Balkans » est toujours en cours d’instruction. Contacté hier, Alain Acariès réussissait presque à en sourire : « Ça fait quinze ans que je mène ce combat, ce n’est pas maintenant que je vais lâcher. » Avant de hausser le ton : « C’est trop grave, cette histoire ! On parle de militaires, là, mais pensez aux civils de ces régions qui ont forcément été aussi impactés par l’uranium appauvri ! »

Au fil des ans, cet ancien enseignant a accumulé quelques pièces un peu « chaudes ». « J’ai des documents militaires qui définissent précisément la dangerosité de ce type de munition. Je sais aussi que les camions comme ceux qui ont été conduits par mon fils n’avaient subi aucune décontamination depuis qu’ils avaient servi durant la guerre du Golfe – ce qui, aujourd’hui, ne serait plus possible. Je sais enfin que des traces d’uranium ont été trouvées dans le corps de mon fils à la suite d’expertises réalisées par un laboratoire italien. Ordonner de nouvelles expertises est possible puisque certains échantillons sont toujours conservés sous scellés. »

M e  Ludot, lui, justifie son choix d’assigner l’Otan, « qui était responsable du choix des munitions et des frappes effectuées ». Ce matin, l’avocat rémois plaidera en faveur de nouvelles expertises sur les organes de Ludovic Acariès, conservés post-mortem, mais aussi sur les munitions utilisées sur les champs de batailles fréquentés par ce dernier. L’épilogue du syndrome des Balkans reste à écrire.

 

 

L’UA, sous-produit de l’industrie nucléaire

L’uranium appauvri (UA) est très dur, c’est sa grande qualité militaire. Mais il est potentiellement dangereux pour la santé. Ce qui, principe de précaution oblige, constitue une tare théoriquement rédhibitoire. L’UA est utilisé pour sa très grande densité qui lui permet de percer les blindages. La législation française considère ce métal comme une « arme nucléaire » à cause de sa radioactivité.

L’idée d’utiliser l’UA comme un « pénétrateur » remonte à la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’Albert Speer, ministre de l’Armement du Reich, l’employa à cause des pénuries de tungstène. Un demi-siècle plus tard, ces obus antichars furent utilisés à trois reprises. La première fois contre l’Irak en 1991 : 940 000 obus d’avions et 14 000 de chars ont été tirés, soit environ 300 tonnes d’uranium appauvri déversées sur le Koweït et l’Irak. En 1994-95, l’US Air Force attaqua les forces serbes en Bosnie avec 10 800 obus, puis l’armée yougoslave au printemps 1999 lors de la guerre du Kosovo avec 31 000 obus, soit 12,5 tonnes de métal radioactif tirées sur les Balkans. En dehors des États-Unis, une quinzaine de pays seraient en possession de munitions à l’UA, selon l’association britannique Campaign against Depleted Uranium. La France possède également ces obus capables de détruire un char ennemi avant que celui-ci ne tire – avantage unique mais non négligeable, lorsque l’on assure en boucle souhaiter une « guerre à zéro mort ». Le nombre d’obus à l’uranium appauvri est toujours un « secret-défense », comme l’était le nombre de mines antipersonnel avant que la communauté internationale ne se décide à les bannir, en 1997.

M.L.

http://www.lunion.fr/720918/article/2016-05-10/un-avocat-de-reims-assigne-l-otan-en-justice


 

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