JEAN GERONIMO : LA PENSEE STRATEGIQUE RUSSE

Jean Geronimo

LA PENSEE STRATEGIQUE RUSSE

Préface de Jacques Sapir

Nouvelle édition, augmentée 173pp

Ed.SIGEST 2012

Moscou et Washington viennent de passer contrat pour l’exploitation commune des ressources – gaz et pétrole- de l’Arctique. Certains analystes voient pourtant poindre le risque de confrontation entre les deux superpuissances nucléaires. Comment articuler ces nouvelles contradictoires. Il y a des éléments de réponse dans l’étude – deuxième édition, augmentée- que propose Jean Geronimo de la stratégie russe.

Chercheur universitaire indépendant (Grenoble) et spécialiste avisé de la stratégie russe, Jean Geronimo expose, dans cet ouvrage, en quoi, pourquoi et comment la stratégie russe change depuis la fin de l’URSS. Il scrute l’avenir qu’elle est susceptible de nous réserver. La parution de l’ouvrage est saluée par des spécialistes de renom et l’un des grands témoins de la fin de l’URSS.

L’économiste Jacques Sapir, analyste majeur du système soviétique et de la « transition russe » depuis 1991, écrit en préface : « L’ouvrage de Jean Geronimo présente le tour de force de nous dresser un tableau synthétique et accessible, et en même temps complet des principes de la stratégie et de la doctrine de sécurité russe actuelle. » Autre grand spécialiste de l’économie russe, Gérard Duchêne apprécie la « pertinence théorique » et la « rigueur analytique » de ce chercheur « hors normes ». Andrei Gratchev, ex-conseiller de Mikhaïl Gorbatchev, commente : « Ce livre montre bien à quel point les dirigeants occidentaux ont eu tort de croire qu’à la chute de l’URSS, la Russie disparaîtrait de la scène mondiale ».

L’ancien proche compagnon du président soviétique est bien placé pour savoir que cette « disparition » avait été envisagée, contrairement à l’euphorie de la « réconciliation Est-Ouest » qui, dans nos médias, laissait croire à une démarche philanthropique du monde occidental en faveur de la pauvre Russie ! Tout le monde en est bien revenu ! Mais où en est-on, où va-t-on, vingt ans plus tard ? Dans un monde relativement chaotique, où les crises s’entremêlent, de nouvelles puissances émergent, le « vieux monde » américano-atlantiste toujours dominant entre en crise et en convulsions qui le placent partiellement en opposition à la « Nouvelle Russie ».

Le contexte est certes très différent de l’époque de la guerre froide : la Russie est sortie très affaiblie de la « plus grande catastrophe géopolitique du XXème siècle » (Poutine) qu’a constitué la disparition de l’URSS, les Etats-Unis en ont tiré profit en tant qu’unique hyperpuissance aux volontés hégémoniques mais également en difficulté (en déclin ?) et en butte à la formation d’un monde « multipolaire », et la Russie n’est pas restée passive ! Et ne redevient-elle pas « agressive » ?

« Inerties » soviétiques et anti-américanisme.

Jean Geronimo nous invite à remettre en question la perception d’une Russie « désidéologisée », réduite à une « realpolitik » sans envergure, reléguée aux seconds rôles et qui ne serait plus « l’ennemi préféré » des Etats-Unis. Cet analyste la voit tout autrement.

En somme, le curseur de l’après-soviétisme n’est pas déplacé vers les « dangers venant du Sud », mais replacé en direction de l’Est, de l’Eurasie, de ce que Zbigniew Brzezinski appellait les « Balkans eurasiens » (en ex-URSS), articulés aux « Balkans mondiaux » (le grand Moyen-Orient en cours de « remodelage »). Geronimo rejoint ici les analystes occidentaux qui nous alertent quant au « danger russe » persistant, sauf qu’il en fait une analyse très différente, et nous fait plutôt percevoir la menace émanant des Etats-Unis, de leurs ambitions impériales et de leurs guerres quasi-permanentes depuis vingt ans. D’où ce constat d’une réaction russe défensive et partiellement symétrique, axée sur le réarmement et la réactivation de l’anti-occidentalisme, sans prétention certes à la domination mondiale. A entendre l’auteur, nous serions loin de la « fin de l’histoire » à la Fukuyama et la dite « mort des idéologies » n’aurait servi qu’à promouvoir une nouvelle idéologie, qui est loin d’avoir cédé la place à un « plat réalisme » dans les rapports internationaux.

Geronimo s’avance encore :« Loin d’avoir disparu dans les oubliettes (libérales) de l’histoire, les valeurs communistes sont encore présentes dans la stratégie extérieure de la Russie moderne ». Qu’entend l’auteur par « valeurs communistes » ? Ce n’est pas évident. Il semble y avoir confusion ici avec valeurs soviétiques, mais peut-être Jean Geronimo projette-t-il sur le passé soviétique ou sur le présent russe ses propres attentes, illustrées par la citation en exergue du Che Guevara : « Soyons réalistes, exigeons l’impossible ! ».

La preuve de cette « inertie » soviétique dans la politique russe serait, en premier lieu, « l’impressionnante puissance nucléaire » qu’elle demeure, ce statut nucléaire étant « identitaire », en tant que garantie à la fois de l’indépendance du pays et de son « égalité » avec l’hyperpuissance américaine.

La force nucléaire « catalyseur » du « retour russe ».

L’atome devient ainsi le « catalyseur » du retour russe sur la scène géopolitique mondiale. A l’époque soviétique déjà, il était étroitement articulé à la volonté de « rattrapage » économique de l’Occident sans lequel, selon Staline, l’URSS serait « impitoyablement écrasée ». L’expérience de l’invasion hitlérienne, suivie de la course aux armements initiée par les Etats-Unis à Hiroshima et Nagazaki ont déterminé une sorte d’instinct de survie et de sensation de l’encerclement au sein des élites dirigeantes soviétiques. Il est vrai que l’URSS avait fait l’expérience, d’un coût exhorbitant, de la tentative hitlérienne de l’anéantir, et que les nombreuses guerres occidentales et autres blocus et sanctions après 1945 ont multiplié les « avertissements » à tous ceux qui n’acceptaient pas la soumission.

Sur cette base, la doctrine militaire russe (Concept de Sécurité 2000) « préserve une orientation anti-occidentale assez marquée » et la volonté est évidente de restaurer la puissance russe dans l’ensemble de l’espace ex-soviétique. Dans cette optique, « la menace n°1 reste l’OTAN, manipulée par Washington ».

Ce choix, consolidé sous le règne de Vladimir Poutine, répond au projet d’ « OTAN globale » et à la stratégie de « refoulement », telle que remise au goût du jour dès 1979 par le stratège Zbiegniew Brzezinski, d’abord contre l’URSS (soutien aux rebelles afghans) puis contre la Russie (Tchétchénie, Géorgie, Ukraine)

L’expansion de la « Démocratie » (une notion ambiguë et à questionner !) dans le monde étant devenu l’objectif déclaré de la politique américaine, et la Russie n’y étant guère favorable, le centre d’analyse Stratfor n’exclut pas, dans un rapport de 2010, que cette stratégie mène dès 2020 à une confrontation armée entre les Etats-Unis et la Russie dont résulterait « la destruction finale » de cette dernière.

D’où cette autre révision des idées reçues à laquelle nous invite Jean Geronimo : si la Russie persiste dans son anti-américanisme, c’est que les Etats-Unis auraient pour « priorité stratégique » de bloquer « le retour russe ». Notamment au moyen du « bouclier antimissiles » qui aurait pour fin de disqualifier la puissance nucléaire russe.

Cette vision contraste en effet avec l’opinion assez générale selon laquelle les Etats-Unis auraient pour « ennemi principal » désormais « le terrorisme » (au Sud) ou l’islamisme, et seraient plus conciliants avec la Russie. L’hégémonisme étatsunien, spécialement depuis 1988 (Bush père) et stimulé par la disparition de l’URSS, serait teinté « de nationalisme religieux extrémiste, cette idéologie (…) à la fois conflictuelle, hiérarchisante et excluante – rejet, voire destruction des cultures et idéologies étrangères supposées « inférieures » et moralement pernicieuses », visant les non alignés tant à l’Est qu’en Orient et au Sud. En disant ainsi tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, on devine que Jean Geronimo ne risque pas trop d’ « élargir sa surface » dans le monde académique ou médiatique. Saluons donc son courage intellectuel qui, par les temps qui courent, n’est pas de tout confort !

Quel « soft power » pour la Russie ?

Le point de vue de Geronimo, apparemment, est que la politique russe n’a pas vraiment cessé d’être « idéologique », bien qu’il parle aussi de « guerre froide désidéologisée ». Personnellement, je vois plutôt une géostratégie « de puissance », encore singularisée par ses héritages mais en voie de « normalisation », précisément débarrassée des légitimations idéologiques qui ont façonné à la fois le prestige de l’URSS et ses fatales limites. En ce moment même, des responsables russes s’interrogent quant au contenu d’un « soft power » au moyen duquel ils pourraient rivaliser avec celui des Etats-Unis. Mais quel pourrait être son contenu, dès lors qu’ « alternatives » sociales et anti-impérialistes  n’ont plus cours, la Russie adhérant formellement aux mêmes « valeurs universelles » que les pays de l’OTAN – quitte à les nuancer de « démocratie souveraine » à l’instar de la Chine ou de Singapour. On se demande quel pourrait être « le message au monde » d’une Nouvelle Russie engagée dans la même course à la compétitivité, au profit, à la croissance et à la consommation…à la « modernisation de rattrapage » dont le modèle de référence n’est autre que le capitalisme, désormais dans sa version néolibérale, dont « l’Empire » US qui en a guidé les pas depuis 1945. Ce n’est pas parce qu’elle célèbre la victoire de Stalingrad (que les médias occidentaux préfèrent ignorer ou réduire à un « affrontement des totalitarismes » nazi et stalinien) que la Russie se singularise de manière fondamentale. Simplement, elle préserve une « mémoire collective » distincte, de nature à légitimer sa présence et sa puissance, ce qui entre parfaitement dans le domaine de la « pensée stratégique ». En revanche, lorsqu’elle produit à nouveau des films de guerre, l’industrie cinématographique russe s’aligne sur les techniques et les « valeurs » d’Hollywood, contribuant à l’américanisation culturelle de la société, alors que le cinéma soviétique sur les thèmes de la guerre était porteur d’une esthétique et de messages humanistes qui en faisaient une création « alternative » à nos industries culturelles de masse. C’est un exemple entre mille. La Russie se « normalise », se plie aux lois du fast food et de la « westernisation ».

Les hypothèses de « singularité » russe à l’avenir sont donc matière à controverse, et sans doute, Jean Geronimo est-il en recherche sur la question plutôt qu’en affirmation catégorique. Disons seulement que, contrairement à une certaine « vulgate » géopolitique, la puissance extérieure d’un état (y compris le « soft power ») ne procède pas seulement de capacités techniques et militaires ou de jeux d’influence, mais de la qualité du développement social , du mouvement culturel propre à cette société. Finalement, que défend la Fédération de Russie ? Un territoire, des ressources matérielles, la propriété d’une classe possédante – ou également une puissance spirituelle (osons le mot !), un projet social qui, par exemple, affronterait les défis d’un « développement » capitaliste profondément injuste et…suicidaire ? A ces mots, on dira sans doute que je verse « dans l’utopie » et que le propos de Jean Geronimo est de serrer au plus près les réalités. Dont acte.

A l’heure des « révolutions arabes ».

Selon la lecture de Geronimo, « le retour des Russes » sur la scène géopolitique et leur réorientation « eurasienne » réserve bien des surprises ! Tout n’était pas écrit, à l’entendre, dans le plan « eurasien » du stratège étatsunien Zbiegniew Brzezinski, référence incontournable, et que privilégie l’auteur, dans la mesure où c’est l’exposé le plus cohérent, le plus audacieux et le mieux argumenté d’un projet d’hégémonie mondiale étatsunienne à l’ère post-soviétique, mais comme l’on sait, les revers des guerres en Irak et en Afghanistan, de même que les « répliques » russes en Géorgie et en Ukraine ont modifié la donne. Une alliance entre Russie, Chine et états d’Asie centrale se profile, dans un contexte multipolaire, où l’hégémonie américaine et occidentale semble presque appartenir au passé. Presque. Car l’accord russo-américain sur l’Arctique montre bien qu’un « nouveau continent » s’offre à leur éventuel condominium – un continent auquel n’auront accès direct ni la Chine, ni le Brésil ! Et si, dans le contexte du déclin euro-américain, les Etats-Unis et la Russie, qui n’affiche pas le même dynamisme que les autres pays du BRICS, venaient à coopérer ? Déjà, par rapport à l’ère Bush junior et même Clinton, l’attitude d’Obama envers la Russie paraît plus conciliante, ce que constate Geronimo.

L’auteur n’envisage pas l’hypothèse où, à Moscou, une réorientation libérale et pro-occidentale s’imposerait à nouveau, renouant avec la politique suivie au début des années 1990 par le président Eltsine et son ministre des affaires étrangères Andrei Kozyrev. Or, les partisans d’un tel « retour aux bonnes manières » existent et en bonne place. Ce sont, par exemple, le maître d’œuvre des privatisations des années 1990 et actuel « patron des nanotechnologies » Anatoli Tchoubaïs, ou encore l’ancien ministre des finances Alexei Koudrine, et l’oligarque Mikhaïl Prokhorov, ultralibéral musclé dont la popularité monte parmi les « contestataires » moscovites de 2012 et qui se propose de rassembler les oppositions « démocratiques ». Il y a, dans ces oppositions, une tendance européiste démocratique, et une autre que je qualifierais de « pinochétiste », les deux tentations sont manifestes depuis 1991 – la Russie libérale n’ayant trouvé ni la voie de l’Europe libérale ni celle de la dictature « à la chilienne » fréquemment citée en exemple, par l’ancien conseiller de Poutine, le très libertarien Andrei Illarionov et la journaliste emblématique Youlia Latynina.

Ce que retient Geronimo comme orientation plausible à venir, c’est plutôt celle, « multipolaire », initiée par le nouveau chef de la diplomatie Evgenyi Primakov (1996) puis par le président Vladimir Poutine à partir de 1999 et surtout de 2003 (affaire Youkos) voire des personnalités à tendance nationaliste tel que le vice-premier ministre et ancien représentant russe auprès de l’OTAN, Dmitri Rogozine. La « logique de confrontation » qu’accentuent ces derniers, n’exclut cependant pas coopérations et incertitudes, dont celles contenues dans le projet de « bouclier antimissile » des Etats-Unis et dans le retrait, redouté à Moscou, des forces occidentales d’Afghanistan. Nul ne peut prédire ce que vaudraient, pour la Russie et dans tout l’espace ex-soviétique, l’effondrement de « l’Occident » en Afghanistan ou sa confrontation avec l’Iran. La part d’imprévisible est considérable.

L’un des sous-titres de l’ouvrage indique le souci d’actualisation du propos : « Les révolutions arabes, et après ? ». Alors que l’Occident exaltait, dans un premier temps, « le printemps arabe », Moscou disait redoudait « les désordres » au double risque : celui d’amener au pouvoir des groupes radicaux faisant éclater les pays selon des clivages religieux-communautaires, et celui d’une contagion en ex-URSS, d’abord via l’islamisme dans les régions musulmanes (Nord-Caucase, Tatarstan-Volga, Asie centrale), ensuite via le « soft power » américain en Ukraine et en Russie. Cette dernière éventualité était d’ailleurs souhaitée par les opposants, qui promettaient à Poutine le même sort que Ben Ali, Moubarak ou Kadhafi. Il y eut plus de peur que de mal, mais le Nord-Caucase est en quasi état de siège et, selon Geronimo et d’autres analystes, à l’approche des JO de Sotchi (près du Caucase) on peut s’attendre à des attentats qui, selon les services de sécurité russes, pourraient être « enouragés » de très loin, et pas seulement par l’Arabie saoudite et le Qatar.

Geronimo confirme qu’en l’occurrence, la Russie redoute « l’instrumentalisation de cette menace islamiste- à l’instar du scénario afghan de 19791- par des puissances étrangères avides de la déstabiliser ». L’auteur va jusqu’à parler de « coalition arabo-occidentale » à laquelle serait (ou pourrait être) opposé, par Moscou, un « axe géopolitique eurasien ».

La vision russe des événements se situe en tout cas dans un scénario de conflits d’intérêts stratégiques et non de « clash des civilisations » ! Du moins la vision officielle, car nous savons que l’islamophobie gagne du terrain en Russie comme ailleurs, autrement dit une lecture religieuse ou « civilisationelle » des conflits qui rapprocherait « chrétiens » d’Orient et d’Occident face à « l’ennemi commun ». Mais telle n’est pas la lecture ici présente. Si la question de l’islamisme se pose en ex-URSS, c’est encore et toujours, selon Geronimo, dans le prisme de la lutte des grandes puissances (Etats-Unis, Russie, Chine…) pour la maîtrise de l’Eurasie et de ses immenses ressources, sans pour autant négliger le facteur religieux dans la « structuration identitaire » des peuples. Vaste problème que « l’identité » !

Autrement dit, la confrontation Washington-Moscou n’appartient pas à un passé révolu. La perspective, voire la réalité présente déjà, est celle d’une la « guerre tiède », qui serait une « forme réactualisée et désidéologisée de la Guerre froide ».

Jean-Marie Chauvier

13 février 2013

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1 Allusion au fait que Zbiegniew Brzezinski, alors conseiller du président des Etats-Unis Jimmy Carter, et grand stratège de l’instrumentalisation de l’islamisme, s’est vanté d’avoir entraîné l’URSS dans le « piège » de la guerre en Afghanistan.


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