PALESTINE : D'ANCIENS GREVISTES DE LA FAIM RACONTENT

 
 
D’anciens grévistes de la faim palestiniens racontent
 

Walid Gharrfa éprouve presque quotidiennement d’intenses douleurs à l’estomac. Il explique qu’il s’agit d’un effet résiduel de la grève de la faim de 45 jours qu’il a menée dans une prison israélienne et qui a gravement endommagé son estomac.



Des séquelles à jamais

Âgé aujourd’hui de 22 ans, Gharrfa n’avait que 17 ans lorsqu’il a été condamné à trois ans d’emprisonnement pour son activisme politique en Cisjordanie.

Quelques mois seulement après le début de sa peine, il a commencé sa grève de la faim avec ses compagnons de prison pour protester contre le traitement cruel infligé par les gardiens de prison aux membres de leur famille pendant les jours de visite.

« Je me souviens de chaque étape de ma grève. La première semaine, nous ne buvions que de l’eau et n’ingurgitions que du sel, et personne ne bougeait », a raconté Gharrfa à Middle East Eye, grimaçant à l’évocation de ce souvenir. « Nous restions tous dans notre lit, sans bouger d’un centimètre. »

Les médecins ont indiqué à Gharrfa que les séquelles de sa grève de la faim nécessiteraient une intervention chirurgicale, mais l’opération dont il a besoin n’est pas dispensée en Cisjordanie et sa famille n’a pas les moyens de l’envoyer à l’étranger. Sans celle-ci toutefois, cette douleur atroce perdurera, très probablement à vie.

Gharrfa a toutefois l’habitude de souffrir. Pendant sa grève de 45 jours, le jeune homme aux yeux noirs qui paraît beaucoup plus vieux que son âge a raconté qu’il avait l’impression d’être mourant.

« J’étais en train de me tuer », a raconté Gharrfa à MEE, en frottant son ventre d’une main calleuse. « Je savais que mon corps me répétait cela à chaque étape de la grève. Mon esprit se portait très bien. Je savais que ce que je faisais était important, mais je savais aussi que mon corps était en train de s’éteindre et que si je continuais à ne pas manger, je finirais assurément par mourir. »

Depuis plusieurs décennies, des prisonniers palestiniens entament des grèves de la faim dans tous les systèmes pénitentiaires israéliens. Cet outil peut être utilisé par des individus isolés, ou par des groupes de centaines de personnes et parfois même de milliers de personnes à la fois.

Les conséquences peuvent être dévastatrices, et beaucoup de ceux qui vivent sans s’alimenter pendant de longues périodes s’exposent à des complications médicales à vie et risquent en fin de compte de mourir. Pour ceux qui le supportent, cependant, les récompenses peuvent être considérables.

Et manger, aussi dangereux

Ce dimanche, Khader Adnan, un militant du Jihad islamique, a fait les gros titres du monde entier lorsque les autorités israéliennes ont décidé de le libérer après une grève de la faim de 55 jours, plus d’un an après son arrestation, suivie d’une détention sans inculpation.

En 2013, Samer al-Issawi a également obtenu sa libération quinze ans en avance après une grève de la faim record de 266 jours, pendant laquelle il subsistait avec de l’eau et des injections de vitamines.

Selon le Dr Osama Salah, médecin originaire de Ramallah et membre de l’American Society for Nutrition qui s’est occupé d’anciens grévistes de la faim, il est essentiel de se préparer avant une longue grève de la faim pour contribuer à éviter ses effets à long terme, à l’instar de ceux que subissent Gharrfa et beaucoup d’autres.

« Ils doivent se préparer quelques semaines avant de commencer en mangeant certaines protéines et en restreignant leur régime alimentaire de manière à préparer leur corps à l’absence d’alimentation, a expliqué Salah à MEE. La grève de la faim est le dernier moyen de protester pour un prisonnier, et elle est très dangereuse ; ce n’est pas une décision facile à prendre. »

Selon Salah, prendre les mesures appropriées avant, pendant et après une grève de la faim peut faire la différence entre une bonne récupération et des effets graves à long terme. Toutefois, des grèves de la faim de plus de 30 jours causeront probablement des dommages permanents, quelles que soient les mesures prises, a-t-il expliqué.

Même s’il confie ne pas avoir suivi toutes les règles « à la lettre », comme l’étape de préparation plusieurs semaines avant la grève comme recommandé par Salah, Gharrfa a bel et bien pris des mesures de sécurité, notamment en restant très calme au début de la grève et en écoutant les conseils des prisonniers plus âgés.

Sa grève de 45 jours est tout simplement allée bien au-delà du point jusqu’auquel on peut s’attendre à éviter des répercussions physiques durables.

Il était jeune et sa grève était d’une durée indéterminée : il ne savait pas que celle-ci aurait duré aussi longtemps. Cependant, il affirme que sa famille et les autres visiteurs se sont vu accorder au final un meilleur traitement et que leur droit de visite a été renforcé.

« La deuxième semaine, [les gardes israéliens] ont commencé à nous prendre séparément pour essayer de nous faire manger, en présentant de la nourriture en face de nous afin de nous inciter à mettre fin à notre grève, et en nous disant qu’ils n’en auraient parlé à personne, a raconté Gharrfa à MEE. Voilà l’occupation : ils veulent briser notre sentiment et notre force, mais nous le savions : il était donc facile de dire non, même si nous étions affamés. »

Gharrfa savait qu’il valait mieux ne pas prendre la nourriture qui lui était proposée. Premièrement, le sentiment d’être solidaire de ses camarades prisonniers était un moteur plus puissant que toutes les douleurs occasionnées par la faim, deuxièmement, il savait que manger un repas normal deux semaines après le début de la grève causerait plus de douleur et de dégâts que de soulagement.

Selon le Dr Osama Salah, la pratique qui consiste à inciter un gréviste de la faim à manger est très dangereuse.

« Se remettre à manger des repas normaux est plus dangereux que la grève en elle-même, a-t-il expliqué à MEE. Ils doivent suivre des étapes progressives. Il faut quelques semaines avant de manger à nouveau un repas normal. Les forcer à manger de la nourriture à travers un tube ou les y inciter avec un repas copieux peut causer des dégâts horribles, et même une hémorragie interne. Si les prisonniers reçoivent un vrai repas et n’ont pas une bonne connaissance des moyens appropriés de mettre fin lentement à leur grève, cela est très dangereux. »

Même si les gardiens de prison essaient souvent d’inciter les prisonniers à rompre leur jeûne, y compris de façon médicalement nocive, de nombreux grévistes de la faim parviennent à déjouer leurs tentatives en glanant de précieux conseils auprès des détenus plus âgés, qui ont souvent enduré plusieurs grèves de la faim pendant leur séjour derrière les barreaux.



 

Les leçons de l’ancienne génération

Gharrfa, lui, a bénéficié du soutien de Khalid Azrak, un ancien détenu de 50 ans qui apprenait aux plus jeunes à mener une grève.

Le mur de la salle à manger d’Azrak, dans sa modeste maison située dans le camp de réfugiés d’Aïda, est tapissé de plaques et de trophées, bien qu’il ne soit pas un compétiteur. Azrak a passé la plus grande partie de sa vie dans les prisons israéliennes : toutes ces récompenses sont des cadeaux de reconnaissance offerts par diverses organisations pour le remercier d’une façon ou d’une autre pour les sacrifices auxquels il a consenti pour son pays.

S’il parle doucement, Azrak n’est pourtant pas un homme timide. Il reconnaît sans détour son implication dans la résistance armée palestinienne dans sa jeunesse.

Pendant son long séjour en prison, Azrak est devenu une source de sagesse pour tout ce qui a trait à la résistance ; il a également expliqué que comme les autres représentants de son groupe d’âge, il continue à faire de son mieux pour transmettre autant que possible ce savoir unique.

« Nous faisions en sorte que les plus jeunes sachent exactement ce qu’ils faisaient », a raconté Azrak à MEE.

« Si nous avions déjà entamé une grève de la faim et que de nouveaux prisonniers arrivaient, nous ne les laissions pas la faire avec nous tout de suite. Ils devaient comprendre réellement pourquoi ils faisaient grève, les jeunes en particulier ; ils devaient comprendre ce qu’une grève de la faim signifie au niveau mental et physique. »

Depuis son adolescence, Azrak a purgé quatre peines non consécutives dans des prisons israéliennes, dont la plus longue et la plus récente, finie il y a un an seulement, a duré 25 ans. Pendant cette période, il s’est engagé à quatre reprises dans de longues grèves de la faim et dans d’innombrables grèves de la faim plus courtes et moins conséquentes.

Homme soigné au comportement calme, Azrak considère que la grève de la faim est l’outil le plus utile pour un prisonnier palestinien.

« Le pouvoir que nous détenons à l’intérieur de la prison lors de nos grèves de la faim n’est utile que grâce à nos frères palestiniens à l’extérieur, a expliqué Azrak. Israël sait que si l’un de nous entre en grève de la faim et meurt, la communauté à l’extérieur de la prison protestera ; ils ne nous laisseront pas mourir tranquillement. Israël a peur de cela et nous le savons. »


La faim, seule moyen de résistance

Au fil des ans, les prisonniers palestiniens ont fait les gros titres à de nombreuses reprises, à travers des photos d’hommes amaigris aux joues décharnées et aux yeux exorbités, dépérissant littéralement pour leur cause.

L’an dernier, 63 prisonniers se sont engagés dans une grève de la faim de deux mois pour protester contre la politique de détention administrative d’Israël, une politique qui permet de détenir indéfiniment des prisonniers, sans procès ni explication.

Bien qu’il existe des cas de grèves de la faim de masse qui font la une des médias ou de personnalités célèbres qui entament de longues grèves de la faim, comme la récente grève de la faim de 55 jours de Khader Adnan, Azrak a indiqué que le recours à celles-ci est plus répandu dans les prisons israéliennes que la plupart des gens pourraient l’imaginer.

« Bien sûr, nous avons entamé de longues grèves de la faim pour des questions majeures, mais en prison, nous faisions des grèves de la faim juste quelques jours à la fois, plusieurs fois par mois, pour des petits problèmes plus mineurs, par exemple pour exiger des visites familiales plus longues ou pour avoir droit à du matériel d’écriture, a expliqué Azrak. Personne n’entend parler de ces grèves-là. »

« Je ne regrette rien de mon combat pour la Palestine, et je pourrais refaire une grève de la faim si nécessaire. Pour nous, en prison, il n’existe pas vraiment d’autre outil aussi fort que la grève de la faim. La grève de la faim est quelque chose de puissant, et nous avons vu à de nombreuses reprises qu’elle fonctionne. »

 

 

Par Sheren Khalel
Source : Middle East Eye

 

 

Source: Sites web

21-08-2015 - 13:55 Dernière mise à jour 21-08-2015 - 13:55
 

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