Un seul but : contenir la Russie et la Chine


Pepe Escobar

Par Pepe Escobar – Le 30 août 2016 – Source Russia Insider

Le prochain sommet des BRICS, à Goa, aura lieu dans seulement deux mois. Depuis à peine deux ans, les plaques tectoniques géopolitiques se sont déplacées à une vitesse étonnante.

 

Il est facile de se faire déchiqueter

La plupart des pays du BRICS sont embourbés dans une crise profonde. La débâcle politico-économico-institutionnelle interminable du Brésil pourrait provoquer la destitution kafkaïenne de la présidente Dilma Rousseff. Les BRICS sont dans le coma. Du sigle, seules survivent R et C dans le partenariat stratégique Russie / Chine. Pourtant, même le partenariat semble être en difficulté – avec la Russie encore attaquée par des myriades de métastases de guerre hybride. L’Hégémon exceptionnaliste reste puissant, l’opposition est étourdie et confuse.

Est-ce si sûr ?

Lentement mais sûrement – voir par exemple la possibilité d’une coalition en cours entre Ankara-Téhéran-Moscou (ATM) – la puissance mondiale continue de se déplacer avec insistance vers l’Est. Cela va au-delà du pivotement de la Russie vers l’Asie. Les industriels allemands n’attendent que la bonne conjonction politique, avant la fin de la décennie, pour pivoter également vers l’Asie, dessinant un axe Berlin-Moscou-Beijing (BMB).

L’Allemagne dirige déjà l’Europe. La seule façon pour une puissance commerciale mondiale d’assurer son assise, est d’aller vers l’Est. L’Allemagne membre de l’OTAN, dont le PIB dépasse celui des Five Eyes, Royaume-Uni, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande, n’est même pas autorisée à partager des informations avec cette cabale secrète. Le président Poutine, il y a des années, aurait aimé une vaste zone commerçante de Lisbonne à Vladivostok. Il pourrait finalement être récompensé – gratification différée ? – par l’axe Berlin-Moscou-Beijing (BMB), une union économique et commerciale avec les Routes de la soie – une Ceinture une Route (OBOR) – promues par la Chine, remplaçant finalement l’ordre international déclinant issu de la Seconde Guerre mondiale, conçu pour et dirigé par les Anglo-saxons.

Ce mouvement inexorable vers l’Est souligne toutes les interconnexions – et la connectivité en évolution – des nouvelles Routes de la soie, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), la Nouvelle Banque de développement des BRICS (NDB), la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructure (AIIB), l’Union économique eurasienne (EEU). La vocation du RC des BRICS, le partenariat stratégique sino-russe, est de créer un monde multipolaire, post-Atlantique. Ou, pour mettre à jour Ezra Pound : Make It New.

Le pivot vers l’Asie pour contenir la Russie et la Chine n’est bien sûr qu’un fragment de l’affaire.

Le noyau des industries de la Russie, l’infrastructure, la population, sont à l’ouest du pays, près de l’Europe. L’axe BMB permettrait un double pivot – simultanément en Europe et en Asie, et à la Russie d’exploiter au maximum son caractère eurasien. Évidemment, c’est un anathème absolu pour Washington. Ainsi, la stratégie exceptionnaliste actuellement prévisible – pas de quartier – interdit par tous les moyens possibles une coopération plus étroite entre la Russie et l’Allemagne.

En parallèle, le pivotement vers l’Asie est également essentiel, car c’est là que se trouve la grande majorité des futurs clients de la Russie – énergie et autres. Ce sera un processus long, sinueux, pour sensibiliser l’opinion publique russe à la valeur inestimable pour la nation de la Sibérie et de l’Extrême-Orient russe. Pourtant, cela a déjà commencé. Et ce sera en pleine maturité au milieu de la prochaine décennie, lorsque toutes les Routes de la soie seront réalisées.

Le confinement de la Russie et de la Chine continuera d’être le nom du jeu exceptionnaliste – quoi qu’il arrive le 8 novembre. Pour ce qui concerne le complexe médiatico-militaro-industriel de sécurité et de surveillance, il n’y aura aucun répit.

Des intermédiaires seront utilisés – de l’État failli ukrainien jusqu’au Japon en mer de Chine orientale – ainsi que toute faction bénévole du Sud-Est asiatique en mer de Chine du Sud. De toute façon, l’Hégémon aura des difficultés pour contenir simultanément Russes et Chinois. L’OTAN n’apporte rien; son levier commercial, le TPP, va probablement couler en haute mer avant d’arriver sur le rivage. La fin du TPP – une certitude dans le cas où Donald Trump est élu en novembre – signifie la fin de l’hégémonie économique américaine sur l’Asie. Hillary Clinton le sait. Ce n’est pas par hasard que le président désespère de voir le TPP approuvé pendant la courte fenêtre d’opportunité de la session croupiondu Congrès, du 9 novembre au 3 janvier.

Contre la Chine, l’alliance de l’Hégémon dépend en fait de l’Australie, de l’Inde et du Japon. Oubliez l’idée d’instrumentaliser l’Inde, membre des BRICS, sans parler de la Russie, avec laquelle l’Inde jouit traditionnellement de très bonnes relations, qui ne tombera jamais dans le piège d’une guerre contre la Chine.

Les instincts impériaux du Japon ont été réveillés par Shinzo Abe. Pourtant, la stagnation économique sans espoir persiste. En outre, le Département du Trésor des États-Unis a interdit à Tokyo de continuer sa politique monétaire d’assouplissement quantitatif. Moscou considère comme un objectif à long terme de tirer progressivement le Japon dans l’intégration eurasienne, hors de l’orbite des États-Unis.

Le Dr Zbig en pleine déprime

Le Pentagone est terrifié par le partenariat militaire russo-chinois. Par rapport à la supériorité des armes de haute technologie de la Russie, l’OTAN est une pagaille de jardin d’enfant. Sans oublier que le territoire russe sera bientôt inviolable à toute aventure de style Star Wars. La Chine aura bientôt tous les sous-marins et missiles tueurs de porte-avions nécessaires pour rendre la vie infernale à la marine américaine, dans le cas où le Pentagone ruminerait de drôles d’idées. Et puis, il y a les détails régionaux, allant de la base aérienne permanente de la Russie en Syrie à la coopération militaire avec l’Iran, en passant, pour finir, par le mécontentement de la Turquie, membre de l’OTAN.

Pas étonnant que les idéologues exceptionnalistes illuminés, comme le Dr Zbig–Grand Echiquier–Brzezinski, mentor de la politique étrangère du président Obama, soient extrêmement déprimés. Lorsque Brzezinski regarde l’intégration progressive de l’Eurasie, il ne peut tout simplement pas ne pas détecter la façon dont ses «trois grands impératifs de la géostratégie impériale» qu’il décrit dans Le Grand Échiquier se sont tout simplement évaporés : «… pour prévenir la collusion et maintenir la dépendance sécuritaire des vassaux, garder les tributaires dociles et protégés, et empêcher les barbares de se rassembler».

Ces vassaux du golfe Persique – à commencer par la Maison des Saoud – sont maintenant terrifiés pour leur propre sécurité, idem avec les pays baltes hystériques. Les tributaires ne sont plus dociles – ce qui inclut une bonne partie des Européens. Les barbares qui se rassemblent sont en fait de vieilles civilisations – la Chine, la Perse, la Russie – qui en ont marre de l’arrogant contrôle de l’unipolarité. Sans surprise, pour contenir RC, définis commepotentiellement menaçants (le Pentagone considère que les menaces sont existentielles) Brzezinski suggère – quoi d’autre d’original ? – de diviser pour régner, soit «contenir le moins prévisible, mais potentiellement le plus susceptible d’aller trop loin». Il n’empêche qu’il ne sait pas qui est qui : «Actuellement, le plus susceptible d’aller trop loin est la Russie, mais à plus long terme, ce pourrait être la Chine.»

Bien sûr, Hillary–Reine de la Guerre–Clinton ne souscrit pas à l’hypothèse «pourrait être» de Brzezinski. Après tout, elle est officiellement endossée par Robert Kagan comme candidate présidentielle des néocons. Elle est plus en phase avec ce genre d’analyse loufoque. Donc, il faut vraiment s’attendre à unprojet clintonien d’expansion tous azimuts de l’hégémonie dans toute l’Eurasie. La Syrie et l’Iran seront les cibles. Même une autre guerre dans la péninsule coréenne pourrait être dans les cartons. Mais contre la Corée du Nord, une puissance nucléaire ? L’Exceptionalistan attaque seulement ceux qui ne peuvent pas se défendre. En outre, RC pourrait facilement empêcher la guerre, en offrant des carottes stratégiques à la famille Kim en Corée du Nord. Sous de nombreux aspects, rien n’a beaucoup changé depuis 24 ans quand, trois mois seulement après la dissolution de l’URSS, le Défense Planning Guidance du Pentagone proclamait :

«Notre premier objectif est de prévenir la réémergence d’un nouveau rival […] Cela exige que nous nous efforcions d’empêcher toute puissance hostile de dominer une région dont les ressources, sous son contrôle consolidé, seraient suffisantes pour lui donner un pouvoir mondial. Ces régions incluent l’Europe occidentale, l’Est de l’Asie, le territoire de l’ex-Union soviétique et l’Asie du sud-ouest.»

Tu parles d’une feuille de route prémonitoire. Le pouvoir rivalhostile est en fait l’alliance de deux puissances impliquées dans un partenariat stratégique : RC. En aggravant ce cauchemar du Pentagone, la fin de partie approche. Les prochaines manifestations et répliques de la crise financière sans fin de 2008 peuvent finalement torpiller les fondements de l’ordre mondial – tel que le racket des tributaires avec l’escroquerie du pétrodollar. Il y aura du sang. Hillary Clinton le hume déjà – de la Syrie à l’Iran, jusqu’à la mer de Chine du Sud.

La question est de savoir si elle – et pratiquement tout l’establishment de Washington derrière elle – sera assez fou pour provoquer RC et acheter un billet aller-simple pour s’aventurer dans le territoire du MAD – Mutual Assured Destruction.

Article Original paru à Sputnik Russia News Agency

Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009), Empire of Chaos (Nimble Books) et le petit dernier, 2030, traduit en français.

Traduit et édité par jj, relu par nadine pour le Saker Francophone

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