POUTINE : NON AU NEO-LIBERALISME, OUI AU DEVELOPPEMENT NATIONAL

Poutine : Non au néo-libéralisme, Oui au développement national

Par William Engdahl le 05 août 2016 

Asie Économie Russie

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poutine afp-

 

Après plus de deux ans d’aggravation de la croissance économique et une économie en difficulté avec un taux d’intérêt des banques centrales à 10,5%, l’attribution de nouveaux crédits qui pourraient stimuler la croissance est pratiquement impossible. Le président russe Vladimir Poutine a finalement brisé un bras de fer entre des factions internes. Le 25 juillet, il a exigé que le groupe économique appelé le Stolypine Club prépare des propositions pour stimuler la reprise de la croissance. Ce plan sera présenté au gouvernement au quatrième trimestre de cette année. Ce faisant, Poutine a rejeté deux factions économiques libérales ou néolibérales influentes qui avaient amené la Russie dans une récession politiquement et économiquement dangereuse avec leur idéologie de marché libre “à l’occidentale”. Ceci est un développement majeur que j’avais attendu depuis le dernier forum annuel de Saint-Pétersbourg sur l’économie mondiale en juin.

Il y a quelques jours et avec une grande discrétion, la presse russe a publié une note qui pourrait avoir une signification positive pour l’avenir de l’économie nationale. Le blog russe en ligne, Katheon, a rendu public le court préavis suivant : « Le président russe Vladimir Poutine a chargé le groupe Stolypine de finaliser son rapport et de préparer un nouveau programme de développement économique, qui soit une alternative au plan économique de Koudrine. Ce programme doit être rendu au Bureau du Conseil économique au dernier trimestre de 2016. »

Le blog Katheon souligne l’importance majeure de la décision d’abandonner l’approche néo-libérale du marché (free market) clairement destructrice de l’ancien ministre des Finances, Alexeï Koudrine : « Le rapport du club Stolypine conseille d’augmenter les investissements, d’injecter de l’argent dans l’économie provenant du budget de l’Etat et de la Banque de Russie. À l’opposé, le concept du Centre pour la recherche stratégique (Alexeï Koudrine) suggérait que les investissements devraient être privés et que le rôle de l’État est d’assurer la stabilité macroéconomique, une faible inflation, et la réduction des déficits budgétaires ».

 

Alexeï Koudrine a échoué

Dans la situation actuelle des sanctions économiques et financières occidentales contre la Russie, les flux des investissements privés dans l’économie, conseillés par les partisans du camp Koudrine, sont plutôt rares, pour le dire poliment et gentiment. Tailler dans un budget tout à fait minimal ne fait qu’augmenter le chômage et aggraver la situation.

Le président Poutine a clairement réalisé que « l’expérience » néo-libérale a échoué. Sous la pression des libéraux, Poutine a probablement été forcé d’accepter la réalité économique jusqu’au point où il était devenu évident qu’il fallait de toute urgence prendre un autre chemin. La Russie, comme n’importe quel pays, a des intérêts opposés. Maintenant que les intérêts des néo-libéraux sont suffisamment discrédités par les mauvaises performances du groupe Koudrine, le président a les mains libres pour choisir une nouvelle stratégie. Dans les deux cas, le développement autour du groupe Stolypine est très positif pour la Russie.

En convoquant la nouvelle réunion du Présidium du Conseil économique le 25 mai, après une interruption de deux ans, le président Poutine, notant que le groupe était constitué de points de vue opposés, a déclaré: « Je propose aujourd’hui que nous commencions à identifier les sources de croissance possibles pour l’économie de la Russie au cours de la prochaine décennie … la dynamique actuelle nous montre que les réserves et les ressources qui ont servi de forces motrices pour notre économie au début des années 2000 ne produisent plus les mêmes effets. Je l’ai dit dans le passé et je veux aujourd’hui à nouveau insister sur ce point, la croissance économique ne va pas progresser d’elle-même. Si nous ne trouvons pas de nouvelles sources de croissance, nous allons voir le PIB stagner autour de zéro ; nos possibilités dans le secteur social, la défense et la sécurité nationale, et dans d’autres domaines, seront très inférieures à ce qui est nécessaire pour le développement. »

Maintenant, à peine deux mois plus tard, Poutine a évidemment décidé de la nouvelle orientation de l’économie russe. Il a aussi un œil sur les prochaines élections présidentielles russe en mars 2018. Ce faisant, il a choisi l’un des trois groupes du Conseil économique qui croit que l’État a un rôle positif à jouer dans le développement de l’économie nationale.

A bien des égards le groupe Stolypine nous ramène à Friedrich List, économiste allemand de génie qui a mis en œuvre le « miracle économique » allemand après 1871. Les idées de List ont créé la croissance économique la plus impressionnante dans toute l’Europe en seulement trois décennies. Les seuls autres pays à se rapprocher de la réussite économique allemande sont les États-Unis après 1865, et la République populaire de Chine après 1979, avec le « socialisme aux caractéristiques chinoises » de Deng Xiaoping. Le nouveau modèle de développement de l’économie russe est basé sur les théories de Friedrich List au 19ème siècle.

 

Les Trois Camps

Dans les années 1990, pendant les années de thérapie de choc de Boris Eltsine, des économistes de Harvard comme Jeffrey Sachs, financés par le méta-pillard George Soros, ont été les conseillers d’Eltsine. Son équipe économique, alors dirigée par Igor Gaïdar, a mis en œuvre la privatisation en masse des biens de l’Etat a des prix ridicules défiants toute concurrence. Des investisseurs occidentaux, dont Soros, ont raflé la mise. Le budget de l’Etat a été drastiquement réduit, le niveau de vie a régressé ainsi que les pensions des travailleurs âgés. Tout ceci a été fait au nom de la « réforme du marché libre. » En 1999, après ce traumatisme, Poutine a commencé sa première Présidence et la Russie a vécu une reprise économique lente et douloureuse, non pas grâce à la thérapie de choc Gaïdar-Harvard, mais malgré elle. C’est un hommage à la détermination du peuple russe.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, les idéologues du libre marché et les adeptes de Gaïdar, ont eu jusqu’à présent un quasi-monopole sur les politiques des ministères de l’Economie et des Finances.

Soulignons qu’ils ont été aidés par le chef du camp monétariste, dont la stratégie est légèrement différente mais tout aussi destructrice. Elvira Nabiullina, gouverneur de la Banque centrale de Russie, ne semble obsédée que par le contrôle de l’inflation et la stabilisation du rouble.

En mai dernier, Poutine a donné le premier signe de son désaccord à propos des rapports toujours rassurants provenant des ministères des finances et de l’économie quant à « la reprise à venir qui est juste au coin. » (comme Herbert Hoover l’aurait dit au début de la Grande Dépression américaine en 1930). Le président russe a convoqué le Présidium du Conseil économique, un groupe qu’il n’a pas rencontré une seule fois en deux ans, les accusant de venir avec un plan pour résoudre les problèmes économiques de la Russie. Le présidium se composait de trente-cinq membres représentant chacun des trois principaux camps économiques.

L’ancien ministre néo-libéral des Finances, Alexeï Koudrine, a dirigé le camp soutenu par le ministre actuel des Finances Anton Siluanov et le ministre de l’Economie Alexey Ilyukayev. Ce groupe exige le recours à un « laissez-faire occidental » habituel tels que la réduction drastique du rôle de l’État dans l’économie via la privatisation en masse des chemins de fer, des compagnies d’énergie comme Gazprom, et d’autres biens de valeur. Koudrine a également été nommé par Poutine à la présidence d’un groupe de stratégie économique de vingt-cinq membres réorganisé en mai dernier. De nombreux économistes nationaux craignaient le pire lors de sa nomination, à savoir une reprise de la thérapie de choc Gaidar, Mach II. Ce ne sera pas le cas puisque Koudrine et son approche ont été rejetées comme non efficaces.

Le deuxième groupe était représenté par le chef de la banque centrale, Elvira Nabiullina. Ils étaient les plus conservateurs, affirmant qu’aucune réforme ni stimulus n’étaient nécessaires. Selon eux, il suffit de tenir le cap avec les taux d’intérêt à deux chiffres des banques centrales et l’inflation disparaîtra, le rouble se stabilisera. Ces gens pensent que c’est la clé pour ouvrir le potentiel de croissance économique de la Russie.

 

Le Groupe Stolypin

Le troisième groupe représenté, est celui que les observateurs occidentaux ont le plus ridiculisé et rejeté. Stratfor qui est lié au Pentagone américain parle d’eux comme un « collectiétrange. » Je les ai personnellement rencontrés et parlé avec eux et ils ne sont guère étranges pour toute personne ayant un esprit moral clair. Ce groupe a vu le jour avec le mandat de Vladimir Poutine qui les a chargés d’exposer leurs plans pour stimuler la croissance en Russie.

Le groupe dans son essence suit les traces de l’économiste allemand du 19ème siècle Friedrich List et de sa stratégie pour « une économie nationale ». L’approche historique de l’économie nationale de List se situait à l’opposé de l’école dominante britannique d’Adam Smith de libre-échange.

Les vues de List ont été de plus en plus intégrées dans la stratégie économique du Reich allemand en commençant sous le Zollverein allemand ou union douanière en 1834, qui a unifié le marché intérieur allemand. Il a créé les bases dans les années 1870 de l’émergence de l’Allemagne comme rival économique dépassant la Grande-Bretagne dans tous les domaines en 1914.

Ce troisième groupe, le groupe Stolypine, était composé à la réunion de mai 2016 de Sergei Glaye et Boris Titov, co-président du commerce en Russie et « ombudsman d’affaires » de la Russie depuis la création de ce poste en 2012. Titov et Glazyev, un conseiller de Poutine sur l’Ukraine et pour d’autres questions, sont membres fondateurs du Club Stolypine. En 2012 Glazyev a été nommé par Poutine, alors Premier ministre, de coordonner les travaux des organismes fédéraux dans le développement de l’Union douanière de la Biélorussie, du Kazakhstan et de la Russie, aujourd’hui « Union économique eurasienne ». Titov, également leader du parti « Juste Cause », est aussi un entrepreneur russe à succès qui, ces dernières années, a travaillé à l’avancement des diverses politiques économiques au sein de l’État, souvent en opposition directe aux idées libérales de libre-marché de Kurdin. A signaler encore que Titov est également co-président du conseil pour le commerce Russie-Chine.

Une indication générale du genre de propositions que le groupe Stolypine proposera pour relancer la croissance économique substantielle en Russie et faire face aux importants déficits d’infrastructure de base qui entravent la productivité est contenu dans une série de propositions que Glazyev a faite en septembre 2015 au Conseil de sécurité russe, organe consultatif clé du président.

Glazyev a proposé une « feuille de route » de cinq ans pour conduire la Russie à la souveraineté économique et à une croissance à long terme. Il avait pour but la construction d’un système économique immunisé contre les chocs extérieurs et l’influence étrangère, et d’amener la Russie au cœur du système économique mondial.

Ses objectifs étaient l’augmentation de la production industrielle de 30-35 pour cent sur une période de cinq ans, la création d’une « économie du savoir » par le biais de transfert de ressources économiques à l’éducation, les soins de santé et le domaine social, la création d’instruments visant à accroître l’épargne a un pour cent du PIB, et d’autres initiatives, y compris la transition vers une politique monétaire souveraine.

En 1990, la première priorité de Washington et du FMI était de faire pression sur Eltsine et la Douma pour « privatiser » la Banque d’État de Russie, en vertu d’un amendement constitutionnel qui a mandaté la nouvelle Banque centrale de Russie, à l’image de la Réserve fédérale ou de la Banque centrale européenne, d’être une entité purement monétariste dont le seul mandat est de contrôler l’inflation et de stabiliser le rouble. En effet, la création monétaire en Russie a été retirée de la souveraineté de l’Etat et liée au dollar américain.

Le plan de Glazyev en 2015 a également proposé d’utiliser les ressources de la Banque centrale pour fournir des prêts ciblés pour les entreprises et les industries en leur proposant des taux d’intérêt subventionnés bas, entre 1-4 pour cent, rendu possible par la mise à disposition de 20 milliards de roubles sur une période de cinq ans. Le programme a également suggéré le soutien de l’État des entreprises privées par la création « d’obligations réciproques » pour l’achat de produits et services à des prix convenus. De même Glazyev a proposé que le rouble se positionne comme une alternative au dollar par l’achat d’or en tant que monnaie support. Il a proposé que la Banque centrale soit mandatée pour acheter toute la production d’or des mines russes à un prix donné, afin d’augmenter le soutien du rouble. La Russie est aujourd’hui le deuxième plus grand producteurd’or du monde.

Il est évident que Poutine a réalisé que malgré le progrès impressionnant fait par la Russie dans le domaine de la politique étrangère, le pays peut être fatalement affaibli par une économie défaillante. L’annonce faite le 25 juillet par Poutine a le potentiel d’inverser cette tendance si les reformes économiques sont menées avec résolution à tous les niveaux. Poutine a la responsabilité d’établir une stratégie claire sur cinq ans – un laps de temps idéal pour juger des résultats économiques et n’ayant rien à voir avec les vieux plans quinquennaux des soviétiques.

En donnant à la population une vision claire de leur avenir, Poutine peut puiser dans les remarquables ressources humaines russes pour accomplir littéralement l’impossible et transformer l’économie en une véritable prospérité fondée sur des bases plus solides que celle de la politique monétariste de l’Ouest aujourd’hui de facto en faillite. Un grand bravo à la Russie !

Par F. William Engdahl | 2 août 2016

F. William Engdahl est consultant sur les risques stratégique et conférencier, il est titulaire d’un diplôme en politique de l’Université de Princeton et est un auteur best-seller sur le pétrole et la géopolitique, exclusivement pour le magazine en ligne “New Eastern Outlook”

Article original: Journal-Neo.org

Traduit de l’anglais par Michael Rubin pour Arret sur Info

Source: http://arretsurinfo.ch/poutine-non-au-neo-liberalisme-oui-au-developpement-national/


 

 

 

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