Poutine est poussé à abandonner son approche conciliante envers l’Occident et à se préparer à la guerre


Par Alastair Crooke – Le 17 mai 2016 – Source Huffington Post

Une peinture murale à Vilnius, Lituanie

Quelque chose d’important s’est passé au cours des derniers jours d’avril, mais il semble que la seule personne à l’avoir remarqué soit Stephen Cohen, professeur émérite d’études russes à l’Université de New York et à l’Université de Princeton.

Dans une interview enregistrée, Cohen fait remarquer qu’une partie de la direction russe montre des signes d’agitation face à certaines décisions du président Vladimir Poutine. Nous ne parlons pas des manifestants de rue. Nous ne parlons pas de coups d’État contre Poutine – sa popularité reste au-dessus de 80 % et il n’est pas sur le point d’être destitué. Mais nous parlons de pressions sérieuses exercées sur le président, pour qu’il descende de la corde d’équilibriste qu’il a prudemment arpentée jusqu’à présent.

 

Poutine porte, à une extrémité de son balancier, les diverses élites orientées vers l’Occident et le Consensus de Washington et, à l’autre extrémité, les personnes inquiètes du fait que la Russie doit faire face à la fois à une véritable menace militaire de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord et à une guerre hybride géo-financière. Poutine est poussé à pencher de ce côté du balancier, et à retirer des mains des occidentalistes, le pouvoir économique qu’ils détiennent toujours étroitement.

En bref, la question qui chiffonne le Kremlin est de savoir si la Russie est suffisamment prête à contrer les efforts des Occidentaux, pour qu’elle ne gêne ou ne menace pas l’hégémonie américaine. La Russie peut elle soutenir une agression géo-financière, si celle-ci devait être lancée ? Une telle menace est-elle réelle ou simplement une posture occidentale pour impressionner ?

L’important vient du fait que si ces événements sont mal interprétés en Occident, qui a déjà tendance à voir tout acte défensif russe comme offensif et agressif, les conditions sont prêtes pour l’escalade. Nous avons déjà eu une première guerre pour repousser l’OTAN en Géorgie. La seconde guerre est en cours en Ukraine. Quelles pourraient être les conséquences d’une troisième guerre ?

À la mi-avril, le général Alexandre Bastrykine, le chef du Comité d’enquête de la Russie (une sorte de super procureur général, comme Cohen le décrit), a écrit que la Russie – malgré son rôle en Syrie – est militairement mal préparée à faire face à une nouvelle guerre, que ce soit dans le pays ou à l’étranger, et qu’en plus, l’économie est dans une mauvaise passe. La Russie est également mal préparée à résister à une guerre géo-financière. Il a poursuivi en disant que l’Occident se préparait à une guerre contre la Russie, et que les dirigeants russes ne semblent pas être au courant ou alertés du danger auquel le pays est confronté.

Bastrykine ne dit pas expressément que Poutine est à blâmer, même si le contexte rend clair que c’est ce qu’il veut dire. Mais quelques jours plus tard, explique Cohen, l’article a suscité une discussion plus approfondie entre ceux qui approuvent Bastrykine et vont mentionner Poutine par son nom. Puis, Cohen note, un général russe à la retraite est entré dans la mêlée pour confirmer que l’Occident se prépare en effet à la guerre – il a souligné les déploiements de l’OTAN dans les pays baltes, la mer Noire et la Pologne, entre autres – et relevé à nouveau l’impréparation militaire de la Russie pour faire face à cette menace. «C’est un acte d’accusation grave contre Poutine, dit Cohen au sujet des révélations de cette analyse. Et c’est maintenant fait devant tout le monde»

Qu’est-ce que tout cela veut dire? Depuis quelque temps, il y a des indications montrant qu’une faction clé au sein du Kremlin, qu’on pourrait très librement appeler nationaliste, est devenue profondément déçue par la tolérance de Poutine envers le Consensus de Washington et ses partisans à la Banque centrale de Russie et à d’autres postes économiques importants. Les nationalistes demandent qu’ils en soient évincés, avec le Premier ministre Dimitri Medvedev, perçu comme favorable à l’Occident. Poutine peut être très populaire, mais le gouvernement de Medvedev ne l’est pas. La politique économique du gouvernement est critiquée. La faction adverse veut voir une mobilisation immédiate de l’armée et de l’économie pour la guerre, conventionnelle ou hybride. Ils ne veulent pas évincer Poutine; ils veulent seulement le pousser à manier le couteau – et à couper en profondeur.

Que veut cette faction en dehors du fait que la Russie doit se préparer la guerre ? Ils veulent une ligne plus dure en Ukraine et demandent à Poutine de refuser les pièges tendus par le secrétaire d’État américain John Kerry en Syrie. Car Kerry est encore en train de pousser au retrait d’Assad et continue de faire pression pour un soutien supplémentaire des États-Unis à l’opposition. Le gouvernement américain continue aussi à vouloir trouver des modérés chez les djihadistes. Le point de vue des nationalistes est que l’Amérique n’est pas sincère dans sa coopération avec la Russie pour un règlement du conflit et a surtout comme objectif de piéger Poutine en Syrie. Peut-être est ce exact, comme Gareth Porter et Elijah Magnier l’ont décrit.

Ce que cela signifie à un niveau fondamental, est que Poutine est poussé à prendre parti pour les nationalistes et à contrer les internationalistes alignés sur le Consensus de Washington, en les retirant du pouvoir. Rappelons, cependant, que Poutine est arrivé au pouvoir précisément pour tempérer cette polarité au sein de la société russe, en se positionnant au-dessus pour guérir et reconstruire une société multiple, récupérant des profondes divisions et crises qu’elle subissait depuis la chute du l’URSS. Il lui est demandé de renoncer à cet équilibre, car, lui dit-on, la Russie est menacée par un Occident qui se prépare à la guerre.

La perspective de inéluctabilité apparente d’un conflit n’a rien de nouveau pour Poutine, qui a souvent parlé sur ce sujet. Il a, cependant, décidé de réagir en mettant l’accent sur le gain de temps permettant à la Russie de se renforcer et en essayant de coincer l’Occident dans une sorte de coopération ou de partenariat sur un règlement politique en Syrie, par exemple, qui aurait pu dévier la dynamique de guerre pour prendre un aspect plus positif. Poutine a, en même temps, habilement amené quelques Européens à fuir l’escalade de l’OTAN.

Mais face à ces deux objectifs, l’administration Obama fait tout pour affaiblir Poutine et Lavrov, et renforcer ainsi la main de ceux qui, en Russie, appellent à une mobilisation générale pour préparer la guerre. Ce n’est pas une coïncidence si l’article alarmiste de Bastrykine arrive maintenant, alors que le cessez-le-feu en Syrie est délibérément violé. Est-ce bien compris à la Maison Blanche? Si oui, faut-il conclure que l’escalade contre la Russie est souhaitée? Comme le fait remarquer Cohen, «le Washington Post [dans ses pages éditoriales] nous dit régulièrement que jamais, jamais, jamais […] en aucune circonstance, un criminel tel que Poutine ne peut être un partenaire stratégique des États-Unis».

Est-ce que le sort en est déjà jeté? Est-ce que Poutine est voué à l’échec? Le conflit est il inévitable? En surface, cela peut paraître le cas. Le cadre est certainement déjà en place. J’ai écrit, il y a quelque temps, à propos du «pivot déjà en place à l’intérieur de la propre administration Obama, dans les départements de la Défense et du Renseignement» pour appliquer ce qui est souvent appelé ladoctrine Wolfowitz, un ensemble de politiques élaborées par les États-Unis dans les années 1990 et au début des années 2000. L’auteur d’une de ces politiques, dans le Guide de planification pour la Défense des États-Unis de 1992, a écrit quece guide, en substance, cherche à:

… Empêcher l’émergence de la bipolarité, d’un autre rival mondial comme au temps de la guerre froide, ou l’émergence de la multipolarité, un monde avec de nombreuses grandes puissances, comme cela existait avant les deux guerres mondiales. Pour ce faire, le truc est d’empêcher une puissance hostile de dominer une zone critique, définie comme ayant les ressources, les capacités industrielles et la population qui, une fois contrôlées par une puissance hostile, pourraient poser un défi mondial.

Dans une interview avec Vox, le secrétaire américain à la Défense, Ashton Carter, a confirmé que cette doctrine dirigeait encore largement le Pentagone. Et puis il y a le fait assez évident qu’au lieu du pivot militaire tant vanté des États-Unis vers l’Asie, le pivot réel est celui de l’OTAN, dirigé vers l’Europe centrale, aux frontières de la Russie. Et l’OTAN est, a la vue de tout le monde, en train de pousser aussi fort qu’elle le peut les frontières de la Russie.

Puis il y a la rhétorique, celle de l’agression russe. Celles des ambitions russes pour récupérer l’ancien Empire soviétique. Celles des tentatives russes pour diviser et détruire l’Europe. Etc.

Pourquoi? Il se peut que l’OTAN suppose tout simplement que ces exercices d’encerclement n’aboutiront jamais à une guerre, que la Russie ne va faire que reculer. Que piquer l’ours sans arrêt servira l’intérêt des États-Unis à garder une Europe unie et une raison de vivre à l’OTAN, avec des sanctions en place, pour isoler la Russie. L’OTAN doit se réunir à Varsovie au début de Juillet. Peut-être, alors, la rhétorique occidentale à propos de l’agression Russe n’est-elle qu’une stratégie étasunienne pour contrer toute révolte européenne envers les sanctions en agitant une pseudo-menace Russe ; que les Russes interprètent mal les véritables intentions américaines, qui ne franchiront pas les limites de la rhétorique.

Ou les franchiront-ils quand même?

L’amertume et autres réactions émotionnelles avec lesquelles l’establishment américain a réagi à la nomination probable de Donald Trump comme candidat à la présidence, suggère que l’establishment étasunien est loin d’avoir renoncé à la doctrine Wolfowitz. Alors la stratégie de Poutine de tenter de coopter l’Amérique au Moyen-Orient est-elle vraiment l’échec que la faction Bastrykine estime? En d’autres termes, est-il vrai que la politique de coopération a échoué et que Poutine doit maintenant aller au-delà, parce que l’Amérique ne veut pas coopérer et, au contraire, continue sa politique de harcèlement de la Russie ?

Comme le journal Texas Tribune l’a rapporté le 4 mai dernier, «Pour la première fois depuis sa présidence, George H.W. Bush envisage de rester silencieux au sujet de la course pour le Bureau ovale – et son fils, l’ancien président Bush, envisage de rester silencieux lui aussi.»

Pour avoir une idée de la guerre au sein du Parti républicain (les démocrates ne sont pas moins en conflit), lisez les réactions à cette histoire par le candidat présidentiel républicain Pat Buchanan, deux fois candidat déçu. En voici une petite sélection:

Le triomphe de Trump exprime un rejet radical du républicanisme bushien par le même parti qui les a nommés quatre fois à la présidence. Non seulement le fils et frère, Jeb Bush, a été humilié et chassé de la course dès le début, mais Trump a remporté sa nomination en dénonçant comme pourris jusqu’à la moelle les fruits récoltés de la politiques des Bush […] C’est une sévère mis en accusation de l’héritage Bush. Et l’électorat républicain, avec le plus grand taux de participation de l’histoire des primaires, acquiesça en disant : «Amen à tout cela, frère!»

Buchanan continue, dans une autre déclaration : «L’hubris ici est étonnant. Un establishment républicain ayant été battu aussi totalement que Carthage dans la troisième guerre punique, est en train de vouloir poser ses conditions à Scipion l’Africain et aux victorieux romains» – une référence aux tentatives de Paul Ryan pour que Trump adhère au républicanisme des Bush. «C’est difficile à avaler.»

Mais ici, dans cette crise, se cache une opportunité. Il se pourrait bien que l’Amérique se dirige vers une récession, les bénéfices des entreprises sont en baisse, d’énormes pans de la dette sont suspects, le commerce mondial est en train de couler et les outils de la politique américaine pour contrôler le système financier mondial ont perdu leur crédibilité. Et il n’y a pas de solution facile à un excédent global de dette de plus en plus pourries.

Mais un Trump président – si cela devait se produire – pourrait rejeter la faute de toute tempête économique sur l’establishment. L’Amérique est complètement ligotée à l’heure actuelle, comme la bataille de la nomination aux présidentielles l’a clairement montré. Certains nœuds vont être difficile à défaire, mais d’autres pourraient être plus faciles, et il semble que Trump comprend bien cela. Il pourrait commencer par une initiative diplomatique fracassante.

Historiquement, la plupart des projets radicaux de réforme ont commencé de cette manière: retirer un élément clé de la pensée conventionnelle, qui déboulonnera l’ensemble de la machine politique – l’élan acquis permettant au réformateur de renverser les résistances les plus ardues – dans notre cas, Wall Street et l’oligarchie financière – en faisant des réformes.

Trump peut tout simplement dire que les intérêts de sécurité nationale de l’Amérique, et de l’Europe, passent directement par la Russie – ce qui est clairement le cas –, que la Russie ne menace pas l’Amérique – ce qui n’est manifestement pas le cas –, et que l’OTAN est, a tous points de vue, obsolète, comme il l’a déjà dit. Il est parfaitement logique de coopérer avec la Russie et ses alliés pour encercler et détruire l’État soi-disant islamique.

Si on écoute attentivement, Trump semble être à mi-chemin d’une telle initiative. Il pourrait couper beaucoup de nœuds, peut-être même dénouer l’impasse politique. Est ce qu’il prévoit de faire ?

Alastair Crooke

Traduit par Wayan, relu par nadine pour le Saker Francophone

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