NABIL ANTAKI : SYRIE – REVOLTE ET COMPASSION

Syrie – Révolte et Compassion

Lettre d’Alep No 27 (le 17 septembre 2016)

Par Nabil Antaki

Mondialisation.ca, 18 septembre 2016

Lettre d'Alep / Les Maristes Bleus

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La trêve négociée entre les Russes et les Américains est entrée en vigueur il y a maintenant 5 jours. Jusqu’à présent, elle est plutôt respectée. Les Alépins de confession musulmane ont pu fêter le Eid al Adha (la fête du sacrifice) dans les rues et les jardins publics sans avoir peur des mortiers et des bonbonnes de gaz pleines de clous et d’explosifs que les rebelles lançaient sur Alep depuis maintenant 4 ans et 2 mois faisant tous les jours de multiples victimes. Jusqu’à présent, il n’y a pas eu de carnage comme, il y a 70 jours, lors de la fête du Fitr, quand les mortiers lancés sur les quartiers civils, sur des rues pleines de familles en fête, ont fait des dizaines de mort, surtout des enfants. Mais les Alépins sont sur leurs gardes, ils sont sceptiques quant au respect prolongé de la trêve puisque celle-ci ne concerne pas les deux groupes reconnus comme terroristes par la communauté internationale, Daech et Al Nosra.

La situation est récemment devenue très compliquée. Il y a maintenant une internationalisation du conflit sur le terrain. D’une part, la Turquie, qui, pendant des années, a soutenu les terroristes en les laissant transiter par ses frontières et en les armant, est devenue un acteur direct sur le terrain. En effet, son armée est entrée en Syrie (sans l’accord de la Syrie, qui est un état souverain, membre fondateur de l’ONU) pour soi-disant combattre Daech mais c’est surtout pour combattre les milices Kurdes qui contrôlent plusieurs villes et villages de la bande frontalière, du côté syrien, du sud de la Turquie. Or, ces milices sont soutenues, conseillées et armées par les américains qui sont, en principe, les alliés de la Turquie. Quel imbroglio. D’autre part, les américains ont admis qu’ils avaient une base en Syrie avec des membres des forces spéciales du côté de Hassaké, à l’Est de la Syrie. Enfin, on n’évoque plus la reprise des négociations et les positions restent figées.

Alep, notre ville, souffre toujours. Les médias occidentaux en ont fait la vitrine médiatique du conflit. Les Alépins se seraient passés de cette renommée. Ils souffrent depuis plus de 4 ans et ont hâte que ce cauchemar cesse. Ils sont révoltés quand les médias ne parlent que des souffrances des civils des quelques quartiers de l’Est d’Alep contrôlés par les rebelles et les terroristes et qui comptent 250,000 habitants. Les souffrances du million et demi d’Alépins d’Alep Ouest sont passées sous silence. Ils sont révoltés par les dizaines d’obus de mortiers, de fusées ou de bonbonnes de gaz qui tombent chaque jour sur les quartiers civils d’Alep sans que personne ne proteste. Ils sont révoltés par la coupure totale de l’électricité depuis longtemps, les centrales électriques se trouvant du côté rebelle. Ils sont révoltés par la coupure totale de l’eau pendant la canicule de l’été (40 degré à l’ombre), obligés d’utiliser l’eau des 300 puits forés en pleine ville ces 2 dernières années. Ils sont révoltés par le blocus qu’ils subissent chaque quelque temps et la pénurie qui s’en suit. Ils sont révoltés de voir, à chaque fois que l’armée syrienne avance un peu ou gagne une bataille pour desserrer l’étau que les terroristes ont imposé à Alep, les gouvernements et les médias crier au crime contre l’humanité et demander une trêve pour arrêter la progression de l’armée syrienne.

Les drames, que nous vivons ou observons, sont tellement nombreux que nous sommes sans cesse révoltés. En voici quelques exemples :

Mahmoud, un garçon de 6 ans, orphelin de père, est né sans bras. Il vivait avec sa maman, sa sœur et son oncle dans une petite ville du gouvernorat d’Alep sous le contrôle de Daech. Ce groupe ne laisse pas les habitants des villes qu’il contrôle quitter, il les garde comme boucliers humains. La famille, comme tant d’autres, a décidé de quitter la ville la nuit pour venir à Alep. Mahmoud était porté par son oncle quand une mine, posée par Daech, a explosé tuant l’oncle et abimant les jambes et les pieds de Mahmoud. On a dû l’amputer. Et voilà Mahmoud sans bras ni jambes. Révolte et Compassion.

Le projet immobilier 1070 est constitué de dizaines d’immeubles inachevés à cause de la guerre, sans murs, sans sanitaires, juste le sol et le toit.

Ils étaient occupés par des centaines de familles déplacées.

Elles avaient quitté leurs appartements en juillet 2012 quand les rebelles ont envahi leurs quartiers et se ont réfugiées à Alep sous contrôle de l’état syrien. Elles avaient d’abord logé dans des écoles publiques puis on les a transférées à « 1070 » où elles se sont installées avec des bâches comme murs, des bidons pour l’eau et des sceaux pour les sanitaires. Il y a un mois, 1070 a été la cible, plusieurs jours consécutifs, de tirs de mortiers et de fusées lancés par les terroristes de Al Nosra avant qu’ils n’envahissent le coin. Ces déplacés, pour la 3ème fois, ont abandonné leurs morts et blessés et le peu qu’ils avaient acquis en 4 ans de misère pour aller vivre sous des tentes plantées sur le terre-plein central en plein milieu du périphérique. Révolte et Compassion.

L’exode des habitants d’Alep, surtout des chrétiens, continue. Après l’Europe, puis le Canada, c’est le tour de l’Australie maintenant de délivrer des visas aux réfugiés syriens. Les chrétiens d’Alep ne sont plus que le quart de leur nombre d’avant la guerre.

Entre révolte et compassion, nous, les Maristes Bleus, continuons nos programmes en faveur des familles déplacées et des plus démunies.

Le programme « Les Maristes Bleus pour les déplacés » continue à distribuer des paniers alimentaires et sanitaires mensuelles à 850
familles. Nous les aidons aussi à payer le prix de l’abonnement de « 1 Ampère » aux générateurs privés pour allumer quelques ampoules le soir. Nous leur donnons une fois par mois de la viande ou du poulet. Nous leur louons des petits appartements pour se loger.

Cette année encore, pour la rentrée scolaire, nous avons donné des fournitures scolaires à tous les enfants qui vont à l’école en plus de notre aide pour payer les frais de scolarité.

Le projet « Civils Blessés de Guerre » continue à soigner, gratuitement, les civils, de toutes confessions, blessés par des balles ou des éclats d’obus, à l’hôpital St Louis tenu par les Sœurs de St Joseph de l’Apparition.

Le « Projet Médical des Maristes Bleus » finance plus de 100 actes médicaux par mois pour aider les malades qui n’ont pas les moyens de payer le coût d’une opération chirurgicale, d’une hospitalisation, d’un scanner ou parfois même d’une consultation ou d’examens de labo. Le projet « J’ai Soif » continue à distribuer l’eau, gratuitement, aux familles dont nous avons la charge. Nos 4 camionnettes, équipées de réservoirs, font la navette du matin au soir entre les puits et les appartements.

Le projet « Goutte de Lait » distribue chaque mois à presque 3000 enfants âgés de quelques jours à 10 ans des quantités de lait suffisantes pour un mois.

Au début de l’été, nous avons aménagé une partie de notre cour pour en faire un jardin avec des balançoires, des toboggans etc… Nous avons ainsi inauguré notre Espace-Eté de loisirs où nos familles viennent passer 5 après-midi par semaine dans un endroit plus sûr que leurs quartiers.

Les enfants jouent sous la surveillance des monitrices et les adultes passent un moment de loisirs à jouer aux cartes, au tric trac ou tout simplement se détendent en sirotant un café, un thé ou un soda et en épluchant des graines. Nos bus font la navette aller-retour entre notre local et les quartiers. Cette initiative a fait la joie de tout le monde et a constitué une bonne thérapie anti-stress.

Notre équipe de visite des déplacés s’est étoffée de plusieurs bénévoles, anciens maristes de la famille Champagnat. Elle rend régulièrement visite aux familles, chez elles, même quand elles habitent les quartiers périphériques les plus dangereux comme « 1070 », pour nouer des liens de solidarité, s’enquérir de leurs besoins et essayer d’y remédier.

Nos projets pédagogiques vont bon train. Les éducateurs (éducatrices) des « Apprendre A Grandir » et « Je Apprendre » se réunissent, depuis septembre, tous les matins pour des sessions de formation et d’apprentissage des programmes en attendant la rentrée scolaire. Celle-ci sera difficile vu le nombre record de demandes d’admission et de demandes acceptées malgré l’exiguïté des lieux.

Tous les enfants de « Je veux Apprendre » et qui n’allaient pas à l’école pour diverses raisons ont réussi cet été aux tests de niveau du ministère de l’éducation nationale et vont rejoindre le cursus scolaire sans commencer de zéro. C’est un sujet de fierté pour les enfants, leurs parents et pour nous.

« Skill School » continue à réunir les adolescents (tes). Leur nombre a atteint les 75, ce qui constitue le maximum de notre capacité.

Notre centre de formation des adultes, « le M.I.T. », en plus des sessions de 3 jours organisées depuis 3 ans plusieurs fois par mois, va inaugurer dans quelques jours une nouvelle formule. Une session de 100 heures étalée sur 8 semaines, 3 après-midi par
semaine, pour permettre aux personnes qui travaillent d’y participer. Le thème est : « Comment entreprendre son propre projet ? ».

Nous avons engagé les meilleurs experts d’Alep pour aider les jeunes adultes à entreprendre et réaliser un projet et gagner leur vie. Nous enseignerons, d’une façon pratique, aux participants comment trouver l’idée d’un projet, comment le réaliser, comment évaluer le coût du produit, comment faire un budget, comment établir un plan d’action, comment obtenir le financement, comment faire le marketing et la vente. A la fin de la session, les participants présenteront leurs projets au jury composé des experts et nous aiderons à financer les meilleurs projets réalisables.

Notre projet d’« Eradication de l’Analphabétisme » a terminé sa 1ère session de 40 participants. Tous ont présenté l’examen du ministère de la culture et ont reçu un certificat attestant qu’ils sont du niveau de la 4ème année élémentaire. Il faut voir le bonheur de ces grands adultes recevant leurs certificats et tous fiers de savoir lire et écrire.

Nous continuons à accompagner les familles, à être à leur écoute, à leur fournir un appui psychologique, à comprendre leurs besoins, à leur rendre leur dignité souvent bafouée, à leur donner un peu d’espoir et à leur faire sentir que nous sommes solidaires d’elles.

Révoltés par tout ce que nous subissons, voyons, entendons et sentons, oui, nous, les Maristes Bleus, sommes révoltés. Nous ne pouvons pas accepter l’inacceptable.

La compassion est une de nos valeurs. Nous partageons la souffrance de nos frères et sœurs, leur détresse, leur désespoir et leurs drames.

La Solidarité est notre façon de vivre la charité et l’amour avec eux et pour eux.

Alep le 17 septembre 2016

Nabil Antaki
Pour les Maristes Bleus

 

La source originale de cet article est Lettre d'Alep / Les Maristes Bleus

Copyright © Nabil Antaki, Lettre d'Alep / Les Maristes Bleus, 2016

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