UKRAINE : RETOUR A LA FEODALITE.

Ukraine : retour à la féodalité. Hetmans et Cosaques


Par Andrei Vadjra – Le 19 juillet 2015 – Source : Fort Russ

Le parti néo-nazi Pravy Sektor menace Porochenko. Photo Reuters/Valentyn Ogirenko

L’Ukraine retient son souffle en suivant les développement de l’affaire de Mukachevo. Les médias sociaux propagent toutes sortes d’hypothèses sur la façon dont ce conflit inattendu, qui vient d’éclater en Transcarpathie, peut bien finir. Cela fait plus d’une semaine que l’incertitude demeure quant au vainqueur de la confrontation : Secteur Droit ou forces de l’ordre? Certains parient sur Porochenko, d’autres sur Iaroch. Ceux qui n’ont plus d’illusions pensent que cela se terminera par un compromis.

 

Il y a toutes sortes d’explications concurrentes sur les causes et la nature des événements de Mukachevo. L’une d’entre elles affirme que le Secteur Droit est manipulé par le Kremlin qui tente ainsi de déstabiliser l’Ukraine. Une autre, que c’est Porochenko qui est téléguidé par le Kremlin, qui essaie ainsi de neutraliser et d’éliminer les patriotes ukrainiens. Une autre encore, que le Secteur Droit est venu en Transcarpathie pour mettre fin à la contrebande et punir les fonctionnaires et les notables corrompus, mais qu’il est tombé dans un guet-apens organisé par des loups-garous en uniformes. Pour finir, une quatrième explication : l’incident de Mukachevo est une tentative de Secteur Droit, qui a échoué, de faire une démonstration de force sur la scène de la contrebande locale.

Pendant que l’Ukraine se passionne pour la recherche des causes qui ont conduit aux combats de rue dans Mukachevo, les causes apparaissent moins importantes que les conséquences politiques. Après tout, pratiquement chaque événement dans le pays a des conséquences politiques. Ceux qui analysent superficiellement la situation envisagent trois issues possibles : le renversement de Porochenko par le Secteur Droit, l’élimination du Secteur Droit par l’armée ukrainienne, ou un compromis qui rétablirait le statu quo ante.

A mon avis, aucun de ces scénarios n’est probable, et voici pourquoi. Tout d’abord, le Secteur Droit est trop faible pour renverser Porochenko. Il a beau être bien organisé et bien armé, il n’a pas assez d’hommes, de matériel et de ressources militaires pour tenter un coup d’État. Le Secteur Droit aurait le dessous dans n’importe quel affrontement avec l’armée – il serait écrasé.
Mais par ailleurs, les autorités ukrainiennes sont incapables de battre militairement le Secteur Droit. Tout simplement parce que le Secteur Droit ne s’engagera pas dans un conflit ouvert avec l’armée. Il agit à une échelle différente. Une fois le conflit éclaté, le Secteur Droit adopterait une tactique de guérilla comme frapper et disparaître et des tactiques de terrorisme urbain. Il est d’ailleurs peu probable que Porochenko se lance dans un conflit ouvert avec le Secteur Droit. Ce serait du suicide. Il est plus probable que Kiev tente de forcer le Secteur Droit à se dissoudre et à intégrer l’armée et les troupes du ministère de l’Intérieur. Mais même cela ne signifierait pas l’annihilation du Secteur Droit. Le Secteur Droit, c’est, avant tout, des gens. Des gens motivés non seulement par des aspects matériels (le pillage…), mais aussi par des raisons idéologiques. Changer les insignes sur un uniforme ne changera rien. Le Secteur Droit peut tout simplement se fondre dans la clandestinité et s’implanter dans l’armée et les troupes du ministère de l’Intérieur. Ses adhérents, furieux contre l’actuel régime de Kiev, n’accepteront rien, sauf l’action clandestine.

Le compromis entre les deux parties est également impossible. Un compromis signifie des concessions mutuelles qui résolvent le conflit en préservant l’état actuel des affaires. Mais le Secteur Droit n’a rien à concéder. Iaroch n’a rien à offrir à Porochenko en échange d’un geste de celui-ci. Et Porochenko n’a qu’une chose à demander au Secteur Droit : qu’il disparaisse. Si possible, sans faire d’histoires. Iaroch est coincé, et il n’a pas d’atout dans son jeu. Porochenko, en revanche, n’a aucun intérêt à épargner le Secteur Droit et ne peut se permettre de lui faire des concessions. S’il faisait cela, il s’abaisserait au niveau de Iaroch, et le Secteur Droit prendrait des allures d’État dans l’État. Plus encore, quand on analyse les événements de Mukachevo, ceux-ci semblent avoir été planifiés par les forces de l’ordre pour donner l’occasion aux autorités d’éliminer cet incontrôlable Secteur Droit. Ce qui pourrait vouloir dire que Porochenko n’a nullement l’intention de faire des compromis.

Au vu de tout cela, on peut supposer qu’en cas d’escalade, les forces de l’ordre tenteront d’arrêter les leaders du Secteur Droit (en leur envoyant le bataillon Tornado par exemple) ou même de les tuer (comme ce fut fait, il y a un an, pour Alexandre Muzychko, responsable du Secteur Droit pour l’Ouest de l’Ukraine). Cela ne règlerait pas le problème, mais sauverait surtout les apparences. [Alexandre Muzychko a été abattu le 24 mars 2014 par des inconnus qu’on soupçonne liés au ministère de l’Intérieur, NdT]

D’ailleurs, de mon point de vue, peu importe comment finira ce conflit entre les autorités et le Secteur Droit. La seule chose qui importe, c’est que cet affrontement a fait monter le conflit chronique et inavoué entre le régime et les bataillons de volontaires au stade de la confrontation militaire ouverte. Il ne faut pas oublier que le Secteur Droit est devenu le symbole de la lutte des patriotes ukrainiens contre ce pouvoir qui a trahi le Maïdan. Nous voilà revenus au conflit traditionnel, en Ukraine, entre les Hetmans et les Cosaques, représentés maintenant par les bataillons de volontaires et les activistes subalternes. Ce conflit ne peut être résolu simplement en éliminant l’un ou l’autre de ces bataillons. Il n’est pas causé par des personnalités ou des groupes, mais par l’incompatibilité de vues entre ces deux groupes sur la société ukrainienne, qui ont une façon de voir les choses, et des valeurs, radicalement différentes.

Le Secteur Droit et ce qui va lui arriver sont de peu d’importance pour l’Ukraine, mais l’organisation, même après avoir été éliminée, peut devenir le déclencheur d’une avalanche militaire et politique qui va tout engloutir sur son passage. Peut-être que les militants du Secteur Droit à Mukachevo sont les prophètes d’une nouvelle révolution ukrainienne.

Les Cosaques Zaporozhian écrivent au sultan turc par Ilya Repin (1844–1930)


Commentaire de J. Hawk : Vadjra est l’un des observateurs les plus perspicaces de la politique ukrainienne, et je pense que cet article fait ressortir l’essentiel de la question. Cet aspect de la politique ukrainienne – hetmans 1 contre Cosaques – rappelle l’époque féodale. Pour garder la loyauté de leurs Cosaques, les hetmans doivent leur fournir du butin. Si un hetman n’y arrive pas, les Cosaques en éliront un nouveau. Les Cosaques, pas les paysans. Le Secteur Droit et les autres bataillons de volontaires aspirent clairement à jouer ce rôle. Ainsi, d’une certaine manière, l’Ukraine est un exemple local de ce que les États-Unis connaissent à une échelle mondiale. La perte de la Crimée et du Donbass enveniment le problème en privant les hetmans de Kiev de deux appréciables sources de butin… D’où les activités de substitution, comme la contrebande et autres activités illégales, mais l’effondrement de l’économie officielle ukrainienne, loin d’aider l’économie souterraine, l’affecte tout autant, ce qui veut dire que nous sommes peut-être en train de voir maintenant un jeu de chaises musicales, en version mafieuse.

Le Secteur Droit a tout misé sur la contrebande en Transcarpathie pour une simple raison – l’assèchement de ses autres sources de financement. Et comme les revenus du pillage se réduisent comme peau de chagrin, le nombre de Cosaques diminue lui aussi. Mais la dernière chose qu’un Cosaque accepterait serait la relégation au rang de paysan (aujourd’hui, devenir un membre de l’armée).

Traduit du russe par J. Hawk

Traduit de l’anglais par Ludovic, relu par jj et Diane pour le Saker Francophone

 

 
  1. Les Cosaques désignaient ainsi leur commandant en chef élu à partir du XVIème siècle ↩
 
 
 

 

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