Six écrivains et romanciers américains se sont retirés du gala annuel du PEN American Center (célèbre association d’écrivains) pour protester contre la décision de cette organisation de remettre le prix «Courage de la liberté d’expression» au journal satirique et antimusulman français Charlie Hebdo. Les bureaux du journal avaient fait l’objet d’une attaque terroriste le 7 janvier dernier où 12 personnes avaient été tuées et 11 autres blessées.

Cette attaque était en réaction à la publication répétée de caricatures incendiaires qui tournaient grossièrement en dérision le prophète Mahomet. Se disant satiriques, les caricatures de Charlie Hebdo allaient toutefois dans le sens de la politique du gouvernement français qui, avec le gouvernement américain, a joué un rôle majeur dans la destruction de la société majoritairement musulmane en Libye et en Syrie et qui assujettit des millions de travailleurs musulmans à la pauvreté et à la répression policière en France.

Les écrivains Peter Carey, Teju Cole, Rachel Kushner, Michael Ondaatje, Francine Prose et Taiye Selasi ont annoncé qu’ils ne participeraient pas à l’événement du 5 mai qui se tiendra au Musée américain d’histoire naturelle de Manhattan où le rédacteur en chef de Charlie Hebdo, Gérard Biard, et Jean-Baptiste Thoret qui travaille pour ce journal se verront remettre la récompense lors d’une cérémonie tenue dans le cadre de la semaine du Festival des voix du monde du PEN American Center.

L’écrivain australien Carey a reçu deux fois le Booker Prize pour ses romansOscar et Lucinda et La véritable histoire du Gang Kelly. Ondaatje, écrivain canadien originaire du Sri Lanka est lui aussi lauréat du Booker Prize pour son roman Le patient anglais. Prose est une ex-présidente du PEN American Center et finaliste du National Book Award pour son roman L’ange bleu. Le roman de 2002, Ville ouverte du nigérian Cole a reçu de nombreux prix prestigieux. Kushner, a été deux fois finaliste du National Book Award pour ses romans Telex de Cuba et Les lance-flammes. Photographe et nouvelliste, Selasi, d’origine nigériane aussi, est l’auteur du récent roman très acclamé Le ravissement des innocents.

De plus, la nouvelliste Deborah Eisenberg, lauréate du Prix PEN/Faulkner fiction pour un recueil de ses nouvelles a écrit une lettre le 26 mars dernier à la directrice de PEN, Suzanne Nossel, critiquant la décision de l’organisation. Cet échange de courriers, affiché par Glenn Greenwald sur The Intercept, présente les arguments motivant le choix de récompenser Charlie Hebdo.

Un peu plus tôt au cours du mois d’avril, Garry Trudeau, célèbre dessinateur de Doonesbury avait critiqué Charlie Hebdo dans un discours qu’il avait fait lors d’un banquet de remise de prix à l’Université de Long Island. «En frappant vers le bas, en s’en prenant à une minorité impuissante et démunie avec des dessins vulgaires et grossiers qui se rapprochent plutôt du graffiti que de la caricature, Charlie s’est aventuré dans le discours haineux…»

Les remarques de Trudeau ont été condamnées par le New York Times, The Atlantic et le Washington Post, entre autres. Il est significatif que ces attaques contre Trudeau, qui cherchaient manifestement à réduire au silence toute critique des hommages rendus à Charlie Hebdo, n’aient pas empêché le groupe des écrivains de PEN American d’exprimer haut et fort leur désaccord.

Dans sa lettre à Nossel, Eisenberg, tout comme Trudeau, donne une idée du contexte dans lequel les caricatures ont été publiées. «Les caricatures du prophète parues dans Charlie Hebdo doivent sembler chercher à provoquer une humiliation et une souffrance supplémentaires pour la population musulmane de France qui est déjà en difficulté, marginalisée, défavorisée et maltraitée, population en grande partie pieuse qui s’accroche à la religion pour appui», écrit-elle. Si la raison pour accorder le prix à Charlie Hebdo vient uniquement du fait de la nature provocatrice de son discours, comme le prétend le PEN American, alors pourquoi s’arrêter là, demande Eisenberg. «Et pourquoi ne pas accorder le prix rétroactivement à Der Stürmer de Julius Streicher et ses caricatures satiriques antisémites?»

Elle fait remarquer que le PEN American aurait pu attribuer son prix à Chelsea Manning qui est en prison pour avoir révélé la politique meurtrière de l’armée américaine en Irak; ou à Edward Snowden qui a fui le pays pour avoir révélé que le gouvernement Obama espionne essentiellement toutes les communications, en violation de la constitution.

Le choix du PEN est une décision politique. L’organisation se solidarise non seulement avec Charlie Hebdo mais aussi avec le gouvernement Obama et les divers chefs d’Etat européens qui se servent de l’attaque terroriste pour intensifier le dépeçage impérialiste du Moyen-Orient et pour lancer de nouvelles attaques contre les droits démocratiques au nom de la «guerre contre le terrorisme».

A la lumière de sa biographie, le plaidoyer de Nossel en faveur de Charlie Hebdo ne surprend pas. Ancienne responsable au département d’Etat d’Obama, c’est à elle que l’on doit le terme de «Smart Power» (puissance intelligente), qui a été invoqué à maintes reprises par Hillary Clinton durant son mandat de secrétaire d’Etat. Dans le numéro de Foreign Affairs en date du 4 avril 2004, Nossel décrit le Smart Power comme une «vision convaincante» dérivée du «grand pilier de la politique étrangère américaine du vingtième siècle: l’internationalisme libéral». Elle dit avec insistance que les soi-disant «décideurs progressistes … devraient faire montre de leadership affirmé – diplomatique, économique, et notamment militaire – pour promouvoir un large spectre d’objectifs».

En tant que variante de «l’impérialisme humanitaire» Smart Power s’est avéré encore plus meurtrier et hypocrite que bon nombre de ses prédécesseurs idéologiques. La méthode est simple: on accuse de violations des droits de l’homme le régime que l’on a ciblé; on s’assure du soutien d’ONG, d’universitaires, de la pseudo-gauche et des médias; et puis on annihile.