Dominatrice tous azimuts contre Narcisse «hors-sol»

This combination of file photos shows Democratic presidential candidate Hillary Clinton(R) speaking at New York University in New York on July 24, 2015 and US Republican presidential candidate Donald Trump exiting the New York Supreme Court after morning jury duty on August 17, 2015 in New York


Pepe Escobar

Par Pepe Escobar – Le 31 juillet 2016 – Source TheSaker

L’histoire peut être une sacrée bonne scénariste – présentant actuellement un dilemme atrocement douloureux, marche-ou-crève ( « L’amour est plus fort que la haine contre «Enfermez-la ! »). Non seulement pour les électeurs américains, mais aussi pour l’ensemble de la planète qui sera touché, directement et indirectement, par ce choix.

 

D’un côté, nous avons un Narcisse populiste archi-milliardaire, alias le connard à la tronche de soufflé au fromage, fringué comme l’as de pique (merci l’Écosse), un artiste bidon de télé-réalité se vantant d’être le seul et unique recours dans une Amérique dystopique post Mad Max.

D’un autre côté, nous avons celle que Bill Clinton − le scénariste en chef au vaste talent littéraire, genre « Au printemps 1971, je rencontrai une fille » − décrit comme un ultime bourreau de travail, une poulette droit-de-l’hommiste acharnée qui se trouve également être une exceptionnaliste néocon libérale qui passe son temps à rendre le monde plus confortable [à coups de canons, NdT]pour toutes sortes d’intérêts douteux, de Wall Street au complexe militaro-industriel, en passant par les services de renseignements, les médias de masse et les Israël über alles de l’AIPAC.

Pas moins de soixante-huit pour cent − et plus à venir − des Américains interrogés cette semaine, disent ne pas faire confiance à la jeune fille qui fit fondre le cœur de Clinton au printemps de 1971. Et pour l’instant, sans compter le fiasco de la Convention nationale du Parti démocrate, le pop-Narcisse, contre toute attente, est en tête.

Chaos contre chaos

Elle pourrait être la Reine du Chaos, justement apte à régner sur l’Empire du Chaos, tandis que pour le pop-Narcisse le parfum suave du succès se résume en une guérilla tactique implacable exploitant le chaos contre les fondements de l’Empire du Chaos, avec moins de 140 mots à la fois [un tweet].

Jusqu’à présent, il a clairement identifié l’attachement de la femme de Bill Clinton à des dogmes bipartites la rendant potentiellement vulnérable − faisant feu de tout bois contre le libre-échange (en particulier l’ALENA), la reconstruction des nations [nation-building], et même les changements de régime. Dans le processus, il a viscéralement ciblé une majorité de la classe ouvrière silencieuse devenue folle furieuse de n’en plus pouvoir. À l’évidence, le pop-Narcisse savoure son rôle de Républicain en costard Brioni, se posant en dynamiteur du système.

Pourtant la machine Clinton − surfant maladroitement sur la vague des retombées du tsunami à propos de son serveur de messagerie occulte − n’a pas reçu le message et a choisi le sénateur de Virginie Tim Kaine comme colistier de Hillary ; un choriste néolibéralcon de Wall Street, dédaigneux des droits du travail et véritable caricature du caniche de multinationale, un fan du Traité Trans-Pacifique (TPP). L’opposition au TPP − traité qualifié de Vietnam d’Obama − aurait pu été incorporée à la dernière minute dans la plate-forme du Parti démocrate. Mais personne ne sait encore vraiment si Hillary est pour, contre ou se défile perpétuellement. Le sénateur de Virginie, État dont le terrain est libre pour la CIA et le brave Pentagone, se trouve être aussi un chaud partisan des forages en mer.

Pat Buchanan, qui a travaillé pour Nixon et Reagan et connaît une chose ou deux sur les arcanes du pouvoir, a décrit l’idéologie de pop-Narcisse comme «ethnonationaliste » ; une sérénade de nostalgie xénophobe baignée de nativisme protectionniste. Mais avec un lézard ; l’ennemi est aussi l’Exceptionalistan. Et c’est là que le jeu devient vraiment intéressant. Pendant des jours, entre les conventions nationales des partis républicain et démocrate, le rythme des nouvelles a été monopolisé à un niveaux d’hystérie supersonique par la dramaturgie « Trump est un agent de Poutine ». Des trompettistes néocons déguisés en conservateurs respectables ont disséqué toutes les nuances − bidonnées − de la bromance l’amour viril entre Trump et Poutine. Les services de renseignement flippent que Trump ait maintenant accès à des briefings d’information sur la sécurité nationale hautement classifiés. D’anciens grands manitous de l’OTAN, tels que l’amiral en retraite de l’US Navy James Stavridis, ont beuglé que les réflexions de Trump sur la Russie et l’OTAN, « minent la confiance européenne dans la fiabilité des États-Unis comme allié − en particulier face à l’aventurisme russe ».

Le simple fait que le pop-Narcisse ne semble pas enclin à poursuivre la guerre froide 2.0 contre la Russie a été suffisant pour le déclarer coupable de trahison nationale.

Feu marche avec moi

D’autre part, les rôles principaux de Hillary Clinton sont des valeurs sûres.

Ici, elle est une Golden Girl de Wall Street. Ici, elle est une machine à pomper du fric sans relâche. Ici, elle est comme une nouvelle Athéna Reine de la Guerre. Et attendez-vous à un futur Oscar pour son rôle dans Les Trois Harpies, sur le point de mener les prochains Hunger Games : Hillary Clinton en tant que présidente, Michele Flournoy en tant que cheffe du Pentagone et − les mots les plus terrifiants de la langue anglaise − Victoria Nuland en Secrétaire d’État.

La CIA n’a pas dégommé WikiLeaks. Hillary Clinton fera en sorte que quelqu’un le fasse. Elle fera aussi en sorte que le leitmotiv de l’agression russesoit enregistré comme devise nationale. Quand Hillary Clinton s’est engagée dans un reset des relations russo-américaines, cela a été traduit en anglais et en russe par « surcharge » − un lapsus qui a suscité un sourire du ministre russe des Affaires étrangères Sergey Lavrov, mais mille blagues dans toute la Russie.

Alors que Hillary est une fidèle disciple de la doctrine du Pentagone de Full Spectrum Dominance, Trump a été assez intelligent pour se positionner totalement hors du domaine. Et voilà pourquoi il est devenu si attrayant pour les vastes hordes de mâles blancs mécontents, sans diplôme du collège, qui ont du mal à joindre les deux bouts, et ont du ressentiment pour tout, à commencer pour un commandant en chef incarné par le type noir maigre avec un drôle de nom et maintenant, peut-être − horreur des horreurs − par le joug du pouvoir d’une femme. Et c’est encore plus facile quand, pour transmettre le message, tout ce dont vous avez besoin est un vocabulaire minimaliste.

De puissants intérêts derrière Trump décrivent les trois éléments clé de son ordre du jour, pour créer des emplois au pays : stopper l’immigration clandestine, reconstruire l’armée américaine et lutter contre la manipulation de la monnaie par la Banque centrale européenne, le Japon −assouplissement quantitatif − mais aussi la Chine, pas de dévaluation significative du yuan.

Une partie de ce programme pourrait être attrayante pour l’establishment des États-Unis. Au lieu de cela, presque toute l’élite est enrégimentée par la Reine du Chaos, envisageant le règne éventuel du pop-Narcisse comme une dystopie complètement populiste, raciste, crypto-fasciste, avec un mur stupide, l’idolâtrie du fusil d’assaut et la soumission totale au Duce. Personne ne sait vraiment comment le Duce conduirait la politique étrangère. Aucun président américain n’est capable de faire plier le consensus au sujet du Parti de la Guerre. Pour le moment, les démocrates comptent sur la pression d’une triangulation dangereuse. Il y a plus de deux ans, Hillary Clinton a quasiment aligné le Président Poutine avec Hitler. Cette semaine, tout en vendant Hillary Clinton à la nation comme son successeur, le président Obama a dit : « Tous ceux qui menacent nos valeurs, qu’ils soient fascistes, communistes, djihadistes ou démagogues du cru, échoueront toujours à la fin. »

Pour terminer, cela n’a rien à voir avec les valeurs, mais bien plutôt avec l’infaillibilité de l’État profond des États-Unis. La devise de l’État profond pourrait aussi bien avoir été inventée par un personnage de la série téléviséeTwin Peaks de David Lynch, Feu marche avec moi. Qui domptera le feu, Athéna ou Narcisse ?

Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009), Empire of Chaos (Nimble Books) et le petit dernier, 2030, traduit en français.

Traduit et édité par jj, relu par Cat pour le Saker Francophone

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