Le général américain qui estime que Hiroshima pourrait se reproduire


Dans son discours, Obama a espéré à nouveau un monde sans armes nucléaires. Mais l'ancien commandant des forces nucléaires, George Lee Butler, dit que la politique américaine en a surtout accru le danger.

Par Jeffrey Smith – Le 27 mai 2016 – Source Politico

Le président Barack Obama est devenu le premier président américain à visiter Hiroshima, vendredi, dans un effort symbolique pour fermer certaines très vieilles blessures dues au premier bombardement nucléaire des États-Unis. Au cours d’un discours très attendu, Obama a déclaré que «nous avons une responsabilité partagée à regarder directement dans l’œil de l’histoire», à apprendre d’elle et à «poursuivre un monde sans» armes nucléaires.

 

Mais pour le général de l’armée de l’air à la retraite, George Lee Butler, un garçon de la campagne du Mississippi qui avait le doigt sur la gâchette de milliers d’ogives nucléaires, toutes plus puissantes que la bombe d’Hiroshima, Obama et Washington, l’effort de dénucléarisation va beaucoup trop lentement. En fait, il estime que la dévastation qu’a vécue Hiroshima forme toujours une image terrifiante de ce qui pourrait encore nous arriver.

Butler est un ancien pilote de bombardier qui, en 1994, après avoir pris sa retraite en tant que commandant de l’US Strategic Command, a pris la décision très inhabituelle et controversée de renoncer à sa profession, qui consistait à préparer un conflit nucléaire cataclysmique, et de publiquement militer pour l’abolition des armes nucléaires au motif qu’elles sont «immorales et donc un anathème pour les sociétés fondées sur le caractère sacré de la vie».

Butler dit que, bien qu’il soit content de la rhétorique d’Obama sur la dénucléarisation et de l’accord pour plafonner les arsenaux nucléaires que le président a conclu avec les Russes en 2010, il est généralement chagriné de voir que les deux plus grandes puissances nucléaires, les États-Unis et la Russie, ont manqué des occasions de réduire encore plus les arsenaux nucléaires et de limiter les risques d’une attaque nucléaire surprise ou accidentelle.

Dans un nouveau mémoire, Butler écrit que «tout sentiment d’urgence à réduire l’arsenal nucléaire a de nouveau été perdu», en partie parce que les États-Unis ont mal géré leurs relations avec la Russie. Vladimir Poutine, écrit-il, «est l’incarnation brutale et entièrement prévisible d’une Russie gravement blessée dans son orgueil et sa stature» en raison de quelques erreurs que Washington a faites. La Russie est encore loin d’être «un pays grand plutôt que craint, et, comme mon propre pays, il est toujours tenu en esclavage par les armes nucléaires», dit-il.

À Hiroshima une explosion d’essai, relativement faible, a détruit environ 65 000 structures, tué 70 000 personnes sur le coup et 70 000 de plus au cours des cinq années suivantes. Butler, le treizième d’une longue lignée de commandants de l’arsenal nucléaire, en est arrivé à réaliser que ce n’étaient que des dommages mineurs, par rapport à ce que pourrait provoquer les armes qu’il contrôlait. Dans la guerre nucléaire envisagée à l’époque où il travaillait au Strategic Air Command à Omaha, dans le Nebraska, écrit-il, environ 10 000 armes nucléaires pouvaient être lancées par l’Amérique et 10 000 de plus par la Russie, en l’espace de quelques heures seulement.

«La guerre nucléaire de forte intensité» – du genre de celle que ses collègues et lui ont attendue, prévue, et pratiquée dans des simulations – «aurait rendu la vie, telle que nous la connaissons, insoutenable, écrit Butler. Des milliards de personnes, les animaux, tout ce qui vit, périraient dans les conditions les plus angoissantes imaginables».

Et elle pourrait encore se produire aujourd’hui, pense Butler, parce que les fonctionnaires américains restent sous l’emprise de l’illusion que la dissuasion nucléaire est une politique sûre et efficace. Selon les données récemment déclassifiées par le Pentagone, les États-Unis ont encore 4 571 ogives en stock, en plus de celles qui attendent leur démantèlement. Les données montrent, selon Hans Kristensen, un expert en politique nucléaire de la Fédération des scientifiques américains, une réduction plus faible dans l’arsenal nucléaire américain sous Obama, que durant toute autre administration de l’après-Guerre froide et une baisse constante, toujours pendant l’administration Obama, du rythme de démantèlement des ogives.

Dans son nouveau livre, Butler et un ancien collègue du Pentagone révèlent que le monde était en grand danger de dévastation nucléaire pendant la Guerre froide, bien plus que la plupart des gens ne le réalisait. Il écrit que le processus de ciblage nucléaire pendant des années a été sensiblement différent de ce que les principaux dirigeants civils de la nation, y compris le président et le secrétaire à la Défense, avaient déclaré qu’ils désiraient. Son histoire de la lutte menée entre les civils du ministère de la défense à Washington et l’équipe d’officiers travaillant à Omaha, n’avait jamais été décrite avec tant de détails.

Le changement radical d’opinion de Butler, concernant le drame nucléaire de l’Amérique, a été provoqué par ce qu’il décrit comme une inquiétude croissante concernant les lacunes dans les plans de guerre nucléaire et les intérêts personnels de fonctionnaires du Pentagone et de l’industrie de la défense dans le maintien de ces plans. Après avoir participé à des exercices mensuels au siège du Commandement aérien stratégique avec les autorités américaines pour se préparer à une attaque nucléaire massive, il a appris que, comme aujourd’hui, un président aurait seulement 10 minutes «pour saisir les circonstances, écouter […] les options de rétorsion, et prendre une décision qui pourrait signifier la vie ou la mort pour des dizaines ou des centaines de millions de personnes». Et dans tous les cas, le président en place demanderait l’avis de Butler, reportant le fardeau de cette lourde décision sur lui.

Butler, qui avait commencé à enquêter sur les secrets du plan de ciblage nucléaire quelques années plus tôt comme officier supérieur major interarmées, n’a finalement plus voulu de son rôle de réalisateur en chef du plan de guerre. Ses remarques publiques, après sa retraite en 1994, lui ont apporté un moment de célébrité et l’ont amené de commissions en études par des experts indépendants pour montrer la voie vers un abandon des armes nucléaires.

Entrer dans le camp anti-nucléaire, écrit-il, «a mis ma réputation dans la balance [et] m’a coûté d’innombrables amis». Un jour, un officier supérieur à la retraite l’a surpris sur le chemin d’un discours au National Press Club et lui a demandé si cela ne le dérangeait pas de «donner l’avantage à nos ennemis et d’insulter les hommes et les femmes que vous commandiez». Mais son militantisme a échoué à modifier sensiblement la direction de la politique nucléaire sous trois présidents successifs.

Mais Butler le dit fermement : «Je n’ai pas de regrets.»

Butler dit qu’il reste convaincu que pendant la guerre froide, «nous sommes tombés victimes d’une série de faux pas, poussés par la crainte viscérale» d’un ennemi juré possédant l’arme nucléaire, ce qui a créé «une récolte amère des pires scénarios» qui demandaient sans cesse «plus d’armes et de systèmes de lancement». Il sent encore que «détruire des sociétés entières», la seule perspective d’une guerre nucléaire, n’a pas de justification militaire ou politique, comme il l’a dit à un groupe de contrôle des armes à Boston en 1997. «Il n’y a pas de pays voyous, seulement des dirigeants voyous», et ainsi toute utilisation de ces armes dévastatrices équivaudrait nécessairement à un massacre injustifiable.

Butler dit qu’il a beaucoup de frustrations au sujet de l’impossibilité pour l’armée d’entendre ses avertissements sur les dangers de garder de grands stocks d’armes nucléaires, et sur ce qu’il considère comme la capacité continue des stratèges nucléaires d’aujourd’hui et des grandes entreprises qui en profitent à pousser le gouvernement dans des politiques nucléaires archaïques.

Bien qu’Obama, en 2009, ait prôné «la paix et la sécurité d’un monde sans armes nucléaires» et, lors de sa visite à Hiroshima, ait appelé à une «révolution morale» qui permettrait d’éliminer ces armes, Butler dit qu’il n’est pas un fan des plans de modernisation nucléaire de l’administration.

Ces plans prévoient  d’améliorer une poignée d’ogives nucléaires existantes, une flotte de nouveaux sous-marins nucléaires, un nouveau système balistique intercontinental de missile, un nouveau missile de croisière air-sol, et une nouvelle force de bombardier stratégique. Le coût, selon le Pentagone, sera de 350 à 450 milliards de dollars étalés sur les 10 prochaines années, et de nombreux experts indépendants estiment que ce coût sera beaucoup plus élevé.

Lorsque Butler a commandé ces systèmes d’armes, il a calculé qu’ils avaient coûté au gouvernement plus de 6 000 milliards de dollars. Les sous-marins sous son commandement opérationnel coûtaient à eux seuls 3 milliards de dollars la pièce, écrit-il, les 24 missiles équipant chaque bateau coûtent 60 millions de dollars chacun, et l’opération annuelle d’un bateau coûte 75 millions de dollars.

Butler avait 6 000 hommes sous ses ordres, y compris un millier d’analystes du renseignement, et il avait presque toujours sur lui un «téléphone portable vétuste» qui le rattachait au poste de commandement 100 pieds sous terre. «J’ai vécu la course aux armements de l’intérieur. […] J’étais responsable des plans de guerre nucléaire qui visaient quelques 12 000 cibles, beaucoup prévues pour être frappées à coups répétés de têtes nucléaires, au point de tomber dans l’absurdité complète», se souvient-il.

Plus que certains de ses prédécesseurs à ce poste, Butler a insisté pour obtenir les exposés détaillés sur les cibles des armes nucléaires et les effets de leurs explosions. Généralement 30 fois plus puissante que la bombe d’Hiroshima, les armes de son arsenal allumeraient des feux et enverraient de la chair sur de nombreux kilomètres à la ronde, généreraient des vents plus violents que ceux produit par la nature, détruiraient les circuits électriques et perturberaient les communications, creuseraient des cratères de plus d’un kilomètre de diamètre, et libéreraient «un déluge de retombées toxiques» sur un immense territoire situé sous le vent.

Jeffrey Smith

Traduit par Wayan, relu par nadine pour le Saker Francophone.

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