CHRIS HEDGES : KARL MARX AVAIT RAISON

Karl Marx avait raison
 
Économie Etats-Unis
 
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Chris_Hedges

Au  Forum de gauche à New York, le 30 mai dernier, Chris Hedges et les Professeurs Richard Wolff und Gail Dins ont débattu de l’absolue nécessité de relire Karl Marx à une époque où le capitalisme mondial s’effondre. Ci-dessous les remarques par lesquelles Hedges a lancé le débat.

Karl Marx a mis à nu la dynamique particulière au capitalisme ou, selon ses termes, du « mode de production bourgeois ». Il a prévu que le capitalisme portait en lui les germes de sa propre destruction. Il savait que les idéologies dominantes – pensez au néolibéralisme – ont été créées pour servir les élites, et au premier chef les élites économiques, car « la classe qui dispose des moyens matériels de la production dispose du même coup de la production intellectuelle » et « les pensées dominantes ne sont rien d’autre que l’expression en idées  des conditions matérielles dominantes (…) conditions qui font précisément d’une classe la classe dominante.» Il a compris que le capitalisme aurait un jour épuisé son potentiel et s’effondrerait. Il ignorait quand ce jour arriverait, Marx était « un astronome de l’histoire, pas un astrologue », comme l’a écrit Meghnad Desai. Il était très conscient des capacités d’adaptation et de renouvellement du capitalisme. Mais il savait aussi que l’expansion du capitalisme ne pouvait être éternelle. Le délitement du capitalisme et la désintégration de la mondialisation que nous avons sous les yeux confirment le statut de Marx comme l’un des critiques les plus importants du capitalisme et l’un des plus clairvoyants à long terme.
Dans la préface à sa Critique de l’économie politique (1859), Marx écrivait :
« Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez vaste pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions matérielles d’existence de ces rapports ne soient écloses dans le sein même de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours, que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie d’advenir ».
 Autrement dit : le socialisme ne deviendra possible qu’au moment où le capitalisme aura épuisé son potentiel d’évolutions nouvelles. Il est difficile de nier que la fin approche, mais il serait insensé de prédire quand elle arrivera. Nous sommes invités à lire Marx pour nous y préparer.
Marx écrit que le stade final du capitalisme se caractérisera par des évolutions que la plupart d’entre nous connaissent bien. Incapable de se développer et de maintenir ses profits au même niveau, le capitalisme dévorera les structures qui le portaient. Au nom de la nécessité des économies (austérité), il prendra pour cibles la classe travailleuse et les pauvres pour les enfoncer toujours davantage dans l’endettement et la pauvreté et réduire les capacités de l’État à subvenir aux besoins des simples citoyens. Il délocalisera de plus en plus les emplois, même ceux des techniciens qualifiés et des diplômés de l’université, vers des pays disposant de gisements de main d’œuvre à vil prix – et c’est ce qui est arrivé. L’industrie mécanisera le travail. Tout cela entraînera des attaques non seulement contre la classe ouvrière, mais aussi contre la classe moyenne, ce rempart du système capitaliste, disparue derrière le rideau d’un gigantesque endettement personnel, car ses revenus baisseront ou stagneront. Au stade final du capitalisme, la politique sera soumise à l’économie, ce qui privera les partis de tout contenu politique et en fera d’humbles vassaux du capitalisme mondialisé, soumis à son argent et à ses  diktats.
Mais Marx savait qu’une économie qui repose sur un endettement permanent a des limites et qu’il arriverait un jour où il n’y aurait plus de nouveaux marchés ni de nouvelles masses monétaires permettant de contracter de nouvelles dettes. C’est exactement ce qui s’est produit lors de la crise des subprime. Lorsque les banques n’ont pu susciter par magie de nouveaux clients, le système s’est écroulé comme un château de cartes.
Toutefois les oligarques capitalistes avaient pu mettre à l’abri dans les paradis fiscaux des avoirs considérables: 18 000 milliards de dollars. Un tribut prélevé sur ceux qu’ils dominent et précipitent dans l’endettement et la pauvreté. Selon Marx, le capitalisme devrait à la fin se retourner contre le marché libre et avec lui contre les valeurs et traditions qu’il prétend défendre. Arrivé au stade final, il devrait piller les systèmes et structures qui l’ont rendu possible. Les souffrances démesurées qu’il engendrerait alors exigeraient des formes d’oppression toujours plus dures. Dans un dernier baroud désespéré,  il tenterait de dévaliser et piller les institutions de l’État pour assurer ses profits, à l’encontre de ce qu’il prétend être.
Marx mettait en garde contre le monopole que de gigantesques firmes exerceraient sur le marché mondial au stade ultime du capitalisme. “Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit toute la planète”, écrivait-il. “Il lui faut pénétrer partout, s’établir partout, créer partout des moyens de communication.” Ces firmes, qu’elles soient bancaires, agro-alimentaires d’armement ou de télécommunications, emploieraient leur pouvoir à empêcher toute attaque contre leur monopole, en général en phagocytant  les mécanismes étatiques. Elles feraient passer en force des traités commerciaux, par exemple le TTIP et le CAFTA (Accord de libre-échange de l’Amérique centrale), pour affaiblir plus encore les possibilités pour les États-nations d’empêcher le pillage en surveillant les conditions de travail et en promulguant des lois environnementales. Et ces entreprises monopolistiques finiraient par éradiquer la concurrence qui fonde le marché libre.
Un éditorial du 22 mai paru dans le New York Times nous offre une idée du stade final du capitalisme selon Marx : depuis cette semaine Citicorp, JPMorgan Chase, Barclays et la Banque Royale d’Écosse sont des criminels, puisqu’ils ont reconnu fomenter un complot visant à manipuler les cours des devises. Selon le Ministère US-américain de la justice, ce lucratif complot permettrait aux banques, sur le long terme, de regonfler leurs profits, sans aucun égard pour l’équité, le droit ou l’intérêt public.
Le Times poursuit : Les banques paieront au total 9 milliards d’amendes fixées par le Ministère de la justice, ainsi que par les autorités de régulation des États des USA, de l’État fédéral et de l’étranger. C’est presque une bouchée de pain pour une fraude qui a duré au moins 5 ans (de fin 2007 au début de 2013) et où les banques ont encaissé environ 85 milliards de dollars au moyen de cette manipulation monétaire.
Marx avait compris que le stade final de ce que nous nommons « capitalisme » ne serait plus du capitalisme. Les firmes se gavent comme des porcs des dépenses de l’État, donc en fin de compte des impôts. L’industrie de l’armement, dont les dépenses officielles s’élèvent à 612 milliards de dollars (les nombreuses dépenses militaires dissimulées dans d’autres budgets n’en font pas partie, et de ce fait les dépenses effectives pour la sécurité nationale excèdent 1 000 milliards par an), a obtenu cette année du gouvernement de programmer 348 milliards de dollars sur 10 ans pour moderniser notre arsenal nucléaire et construire 12 sous-marins nucléaires de classe Ohio, estimés à 8 milliards pièce. Quelle sera l’efficacité de ces deux énormes programmes d’armement contre la prétendue menace majeure de notre temps : le terrorisme ? Mystère. Finalement – pour autant que le sache, l’EI ne possède pas même une barque à rames (cela, c’est nettement moins sûr, aux dernières nouvelles, NdlT). Nous dépensons 100 milliards de dollars par an pour le renseignement (traduisez : l’espionnage) et 70% de cette somme atterrissent dans la poche d’entreprises comme Booz Allen Hamilton, qui réalise 99% de son chiffre d’affaires avec le gouvernement des USA. Par-dessus le marché nous sommes le premier exportateur d’armes mondial.
Selon le Fonds monétaire international (FMI), l’industrie pétrogazière mondiale engloutit plus de 5300 milliards de dollars par an de coûts dissimulés, pour pouvoir poursuivre l’utilisation d ‘énergies fossiles. Il faut y ajouter 492 milliards de dollars de subventions directes de gouvernements du monde entier, liées aux amortissements, corrections de valeur et lacunes dans les droits de protection des sols, comme le remarque le FMI. Dans un monde raisonnable, ces subventions seraient investies pour nous débarrasser des émissions meurtrières de CO2 qu’entraîne la combustion d’énergies fossiles, mais nous ne vivons pas dans un monde raisonnable.
L’agence de presse Bloomberg publia en 2013, dans un article intitulé « Pourquoi les contribuables devraient-ils faire cadeau de 83 milliards de dollars par an aux grandes banques ?», une étude d’économistes politiques montrant que les subventions de l’État revenaient à réduire de 0,8% les coûts de crédit des grandes banques.
« Si l’on multiplie par ce pourcentage la totalité des obligations des 10 premières (sur la base de leurs avoirs en actifs) banques US-américaines, on obtient une subvention de 83 milliards à la charge des contribuables, » conclut l’article.
Plus loin on apprend que „sur cette somme, 64 milliards de dollars reviennent aux 5 premières banques : JPMorgan, Bank of America Corp., Citigroup Inc, Wells Fargo & Co. und Goldman Sachs Group Inc., une somme qui correspond en gros à leurs profits annuels. Autrement dit: les banques qui constituent le gratin de la finance US, avec des avoirs s’élevant presque à 900 milliards de dollars, soit plus que la moitié de la richesse produite aux USA, ne parviendraient même pas à l’équilibre sans cette aide sociale aux entreprises parasites. Les bénéfices qu’elles affichent ne sont au fond qu’un transfert de la poche des contribuables à celle de leurs actionnaires. »
Les dépenses publiques représentent 41% du PIB. Les capitalistes lorgnent sur cette grosse affaire, ce qui explique la privatisation de larges sections de l’armée, celle, rapide, des assurances sociales, la sous-traitance au privé du traitement de 70% des informations collectées par les 16 agences de renseignement  ainsi que la privatisation des prisons, des écoles et de nos catastrophiques services de santé, orientés vers le seul profit. Aucune de ces privatisations de services fondamentaux n’a amélioré leur efficacité ni leur gestion financière. Ce n’est pas le but recherché. Elles se nourrissent du cadavre de l’État, et ainsi détruisent les structures qui maintiennent à flots le capitalisme lui-même. Marx avait compris tout cela.
Marx expliquait ces contradictions internes du capitalisme. Il avait compris que l’idée  du capitalisme (libre échange, marché libre, individualisme, innovation, épanouissement personnel) marche dans la tête d’un croyant utopiste du type de Greenspan, mais dans la réalité, jamais. Il avait prévu que l’accumulation de richesse par une toute petite élite capitaliste et l’exploitation parallèle des travailleurs mènerait à l’impossibilité pour les masses d’acheter les productions qui ont fait le succès du capitalisme. La richesse se concentre dans les mains d’une toute petite élite – l’an prochain les 1% les plus riches détiendront plus de la moitié de la fortune mondiale.
Les attaques contre la classe ouvrière remontent à plusieurs décennies. Les traitements et salaires stagnent ou diminuent depuis les années 70. L’industrie manufacturière a été délocalisée vers d’autres pays, la Chine ou le Bangladesh, où le salaire horaire ouvrier n’excède pas 22 cents. Aux USA, le nombre des travailleurs pauvres augmente, et ils parviennent tout juste à survivre, car le marché mondial du travail les contraint à subir la concurrence d’autres travailleurs dont le statut ne se distingue guère du servage. Des branches autrefois bien payées et fortement syndicalisées emploient désormais très largement des travailleurs souvent en situation illégale et sans organisations syndicales : c’est le cas du bâtiment. Les firmes importent des ingénieurs et concepteurs de logiciels étrangers, disposant de visas de travail US de type H-1B ou L-1 et payés pour un travail hautement qualifié au tiers du salaire normal. Tous ces travailleurs n’ont aucun droit civique.
Les capitalistes réagissent à l’effondrement de leurs économies nationales, qu’ils ont eux-mêmes provoqué, en se transformant en requins de l’usure et en spéculateurs. Ils prêtent de l’argent à des taux exorbitants à la classe ouvrière et aux pauvres, même en sachant que ces prêts ne seront jamais remboursés, puis vendent ces dettes regroupées, assurances pour défaut de paiement (credit default swaps, CDS), titres à revenu fixe et actions à des fonds de pension, des villes, des banques d’investissement et des institutions. Cette forme de capitalisme tardif est fondée sur ce que Marx nomme « capital fictif ». Il savait que cela conduirait à la destruction de l’argent.
Lorsque les acheteurs de subprime furent hors d’état de rembourser, et ces grandes banques et firmes d’investissement savaient que cela devait arriver, ce fut le crash de 2008. Le gouvernement sauva les banques, pour l’essentiel en faisant marcher la planche à billets, mais il légua aux pauvres et à la classe ouvrière – sans parler des étudiants qui venaient d’achever leur cursus – une montagne de dettes. La nécessité des économies (austérité) devint une politique. Les victimes de cette fraude financière durent payer pour elle. Seule une tactique dans laquelle Marx aurait vu une certaine ironie, une intervention massive de l’État dans l’économie, incluant la nationalisation de grandes firmes (AIG, General Motors) nous a sauvés d’une grave dépression.
2008 a marqué la naissance de l’État providence pour les riches, une sorte de socialisme au bénéfice des élites financières, que Marx avait prévu. Mais il est accompagné de cycles conjoncturels imprévisibles et volatils de surchauffe et de récession qui rapprochent le système de la désintégration et de l’effondrement. À elle seule, la première décennie du 21ème siècle a connu deux grands krachs boursiers et l’effondrement des prix de l’immobilier.
Les grands médias travaillent 24 heures sur 24 pour vendre à une opinion publique désorientée la fiction d’un redémarrage de l’économie. On truque les chiffres du chômage au moyen d’une série d’astuces : par exemple on raie des statistiques les chômeurs de longue durée. C’est le cas de presque toutes les statistiques financières fabriquées pour le grand public. Non, nous en sommes bien arrivés au stade final du capitalisme ; il pourrait bien sûr se révéler plus dur à abattre que nous ne l’escomptions ; sa fin n’en est pas moins inévitable. Marx le savait : quand les mécanismes du marché seront devenus le seul facteur déterminant pour les destins de l’État-nation et de l’environnement naturel, tous deux seront détruits. Personne ne sait quand cela arrivera. Mais il est certain que cela arrivera, peut-être même de notre vivant.
Antonio Gramsci a écrit : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître. Pendant cet interrègne, on observe les phénomènes morbides les plus variés»
La suite dépend de nous.

Chris Hedges

Traduit par  Michèle Mialane

http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=15077

 

 

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