DES HUMAINS SOLIDAIRES, OUI, IL EN EXISTE ENCORE DANS CE MONDE DE BRUTES

 

Étrange humanité, qu’une rivière borne. Socialisme argentin en deçà du Rio Paraguay, fascisme au delà


Par Andre Vltchek – Le 19 juillet 2015 – Source ICH

Le Rio Paraguay, l’un des plus grands fleuves d’Amérique du Sud, forme une frontière naturelle entre l’Argentine et le Paraguay, deux pays à la culture similaire, mais dont les systèmes politiques sont radicalement différents.

L’Argentine est socialiste, elle possède une couverture médicale universelle gratuite et une éducation pratiquement gratuite. Elle est dirigée par un gouvernement progressiste. Elle a refusé de se plier aux demandes de ses créditeurs, la Banque mondiale et le FMI. Elle a fait défaut sur sa dette, qui avait été accumulée sous l’égide de gouvernements de droite et pro-occidentaux (la Grèce devrait étudier et suivre son exemple). Elle est de plus en plus proche d’autres pays socialistes d’Amérique latine, ainsi que de nations non occidentales, comme la Chine ou la Russie.

 

Le Paraguay est un pays fracturé. Même la BBC reconnait que moins de deux pour cent de sa population y posséderaient soixante-dix pour cent des terres arables. D’autres sources indiquent que ce chiffre est plus proche de soixante-quinze pour cent, voir supérieur. De façon régulière, les populations indigènes demandent que leurs terres leur soient rendues et, de façon régulière, ceux qui osent crier trop fort sont assassinés.

Le Paraguay était le second pays le plus pauvre d’Amérique du Sud, juste devant la Bolivie. Mais avec les immenses transformations qu’a subi la Bolivie dans la dernière décennie, avec tous les bénéfices qu’ont apporté ces changements, le Paraguay a maintenant atteint la dernière place de ce triste classement.

Les élites, soutenues par les USA, y ont orchestré un coup d’État constitutionnel et chassé le Président Fernando Lugo, un apologiste de la libération progressive. C’était le 22 juin 2012. La courte idylle du pays avec le socialisme prenait fin. Le fascisme était de retour. Le Paraguay est donc revenu à son tragique rôle historique. Le pays accueille à nouveau les bases militaires US-américaines, soutiens de l’impérialisme occidental. L’ensemble de l’Amérique du Sud est espionné et manipulé depuis celles-ci.

Le Paraguay est, rappelons-le, la base arrière d’où a été lancée la meurtrière Opération Condor, et où les Archives de la Terreur ont été découvertes.

La misère règne dans tout le pays. Les bidonvilles viennent s’appuyer jusque sur les murs des immeubles monumentaux qui abritent banques et institutions gouvernementales. Les immenses hôpitaux sont totalement inefficaces et surpeuplés. Les routes défoncées et les trottoirs étroits mènent aux centres commerciaux et aux gratte-ciels d’Asuncion. Les transports publics sont presque inexistants. Lors de mon voyage, des crues dévastaient des quartiers entiers.

Située sur l’autre rive de la rivière Paraguay, la petite ville argentine de Clorinda est sans prétention, enjouée et absolument touchante. Ses rues arborées sont larges. Sa place centrale a été transformée en un immense terrain de jeu, pour les enfants comme pour les adultes. Les trottoirs y sont spacieux et la nourriture y est goûteuse, et de bonne qualité. La ville est très égalitaire, et bien plus riche que cette capitale paraguayenne, socialement divisée et tape-à-l’œil, de l’autre côté de la rivière. Clorinda a moins de cinquante mille habitants, mais elle fonctionne en complète autosuffisance.

Alors que je tentais, côté paraguayen, de trouver une des barges rudimentaires qui permettent de traverser la rivière et de rejoindre Clorinda, j’ai été pourchassé par quelques conducteurs de camions armés de pierres, pour avoir tenté de photographier le port. Il semble bien que dès que l’on fait quelques pas hors du poste de douanes, la corruption, la contrebande et le marché noir prospèrent.

Mais à Clorinda, du côté argentin, tout n’est que calme et volupté.

Mon contact, Carlos, m’attendait à la douane. J’ai fait tamponner mon passeport, et il m’a emmené faire un tour de voiture à travers la ville. A peine deux minutes après avoir quitté le poste-frontière, j’ai repéré des structures en bois, sur les rives d’un marécage.

«C’est la nouvelle école pour les enfants paraguayens, m’a expliqué Carlos. Comme vous l’avez vu, de nombreux quartiers d’Asuncion subissent de terribles inondations. De nombreuses personnes peu fortunées y ont tout perdu, leurs possessions, mais également la possibilité d’envoyer leurs enfants à l’école.»

J’ai eu du mal à réaliser tout de suite ce qu’il m’expliquait.

— Mais comment cette école peut-elle aider ces pauvres enfants paraguayens?

Eh bien, les parents paraguayens amènent leurs enfants ici, en Argentine. Plusieurs écoles ont déjà ouvert le long de la frontière.

— Vous voulez-dire que l’on y prend soin d’enfants étrangers ?’

Devant mes yeux, je voyais défiler les images de ces réfugies brisés en provenance d’Afrique, qui sont continuellement harcelés en Italie, à Malte, en Grèce. Des hommes et femmes venus de pays infortunés, déstabilisés et détruits par l’Union européenne et l’Empire du Chaos. Ces gens ne peuvent compter sur aucun soutien, aucune sympathie, en Europe! Leurs bateaux sont renvoyés au grand large. On a interdit à certains d’accoster. Ceux qui réussissent sont parqués dans d’ignobles camps.

Et ici, en Argentine…

— Un enfant est un enfant, me répondit Carlos.

— C’est l’opinion de la plupart des Argentins ? Ais-je demandé.

— Et quelle autre opinion peut-il y avoir ? m’a-t-il répondu fermement.

Quelques minutes plus tard, nous sommes arrivés à l’hôpital public de Clorinda, nommé Dr Cruz Felipe Arnedo, le but de mon court voyage.

Je me rendis dans les locaux de l’administration, et y fus accueilli par Mme Miriam. Je me présentai et demandai aussitôt :

Est-ce vrai que des centaines de citoyens paraguayens traversent la frontière argentine, afin d’y être soignés gratuitement dans les hôpitaux locaux?

— Oui, m’a-t-elle répondu. Mais je pense qu’il s’agit de milliers, et non pas de centaines de patients.

— Et ils sont tous traités gratuitement?

Bien sûr.

Un peu plus tôt, j’avais demandé à un ami docteur à Asuncion, ce qui arrivait lorsque le cas était compliqué. Qu’arrivait-il si le patient avait un cancer? L’Argentine était-elle toujours prête à aider? Il m’avait expliqué que les petits hôpitaux, comme celui de Clorinda, se contentaient de transférer les patients gravement malades vers les grands centres médicaux mieux équipés, comme celui de Formosa. Et gratuitement? «Evidemment avait-il répondu. Ils ne plaisantent pas, en Argentine…  Ils sont convaincus que l’éducation et la santé sont des droits humains fondamentaux.»

Alors que je discutais avec Mme Miriam, un médecin est entré dans la pièce, une tasse de café à la main.

J’étais sous le choc, ému aux larmes. Mais je n’arrivais toujours pas à croire ce que j’entendais.

— Je comprends que les Argentins bénéficient d’une couverture médicale gratuite… Mais les gens qui traversent la rivière ne sont pas des citoyens argentins, ils sont paraguayens.

Le docteur m’a regardé avec des yeux fatigués, moqueurs, mais pleins de douceur. Il a posé une main sur mon épaule :

Pour moi, ils ne sont ni paraguayens, ni argentins. Ce sont des gens qui ont besoin de soins, et que je peux aider. Ce sont mes patients, et je suis leur docteur.

Et moi de réaliser : «Voilà, voilà ce qu’est le socialisme latino-américain! Et maudit soit celui qui tenterait de le détruire!»

Andre Vltchek est philosophe, romancier, réalisateur et journaliste d’investigation. Il a couvert guerres et conflits dans des dizaines de pays. Ses derniers livres parus sont : Exposing Lies Of The Empire et Fighting Against Western Imperialism. Discussion avec Noam Chomsky : On Western TerrorismPoint of No Return est un roman politique acclamé par la critique. Oceania traite de l’impérialisme occidental dans le Pacifique sud. Enfin, son livre provocateur sur l’Indonésie : Indonesia – The Archipelago of Fear.

Andre réalise aussi des films pour teleSUR et Press TV. Après avoir passé de nombreuses années en Amérique Latine et en Océanie, Vltchek réside et travaille aujourd’hui en Extrême-Orient et au Moyen-Orient. Vous pouvez le contacter sur son site Internet ou sur Twitter.

Traduit par Étienne, relu par jj et Diane pour le Saker Francophone.

 

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