YANN FIEVET : RASES CAMPAGNES

Rases campagnes

Yann FIEVET

Cela fait beau temps que les campagnes se vident de leur substance humaine. Malgré tout ce qu’elles subissent, elles parviennent à vivre encore. La vie qu’il leur reste pourrait cependant à jamais disparaître sous le coup d’accélérateur donné à l’industrialisation de l’agriculture. Les fermes-usines – mille vaches, douze mille porcs, cent mille poules - qui défraient la chronique et émeuvent une partie de l’opinion publique depuis quelques années ne sont en réalité que les pointes visibles – certes de plus en plus nombreuses – de la colonisation massive des activités agricole par les groupes industrialo-financiers. Ainsi, la grande presse est peu prolixe à propos de l’envahissant groupe français Sofiprotéol, récemment rebaptisé Avril pour de nouvelles aventures, dont le dévoilement de l’emprise tentaculaire révèlerait au grand public tant de surprises. Et notamment celle-ci : le patron de cet empire agro-industriel n’est autre que le Président de la puissante FNSEA ! Mélanges des genres ? A voir…

Sofiprotéol-Avril est partout, aux quatre coins de l’agriculture moderne. Leader de plusieurs filières agro-industrielles où ils contrôlent tous les maillons de l’amont à l’aval , le groupe a réalisé en 2013 un chiffre d’affaires de 7 milliards d’Euros grâce à ses 8 200 salariés dont 5 500 en France. Depuis trente ans cette pieuvre s’étend en rachetant ou en s’associant avec des entreprises ou des coopératives souvent éloignées les unes des autres du point de vue de la simple logique de production. La logique globale du groupe est en revanche implacable : rendre les agriculteurs totalement dépendant de l’industrie tant pour leurs approvisionnements en « intrants » que pour les débouchés de leur production, qu’ils soient cultivateurs ou éleveurs, sur des exploitations – le mot prend désormais tout son sens – de taille sans cesse croissante. L’hégémonie industrielle signifie tout contrôler du végétal à l’animal. A priori, on a du mal à comprendre qu’une même entreprise puisse s’intéresser à l’huile de colza, aux œufs de poule, aux biocarburants, aux sauces, à l’élevage des porcs, etc. C’est en retraçant l’histoire de Sofiprotéol que tout s’éclaire. Fondée en 1983 par des organisations interprofessionnelles, l’entreprise s’occupait à l’origine d’oléagineux (colza, tournesol) et de protéagineux (pois, féverole). Où est donc le rapport avec les filières animales, comme lors de la tentative de rachat du volailler Doux ? Sofiprotéol donne lui-même la réponse : « l’intégration totale de filières ». En amont, l’on trouve plus de 2,5 millions d’hectares plantés en oléagineux et protéagineux pour une production de l’ordre de 8 millions de tonnes. Le groupe transforme la majorité de ces productions réalisées en France, avec le souci constant d’en valoriser non seulement les parties ’nobles - protéines ou matières grasses - mais aussi les coproduits, appelés tourteaux.

Le groupe Sofiprotéol-Avril intervient donc dans une grande diversité de marchés. Cependant, le terme filière comprend une autre dimension : l’interdépendance des stades de production. Ainsi, cela explique l’intérêt du groupe pour les recherches sur les semences, en amont de l’exploitation agricole, qui déterminent en aval de la transformation les caractéristiques des produits. Dans une filière, tout se tient. Sofiprotéol pénètre en un point particulier une filière, y repère tous les débouchés potentiels et s’implante tout au long de la filière, en mettant la main progressivement sur l’ensemble de la chaîne de production. C’est de cette façon que le groupe, au départ spécialisé dans les huiles végétales, à usage alimentaire ou énergétique, est devenu un acteur incontournable dans le domaine de l’élevage. Sofiprotéol est désormais présent dans toutes les filières animales françaises ». Du porc à la volaille, il est leader pour l’alimentation animale grâce à sa filiale Glon-Sanders. Il se situe également en aval, avec des entreprises spécialisées dans la santé animale et l’hygiène des troupeaux, le conseil en conduite zootechnique et des sociétés qui travaillent à la transformation de la viande. L’objectif stratégique fondamental du groupe est donc de Structurer une filière à la fois verticalement, des semences aux produits de consommation, et horizontalement, notamment sur l’axe végétal-animal. Sofiprotéol avoue être déjà présent dans treize métiers et compte bien sûr ne pas en rester là.

Le groupe Avril-Sofiproteol s’est développé avec le capitalisme néo-libéral et est ainsi bien de son époque. Il n’est donc pas uniquement un acteur industriel. C’est également un des principaux financeurs de l’agriculture française. Par son activité en tant que fonds d’investissement : en réalité, à l’origine, Sofiprotéol est d’abord un établissement financier, appelé à gérer les fonds de la filière oléo-protéagineuse. D’où proviennent ces fonds ? Des "contributions volontaires obligatoires" ( !), versés par les producteurs d’oléo-protéagineux. En 2002, la Cours des Comptes a dénoncé sans ambigüité ce système financier : « La légalité tant nationale que communautaire du financement d’opérations d’investissement au moyen de « cotisations volontaires obligatoires » apparaît douteuse à plusieurs titres ». La Justice n’a pas cru bon de donner suite à cette sentence. En d’autres temps ou d’autres lieux on eût parlé de racket sur les producteurs. L’intérêt général de la filière est donc depuis longtemps confondu avec celui de l’entreprise financière qui les gère pour réaliser des opérations sans le moindre lien avec la filière oléo-protéagineuse. La Cour des Comptes dénonçait aussi un mécanisme financier opaque par lequel « se sont développées des interventions dans la nutrition animale, les semences, les biotechnologies, puis dans des fonds d’investissement plus diversifiés. » Ces fonds ont ainsi joué un rôle d’apport dans la cession de Sanders à la famille Glon, en 1998. Osons le dire : la fulgurante prospérité de l’empire tentaculaire présidé par Xavier Belin n’aurait pas été possible sans de solides complicités politiques, à commencer par celle des ministres de l’agriculture, toutes tendances confondues, qui se sont succédés en France depuis trente ans. Comme Xavier Belin est en même temps à la tête du syndicat agricole le plus puissant on voit mal comment les choses pourraient changer.

En devenant Avril le groupe a annoncé par une campagne médiatique, notamment dans la presse agricole qu’il contrôle pour une bonne part, « un nouveau printemps » pour son développement. Les campagnes, les vraies, ont tout à craindre de ce renouveau. Les exploitations à taille inhumaine vont pousser comme des champignons, tout comme les bâtiments d’élevage désaffectés qui mitent déjà le paysage à mesure qu’ils sont remplacés par de « plus rentables » installations. Pour reprendre le titre du célèbre livre de Rachel Carson publié voilà plus de cinquante ans, tout semble en place pour un « printemps silencieux ».

Yann Fiévet

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