LAKHDAR BOUREGAA RACONTE LE MAQUISARD COMMUNISTE MOHAMED TEGUIA

Publié par Saoudi Abdelaziz

Lakhdar Bouregâa raconte le maquisard communiste Mohamed Téguia

De son compagnon de maquis, Mohamed Teguia disparu en 1988, le commandant Bouregâa dit : "Militant communiste, il faisait preuve d’une très grande ouverture d’esprit. Réservé , à la limite de la timidité, il remplissait sa mission consciencieusement, avec une tranquille détermination".

 

L’historien et le loup.

Par le commandant Lakhdar Bouregâa*

Mohamed Téguia a été grièvement blessé à deux reprises pendant la guerre de libération. La seconde fois c’était le 8 août 1961.Il était alors secrétaire de la Wilaya IV. Il fut blessé et fait prisonnier lors de l’accrochage qui a coûté la vie au chef de Wilaya, Si Mohamed Bounaâma , au cœur de Blida.

Quatre mois plus tôt, en avril, il avait déjà été blessé dans un accrochage à Oued Laakhra, littéralement l’Oued de la fin du monde, au sud-est de Chréa, sur le versant sud des monts de Blida. C’était une région boisée, avec un terrain fortement accidenté.

Se traînant tant bien que mal avec sa blessure à la jambe, Mohamed Téguia s’est mis à l’abri, dissimulé par des buissons. Après avoir essayé d’arrêter l’hémorragie par un bandage de fortune, il s’est adossé à un arbre. Comme le terrain était en pente, il avait peur de glisser. Il mit ses pieds sur une grosse pierre , essayant de trouver, la position la moins inconfortable. Et il a entamé sa longue attente. Seule la nuit le sauverait.

Dans le feu de l’action, ses compagnons s’étaient dispersés. Il s’est retrouvé tout seul. Les unités françaises qui menaient un ratissage dans ce secteur étaient nombreuses. Il était hors de question de tenter un combat frontal. Les consignes étaient claires. L’ALN avait perdu trop d’hommes dans les batailles inégales pour se laisser entraîner dans des accrochages meurtriers. L’ordre de dispersion avait donc été donné, et un lieu de rendez-vous fixé. Mais Téguia, blessé , ne pouvait bouger. Il attendait donc la nuit, pour que les unités françaises rentrent. Il pourrait alors se traîner pour chercher de l’aide.

Mais la nuit venue, les unités françaises ont bivouaqué sur place. Un groupe de soldats français se trouvait à une vingtaine de mètres du buisson qui l’abritait. Il entendait distinctement leurs voix. Ils campaient tranquillement, discutant autour d’un grand feu.

Téguia était épuisé. Sa blessure le faisait souffrir. Elle l’affaiblissait considérablement. Sa jambe était raide. Le sang s’était coagulé, donnant à sa jambe une couleur et une allure inquiétante. Il faisait froid, et il n’avait rien mangé.

Il était dans un état de semi-conscience. Il n’arrivait pas réellement à dormir. C’était plutôt des évanouissements, durant lesquels il gardait une vague conscience de sa situation.

Il sentit vaguement qu’on le tirait par le pied. Une petite traction, suivie d’une autre, plus forte. Il avait auparavant senti une sorte de frottement contre sa jambe. Mais il n’avait pas vraiment conscience des faits. Il ne s’était pas réveillé. C’est la douleur, dans la jambe, qui l’a finalement réveillé. Il lui fallut plusieurs secondes pour reprendre ses esprits, et pour pouvoir distinguer ce qui l’entourait. Là, au milieu des buissons, un loup, tenait tout prés de sa jambe. Ses yeux luisaient dans l’obscurité. Au bout d’un moment, le loup baissa la tête, mordit dans le bas du pantalon et commença à tirer. C’est le loup qui était à l’origine de ces frottements, une sorte de caresse, qu’il avait ressenti sur sa jambe. L’animal léchait alors le sang séché qui collait au pantalon.

Maintenant, le loup semblait avoir des doutes. Il n’était pas sûr que sa proie était morte. Il voulait s’en assurer. Ou peut-être pensait-il que sa victime était morte, et essayait - il de la traîner vers son terrier.

Mohamed Téguia ne pouvait rien faire. Les militaires français étaient toujours - là, à vingt mètres. Il ne pouvait tirer sur le loup. Il saisit une pierre, mais se rendit compte que s’il la lançait contre l’animal, elle risquait de provoquer un bruit qui pourrait attirait la curiosité des militaires. Et ce loup qui repartait à la charge, tirant encore et encore.

Curieusement, il y’avait comme une complicité entre l’homme et l’animal sur un point : ne pas faire de bruit. Ne pas alerter les militaires français. L’instinct de survie chez l’homme, l’instinct du chasseur chez l’animal , les poussaient à une lutte silencieuse . Qui dura longtemps.

Téguia réussi à occuper son buisson jusqu’au matin. Les militaires français levèrent alors le camp. Ils allaient plus loin, poursuivant leur ratissage. Ils pensaient que les éléments de l’ALN étaient déjà loin, et partaient à leur poursuite. Ils ne pouvaient imaginer que l’un d’eux était là , à quelques mètres , et qu’il suffisait de faire un petit tour pour le retrouver, presque agonisant.

Mais l’épreuve n’était pas finie. Il fallait survivre, dans cet endroit isolé, sans nourriture, sérieusement blessé de surcroit. Il ne pouvait même pas bouger. Par quel miracle Téguia a survécu ? Je ne la sais pas. Prés de quarante huit heures après sa blessure, des bergers le retrouvèrent, totalement épuisé. Ils le secoururent et alertèrent l’ALN, qui le prit en charge. Il fut rétabli, et reprenait ses fonctions quelques temps plus tard.
Mais le destin s’acharnait sur lui. Le 8 août 1961 , il était de nouveau blessé et fait prisonnier à la suite d’un accrochage à Blida. Il fut sauvagement torturé, et en a gardé des séquelles jusqu’à sa mort.

Ce compagnon qui avait vécu prés de Si Mohamed Bounaâma de par sa fonction de secrétaire de Wilaya, avait une force de caractère peu commune. Militant communiste, il faisait preuve d’une très grande ouverture d’esprit. Réservé , à la limite de la timidité, il remplissait sa mission consciencieusement, avec une tranquille détermination.

Après l’indépendance, il a été arrêté et torturé**. Mais il gardait la foi, et une soif de savoir exceptionnelle. Il a repris ses études à l’âge où d’autres pensaient partir en retraite. Il a soutenu un doctorat , et a enseigné l’histoire à l’université d’Alger jusqu’à sa mort. Il a notamment publié ‘’ l’Algérie en guerre ‘’, et ‘’ l’ALN à travers un échantillon, la Wilaya IV ‘’.

* Extrait de l’ouvrage de Lakhdar Bouragâa intitulé ‘’Les hommes de Mokorno". Traduit de l’arabe Pages 63 à 67.

Source : Socialgerie

** Mohamed Téguia était membre de la direction du parti de l'avant garde socialiste alors clandestin (PAGS)

http://www.algerieinfos-saoudi.com/2019/07/au-maquis.un-recit-du-commandant-lakhdar-bouregaa.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail

 

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Commentaires (2)

Tourtaux
Ashraf Amine
Je suis d'accord qu'il faut protéger ce qui reste de l'indépendance de l'Algérie (la maîtrise des matières première entre autres) contre les manoeuvres de l'impérialisme, mais je pense que le pouvoir actuel est plus un plus un danger qu'un appui pour cela (il n'y a qu'à voir les manoeuvres des multinationales françaises pour imposer l'extraction du gaz de schiste aux population d'Oued Souf et d'ailleurs); Quand le démantèlement des acquis de la révolution algérienne a commencé, dans les années 80, le président Chadli disait des anciens moudjahidines qui critiquaient sa politique: "Ils sont aigris, ils ne sont pas importants; le seul héros c'est le peuple". En gros, il faisait parler les martyr-e-s pour intimer le silence aux moudjahidines et aux moudjahidates survivant-e-s.
Tourtaux
Ashraf Amine
Très bel hommage de Lakhdar Bouregâa à son camarade de maquis, le communiste Teguia. Un vrai gâchis que ces deux hommes intègres aient été persécutés après l'indépendance car ils refusaient la mainmise des militaires. Bouregâa a même été jeté en prison l'année dernière parce qu'il soutenait le Hirak.

Nedjma Merabet
Ashraf Amine ce n'est pas ce Bouregaa là qui était commandant, c'était son frère, le Bouregaa décédé avant hier n'était pas commandant, il a justement usurpé l'identité de son frère, c'est la raison de son emprisonnement. Par ailleurs, il semble qu'il ait eu des discussions importantes avec les autorités sécuritaires, ce qui lui a fait changer de position à sa sortie de prison, et l'a fait arrêter d'aboyer avec la meute, tous ses "amis" l'ont magistralement lâché après ça, il faut le dire !

Ashraf Amine
Nedjma Merabet l'histoire du frère, c 'est en tout cas ce que la télévision d'état (TV1) a affirmé en 2019, une découverte tardive 57 ans après l'indépendance, les motifs (officiels) de l'emprisonnement étaient quand à eux « outrage à corps constitué et atteinte au moral de l’armée ».

Nedjma Merabet
Subtiliser l'identité d'un commandant de l'ALN, même si c'est son frère constitue un outrage à l'institution militaire il me semble, mais même s'il n'a pas été inculpé pour ça, rappelons quand même qu'il a été vite relâché, juste le temps de lui expliquer qu'il jouait avec le feu en compagnie d'escrocs de la politique, et c'était ça le problème, utiliser l'identité de son frère pour octroyer de la légitimité au "hirak", pas celui du peuple, mais celui des petits apprentis sorciers qui l'ont influencé et manipulé, et qui rêvent de voir tous les inculpés libres. En tout cas, aussi médiocre soit l'entv je lui fais plus confiance qu'aux pseudos médias affiliés à l'impérialisme qui ont montré toute l"étendue de leur compromission et incompétence. Et en tout cas, l'histoire retiendra que le groupe qui l'a manipulé l'a lâché en beauté à sa sortie de prison lorsqu'il a refusé de continuer d'aboyer avec eux.

Ashraf Amine
Merci de ce partage.

Jacques Tourtaux
Je possède le livre écrit par le camarade communiste Teguia "L'Armée de Libération Nationale en wilaya IV"
· Répondre · 5 h · Modifié

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