LES ENSEIGNEMENTS DE L'INDIEN DE BOLIVIE AU SIONISTE LATINO-AMERICAIN

tourtaux-jacques Par Le 30/10/2020 0

Dans Bolivie

Photo de Millay Poi sur Facebook.

                                                                         Ces enfants de Notre Amérique, qui doit se
                                                           sauver avec ses Indiens, et qui va du moins au plus ;
                                                       ces déserteurs qui réclament un fusil dans les armées
                                                            de l'Amérique du Nord, qui noie ses Indiens dans le
                                                                                              sang, et va du plus au moins !

                                                                                                                        —José Marti

L'histoire des coups d'État en Amérique latine est longue et pleine d’enseignements au regard du fait que jamais, après le renversement d'un processus de changement qui a frappé les intérêts des États-Unis dans la région, aucune élection immédiatement postérieure n’a rendu le pouvoir aux forces qui avaient été évincées.

Jamais... jusqu'à ce 18 octobre 2020, lorsque les candidats du Mouvement pour le Socialisme (MAS), Luis Arce et David Choquehuanca, ont obtenu 55,10 % des voix, – dépassant de 8 % les résultats d'il y a un an, suivis d’un coup d'État –, et devançant de plus de 26 % la liste arrivée en seconde position.

Le peuple bolivien a démontré par son vote, et de manière concluante, la fausseté des accusations de fraude lancées par l'Organisation des États américains (OEA) à propos des résultats des élections de novembre 2019, qui provoquèrent l’arrivée d'un pouvoir de facto, fondé sur la répression, le sang versé des populations indigènes et un recul économique et social important qui, coïncidant avec la pandémie de COVID-19, a placé ce pays dans une situation dramatique.

Auparavant, le processus de changement en Bolivie avait dû vaincre, successivement, l'alliance historique de l'oligarchie nationale blanche et raciste avec Washington : lors d’un coup d'État anticonstitutionnel (2006-2007), un coup d'État civique et préfectoral (2008), un coup d'État séparatiste (2009), un autre contre les organisations sociales (Tipnis 2011 et 2012), et une opération médiatique connue sous le nom d’« Affaire Zapata », à peine trois semaines avant le référendum sur la réélection présidentielle du 21 février 2016, lorsqu’une femme, manipulée depuis l'ambassade des États-Unis, avait prétendu avoir eu un enfant avec le président Evo Morale. On prouvera plus tard qu'il n'avait jamais existé (1).

Le message pour les votants au référendum avait été clair : « si Evo ne peut pas s'occuper d'un enfant, comment s'occupera-t-il d'un pays ». C’est grâce à cela que les forces proches des États-Unis remportèrent une victoire serrée (51,30 % du Non contre 48,70 % du Oui), qui sera ensuite annulée par la Cour constitutionnelle de Bolivie, une décision à laquelle Washington ne s’était pas opposé lorsque ce même article 23 de la Convention américaine des Droits de l'Homme avait été invoqué pour permettre la réélection d'Oscar Arias au Costa Rica et de Juan Orlando Hernandez au Honduras.

La Bolivie est un pays très particulier, de condition plurinationale et multiculturelle, dont environ 40 % de la population n’a pas l’espagnol comme langue maternelle, une structuration de mouvements sociaux et de conseils de quartier dotée d’une longue tradition de résistance et de lutte ; une organisation sociale ancestrale qui a résisté à cinq siècles de violence et de discrimination jusqu'à ce que l'un des siens devienne la plus haute figure politique du pays. Si les élections de ce 18 octobre prouvent bien quelque chose, c'est que ce tissu social « a dit “ça suffit“  » et a commencé à avancer, et qu’il ne s'arrêtera jamais... », au terme d’un demi-millénaire d'exclusion brutale.

Pour la presse de droite, les électeurs du MAS sont « des gens qui ne savent pas ce qu'est un téléphone portable, qui ne savent pas ce qu'est Internet et qui, intellectuellement, n'ont aucune idée de pratiquement quoi que ce soit » (2). Or, ce que démontre leur vote lors des élections successives, c'est qu'ils sont mieux informés et ont plus de sens de l'Histoire que les électeurs européens et étasuniens, qui sont amenés à voter contre leurs propres intérêts, sous l’influence de fausses nouvelles et de l'intelligence artificielle.

Une fois de plus, Caliban a donné une leçon à Prospero [personnages de La Tempête de Shakespeare], qui, peu importe qu'il soit universitaire ou putschiste, qu'il soit de l'OEA ou d'une université étasunienne, est déconcerté au point d’en perdre la parole. L’arriviste admirateur de la Rome étasunienne, qui méprise l'autre, est en réalité pour le Nord un méprisable intrus qui n'a jamais réussi à comprendre les siens. Maintenant, ce qu'il a cru superficiellement être sa victoire s’avère être sa défaite, non seulement idéologique, mais culturelle, incapable de reconnaître que la démocratie yankee qu'il appelle pour l'Amérique latine ne fonctionne même plus dans l'empire lui-même.

Notre Amérique ne s’adaptera jamais à ce qu'Obama a qualifié à plusieurs reprises dans ses allusions à Cuba de « valeurs universelles », mais qui ne sont que des systèmes de domination que les États-Unis imposent au monde. Nos intellectuels les plus lucides en avaient conscience : de Carpentier à Wifredo Lam, de Garcia Marquez à Galeano, et jusqu’au Vargas Llosa d’avant qu'il ne devienne le porte-parole du néolibéralisme le plus fondamentaliste. Mais, le colonisé qui veut se soumettre au colonisateur n'apprendra jamais.

Tous les racismes sont semblables. Les putschistes boliviens ont fait appel à Israël pour obtenir des conseils sur la répression : « Nous leur avons demandé de nous aider. Ils ont l’habitude de traiter avec des terroristes. Ils savent comment s'en occuper » (3), a déclaré un ministre du gouvernement de facto à l'agence de presse Reuters, tandis que dans la presse privée, financée pour Cuba depuis les États-Unis, avec la perversité d'un certain académisme eurocentriste qui consiste à faire plier la réalité pour l'adapter à ses schémas, on recherchait des références cool dans le sionisme bien vu par les centres de pouvoir, à partir de dogmes qui divisent l'Amérique latine entre une « droite autoritaire » et une « gauche totalitaire », Evo étant accusé d'être un « caudillo » affilié à cette dernière.(4)

À l’époque, le « caudillo » totalitaire avait dit une vérité imprononçable par le « démocrate » sioniste : « Il existe des pratiques semblables dans le gouvernement de facto de Bolivie, en analogie avec le régime d'Israël, à savoir ce qui se passe avec la Palestine, comme l’assassinat de personnes, la répression de la population, la censure de la presse et même l'expulsion de journalistes qui tentent de montrer ce qui se passe. » (5)

Il n'est donc pas surprenant que depuis le sionisme tropical, Evo ait été insulté et qualifié de totalitaire, suivant en cela la voie de ceux qui, auparavant, l’avait qualifié de terroriste. Comme je l'avais écrit alors : « Evo Morales n'est pas un homme politique traditionnel, ni un militaire. Il s'est forgé une place de leader dans les syndicats et les mouvements sociaux qui ont dû faire face à la répression et aux dictatures pendant de longues années dans le pays qui a peut-être subi le plus de coups d'État de la planète. Quiconque connaît le fonctionnement des syndicats et des conseils de quartier en Bolivie est au fait de sa démocratie interne, de la façon dont ils soumettent à l'assemblée toutes les questions durant leur longue histoire de mobilisations, de résistances et de grèves où nombre de leurs membres ont perdu la vie.

Rien ne différencie la vision fasciste du sionisme envers le peuple arabe de ceux qui accusent avec mépris l'Indien d'ignorer la démocratie telle que la conçoit leur vision coloniale. Il s'agit de la même idéologie impérialiste adaptée à des géographies différentes. Marti a qualifié à juste titre de « prématurés » ceux qui, dans Notre Amérique, n'ont pas confiance en leur terre et « veulent gouverner des peuples originaux, à la composition singulière et violente, avec des lois héritées de quatre siècles de libre-pratique aux États-Unis, de dix-neuf siècles de monarchie en France ».(6)

Le MAS a obtenu une victoire historique, bien que ceux qui parlent des événements en Amérique latine seulement pour qualifier dogmatiquement de totalitaires les révolutionnaires cubains et leurs compagnons de la région n'en aient pas parlé à leurs lecteurs. La réalité est que les Indiens de Bolivie ont rendu possible, pour la première fois à la suite d’un coup d'État, le retour au gouvernement de ceux qui avaient été renversés, ce que n'avait pas réussi à faire les « transitions démocratiques » soutenues par les États-Unis en Amérique latine, ni en Europe du Sud

Certes, il faudra tirer des leçons afin que Washington et les forces oligarchiques locales ne puissent plus disposer d’une armée et d’une police à leur service, et que l'on comprenne que le fait que l'économie se porte bien et que même les riches en profitent n’est pas suffisant pour que le processus de changement soit irréversible. Mais, ce ne sera pas le dogme colonial du nouveau venu au Nord qui, comme tout converti, cherche à renier les siens à l'extrême, le regard adéquat pour analyser une réalité qui ne vient pas à l’esprit de celui qui, selon les mots de Marti, vit « sur les terres putrides, avec le ver en guise de cravate, maudissant le sein qui l'a porté, promenant l’écriteau de traître au dos de la casaque en papier », des terres vers lesquelles se dirige désormais Jeanine Añez, après avoir demandé 350 visas pour ses ministres et leurs familles aux États-Unis.(7)

La meilleure description de ces événements, déconcertants pour certains, est peut-être celle d’un Étasunien appelé Hemingway, qui a risqué sa vie pour les bonnes causes de son temps et qui a choisi de vivre parmi nous et d'apprendre de nos humbles pêcheurs : « L'homme n'est pas fait pour la défaite. Un homme peut être détruit, mais pas vaincu. » (8)

Notes :

1. Katu Arconada, « Affaire Zapata », entre le conte chinois et la conspiration étasunienne La Epoca, La Paz, 22 mai 2016.

2) « L’électeur du MAS a un niveau intellectuel nul » : l'« analyse » raciste et ignorante de deux journalistes espagnols sur les élections en Bolivie. Actualidad RT, 20 octobre 2020. Disponible à l'adresse suivante : https://actualidad.rt.com/actualidad/370488-votante-mas-tiene-nivel-intelectual-nulo-periodistas-espanoles-bolivia

3. Mirta Pacheco, Bolivie : les putschistes font appel à Israël, en quête d’entraînement militaire. La izquierda diario, 10 décembre 2019. Disponible à l'adresse suivante : https://www.laizquierdadiario.com/Bolivia-el-golpismo-acude-a-Israel-buscando-adiestramiento-militar?fbclid=IwAR3jowh46qhzqwkmn9janfkwov5Lk_JhGFK6As6fJtmym9E4_NZf7U958Es

4. Arturo López Levy, Les enseignements de la tragédie bolivienne, OnCuba, 12 novembre 2019. Disponible à l'adresse suivante : https://oncubanews.com/opinion/columnas/conversaciones/lecciones-de-la-tragedia-boliviana/

5. Morales voit des pratiques semblables entre le gouvernement d’Añez et Israël, HispanTv, 22 de mai 2020. Disponible à l’adresse suivante : https://www.hispantv.com/noticias/bolivia/466756/morales-golpe-israel-eeuu?fbclid=IwAR34bBkpLtz4g6zcrF85roXKH9z4yrF35QdkUD6WV

6) José MartI, Notre Amérique, La revue illustrée de New York, États-Unis, 10 janvier 1891 Disponible à l'adresse suivante : http://bibliotecavirtual.clacso.org.ar/ar/libros/osal/osal27/14Marti.pdf

7. Bolivie : le temps de s’enfuir ? Añez demande aux États-Unis 350 visas pour ses ministres, Resumen latinoamericano, 22 octobre 2020. Disponible à l'adresse suivante : https://www.resumenlatinoamericano.org/2020/10/22/bolivia-tiempo-de-fuga-anez-pide-a-ee-uu-350-visas-para-sus-ministros/

8. Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer, Édition Dante, Merida, Yucatan, Mexique, 1989 Disponible sur https://www.cubahora.cu/uploads/documento/2019/05/17/el-viejo-y-el-mar.pdf

http://fr.granma.cu/mundo/2020-10-28/les-enseignements-de-lindien-de-bolivie-au-sioniste-latino-americain

 
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