CUBA : LE COVID ET LE FOSSE

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  • Le 08/10/2020
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Le COVID et le fossé

L'Homme est capable par amour, de se relever une fois de plus. D'autres catastrophes, qui n'empêcheront pas la vie, guettent le monde

Auteur:  | informacion@granmai.cu

Cette COVID-19 a poussé l'humanité entière dans un fossé. Rarement autant de millions de personnes se sont retrouvées dans la même situation, menacées et frappées de toutes parts. Ce n'est pas seulement la maladie, mais la paralysie de l'économie, le chômage en masse, la rupture des relations sociales, l'incertitude, le traumatisme physique ou psychologique, la mort de milliers de personnes, beaucoup plus visible que celle, silencieuse, provoquée par d'autres injustices.

Mais de cette chute dans le vide, ce qui fait le plus mal, c'est la mort de tant de gens... La douleur fait mal. Nous ne pouvons pas rester indifférents. Les images sont atroces. Nous n'avons jamais vu autant de cercueils réunis. Le virus a endeuillé de nombreuses familles.

Ce ne sont pas les statistiques, ce sont les adieux, le dernier appel, le médecin qui, au seuil de la mort, donne des instructions à son patient dont l’état de santé est moins grave que le sien ; c'est le jeune homme qui part trop tôt, qui chuchote à l’oreille de sa fiancée, comme si c'était la première fois, qu'il l'aime beaucoup. Ce sont les grands-parents qui ne sont pas rentrés à la maison. Cela fait mal de penser à tous ces gens qui meurent dans tant d'histoires intimes inconnues. Combien de fois dans le monde a-t-on entendu le dernier souffle à l'unisson. Il y a une douleur pour tous ceux qui sont morts dans mon pays, au Brésil, aux États-Unis, en Espagne, en Italie, en Indonésie... Pourquoi en faire une liste s'il est plus facile de citer les rares pays plus ou moins épargnés par cette pandémie ?

La mort d'un être humain fait toujours mal, que ce soit dans une guerre ou un tsunami, mais cette fois je ne sais pas à quel point tout cela devient étrange. C'est comme si la mort révélait la fragilité des contraires, la fin inévitable du cycle de la vie. En même temps, l'Homme se rebelle contre la misère et chante, et tend la main à son voisin en danger. Je n'ai ni poème, ni chanson, ni de longue traversée des mots. Rien qu’un silence qui rend hommage aux morts comme aux vivants.

À propos de cette catastrophe humanitaire, me revient en mémoire le bref texte du révolutionnaire italien Antonio Gramsci, adressé à Julka une amie, le 27 juin 1932, lui rappelle une nouvelle d'un écrivain français peu connu, Lucien Jean. Le conte s'intitulait « Un homme dans le fossé ». Voici l'histoire dont Gramsci se souvient : Un homme avait fort bien vécu un soir ; peut-être avait-il trop bu, peut-être la vue de trop de belles femmes l'avait-elle quelque peu halluciné; sorti du cabaret, après avoir marché quelque peu en zigzaguant sur la route, il tomba dans un fossé. Il faisait très sombre, le corps s'encastra entre des rochers et des buissons ; l'homme était quelque peu épouvanté et il ne bougea pas de peur de s'enfoncer plus bas encore. Les buissons se refermèrent sur lui, les limaces glissèrent sur lui et le couvrirent de stries argentées (peut-être même un crapaud se posa-t-il sur son cœur, pour en entendre le battement et en réalité parce qu'il le savait encore vivant). Les heures passèrent. Le matin approchait et aux premières lueurs de l'aube les gens commencèrent à passer sur le chemin. L'homme appela au secours. Un monsieur à lunettes s'approcha; c'était un savant qui s'en retournait chez lui après avoir travaillé toute la nuit dans son laboratoire. « Qu'y a-t- il ? » demanda-t-il. « je voudrais sortir de ce fossé », répondit l'homme. « Ah ! ah ! Tu voudrais sortir du fossé ! Et que sais-tu, toi, de la volonté du libre arbitre, de mon libre arbitre ! Tu voudrais, tu voudrais ! L'ignorance est toujours ainsi. Tu sais, toi, une seule chose : tu tenais debout de par les lois de la statique et tu es tombé de par les lois de la cinématique. Quelle ignorance ! Quelle ignorance ! » Et l'homme de science s'éloigna en secouant la tête, indigné. On entendit d'autres pas sur le chemin. Nouveaux appels de l'homme. Un paysan s'approche qui tenait en laisse un porc qu'il allait vendre ; le paysan fumait la pipe. « Ah ! ah ! Tu es tombé dans le fossé, eh ! Tu t'es enivré, tu t'es amusé et tu es tombé dans le fossé. Et pourquoi n'es-tu pas allé dormir comme moi ? » Et il s'éloigna, le pas rythmé par le grognement du verrat. Et puis passa un artiste qui se lamenta à entendre que l'homme voulait sortir du fossé : il était si beau, tout argenté par les traces de limaces avec une auréole d'herbes et de fleurs sauvages sous la tête, il était si pathétique ! Puis passa un ministre de Dieu qui se mit à fulminer contre la dépravation de la ville qui s'amusait et dormait pendant qu'un frère humain était tombé dans le fossé – un ministre de Dieu qui, saisi par l'exaltation, précipita ses pas pour aller faire un terrible sermon à la prochaine messe.

Ainsi l'homme demeurait dans le fossé et il y demeura jusqu'au moment où il regarda autour de lui, vit exactement où il était tombé, se défit des branchages qui l'entouraient, s'arc-bouta, fit un effort de ses bras et sur ses jambes se mit debout et sortit du fossé par ses seuls moyens. Il est vrai que pour sortir de nombreux fossés, il faut l'effort de chacun pour que l’on puisse « s’arracher les amères souffrances du cœur », comme le prétendait Antonio Gramsci. Mais cette fois, face à une pandémie qui nous a tous poussés à la fois, nous avons besoin de l'aide du scientifique, de l'agriculteur, de l'artiste, du ministre de Dieu, de tous les pays, de mains et de voix, pour affronter jusqu’à l'égoïsme, qui porte des coups à tous ceux qui, parce qu'ils sont pauvres, n'atteignent pas la planche de salut pour échapper au fossé ou au pire des naufrages. L'Homme est capable, par amour, de se relever. D'autres catastrophes, qui n'empêcheront pas la vie, guettent le monde.

http://fr.granma.cu/cuba/2020-10-07/le-covid-et-le-fosse


 

 

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