EN DIRECT DE TOURS, EN FEUILLETANT L'HUMANITE DE 1920

23 Décembre 2020

En direct de Tours, en feuilletant l’Humanité de 1920

Mardi 22 Décembre 2020

Grégory Marin

En 1990, pour un hors-série, l’Humanité s’était penchée sur ses archives, et livrait le récit d'un reporter inventé pour la circonstance, mais s'appuyant sur les comptes-rendus biens réels du congrès parus entre le 24 et le 31 décembre 1920 dans le journal. Nous reproduisons ici ce récit.

24 décembre 1920

En poussant la porte du journal de Jaurès il y a quelques mois, je ne m’imaginais pas participer à écrire l’histoire. Moi, anonyme bleu et de 1917, devenu par la force des choses pacifiste dans les tranchées du Chemin des Dames, écoeuré par les poux, la mort, la maladie. C’est un camarade, fusillé pour avoir chanté la Chanson de Craonne et pour qui j’écrivais des lettres à sa famille, qui m’a soufflé l’idée d’en faire mon métier. C’est en sa mémoire que j’aborde ma première tâche d’envergure au journal ! Dire que dans quelques heures je serai dans cette salle du manège, à Tours, « ce vaisseau nu (...) transformé en une salle de congrès »que décrit si bien mon aîné, Charles Lussy, dans l’Humanité de ce matin.

« Au fond, la tribune est prête pour les débats oratoires, ornée des drapeaux des sections locales et surplombée par l’effigie trois fois répétée de notre grand disparu. »

Voilà, j’y suis. Ce matin, à peine descendu du compartiment du train que je partageais avec des délégués parisiens, je me suis présenté à la salle des séances. Un vaste hangar attenant abrite le service postal, télégraphique et téléphonique, donnant ainsi aux délégués et à la presse le maximum de commodités. Dès ce soir, « les diverses tendances se réunissent dans des salles différentes pour se concerter en vue du grand débat qui s’ouvre demain et sur lequel est fixée toute l’attention de la France socialiste ». La question posée est celle de l’adhésion ou pas à Moscou, à la IIIe Internationale communiste. Il s’agit, expliquait le directeur de l’Humanité, Marcel Cachin, dans son éditorial de ce matin, de « mettre le parti de la classe ouvrière en état de faire victorieusement face aux éventualités graves qui l’attendent dans un avenir proche ». Lorsque les délégués, écrit Cachin, « auront rendu en toute indépendance un verdict aussi longuement mûri, la décision de Tours représentera la décision véritable du prolétariat français organisé politiquement ; elle deviendra la règle qui, du plus petit au plus grand, s’imposera à chacun des militants du pays ».

25 décembre 1920

Pendant que les délégués retirent leur mandat, les camarades de Tours convient la philharmonique l’Avenir du peuple à se masser sur la tribune. Elle y joue l’Internationale que le Congrès écoute debout. La chorale du patronage laïque Paul-Bert entonne des chants révolutionnaires pendant que les délégués prennent place, groupés comme à l’habitude par tendances. En quelques mots vibrants, Ferdinand Morin ouvre le Congrès. La première séance est placée « sous la présidence morale des fusillés du complot, des marins de la mer Noire et de nos regrettés camarades Raymond Lefèvre, Vergeat et Lepetit, victimes du blocus dressé contre la Russie soviétique ». « Au-dessus de toutes les tendances », Ferdinand Morin, applaudi, demande aux délégués « de ne pas oublier la mémoire de notre grand disparu, de Jean Jaurès dont l’effigie est au-dessus de cette tribune et dont l’esprit plane sur ce Congrès. Vous n’oublierez pas tous ses efforts pour réaliser l’unité, son attachement pour elle et les sacrifices qu’il sut consentir pour la maintenir ».

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On sent pourtant l’unité menacée dès la reprise de la séance, vers 14 h 30. La question de la IIIe Internationale, abordée dès le début, divise. Le délégué Goude s’emporte et dénonce un « coup de force », terme qu’une partie de sa tendance désavouera. Selon lui, « l’acte de la majorité n’a d’autre but que d’écarter ou même de supprimer les discussions, et peut-être les votes, sur des questions telles que la participation à la conférence de Vienne (1) et l’examen de l’activité parlementaire depuis un an, questions qui, par leur réaction avec le problème principal posé devant le Congrès, auraient été de nature à éclairer un grand nombre de délégués ». Mais c’est finalement le secrétaire du Parti, Louis-Oscar Frossard, coauteur avec Marcel Cachin d’une motion d’adhésion sans conditions à la IIIe, qui s’impose : on entame les débats par cette question. La commission administrative permanente aurait dû désigner des rapporteurs par tendance, mais la majorité, pour l’adhésion, obtient qu’on donne la parole aux fédérations, « comme on le fit au premier congrès qui suivit la guerre », afin de savoir « comment elles conçoivent la politique socialiste de demain ». Alexandre Varenne, député du Puy-de-Dôme, puis Bracke (Alexandre Desrousseaux – NDLR), député de Paris, opposent à ce modus operandi la durée des débats, « 180 orateurs» sur « 22 heures ». Le délégué du Var Pierre Renaudel, puis le président de notre groupe parlementaire, Léon Blum, défenseur d’une motion rejetant l’adhésion, émettent des réserves sur la possibilité pour chaque tendance de s’exprimer.

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Finalement, un compromis se fait jour : « Les délégués de province (par ordre alphabétique) parleront brièvement, étant bien entendu qu’après cette série d’auditions qui cessera dimanche au plus tard (le 26 décembre), les tendances auront les jours suivants leur entière liberté d’expression. » Ainsi commence le long défilé des fédérations, meilleure façon, dictera le soir même Marcel Cachin à une secrétaire du journal, de « faire connaître clairement à tous la véritable pensée du prolétariat français ». D’un côté celles qui, avec Cachin, Frossard et Heine, veulent adhérer sans réserves à la IIIe Internationale, pour « rapprocher l’heure de la révolution » (Ain, Bouches-du-Rhône, Manche, Nièvre), pour « renforcer la discipline de parti » (Ariège, Calvados, Cantal, Cher, Corrèze), ou pour en finir avec « le socialisme de guerre » (Dordogne). De l’autre, celles qui avec Blum, Marcel Sembat ou Marx Dormoy, veulent « sauve

garder l’unité » sans adhérer (Allier) ou considèrent que « le Parti n’a pas à recevoir de directives étrangères » (Marne). Et au milieu, des fédérations qui, reprenant les doutes de Jean Longuet, entendent examiner les conditions d’adhésion édictées par le comité exécutif de l’Internationale communiste, et celles qui veulent adhérer (comme les jeunes fédérations de l’Eure et de la Meuse) tout en adressant « un appel à Longuet pour que l’on fasse l’unité des deux principales fractions ». Je doute qu’il soit possible de concilier toutes les positions. Les Ardennes, le Cher, l’Eure-et-Loir se prononcent pour l’exclusion de ceux qui refusent la mainmise de Moscou, alors que la Haute-Marne, l’Indre-et-Loire, le Jura, le Loir-et-Cher sont « contre toute idée de scission », étant entendu pour ces trois dernières que « les partisans de la motion Longuet-Paul Faure se montreront disciplinés ». En effet, ceux qui ont voté cette motion déclarent « qu’ils resteront respectueux des décisions prises. Même ceux qui ont voté la motion  Blum sont loin de toute idée de scission ». Le Pas-de-Calais illustre cette affirmation : sur 5 500 adhérents votant, 3 000 environ se sont ralliés à la motion Cachin-Frossard, 1 600 à la motion Longuet-Faure, 767 à la motion Blum, « mais toutes les tendances ayant la volonté de maintenir l’unité sur les bases de 1905 ». À la clôture des débats, tard ce soir, une question me taraude : qu’adviendra-t-il des socialistes qui ne se reconnaîtront plus dans ce nouveau Parti ?

26 décembre 1920

Un solide petit déjeuner, pris en compagnie de Gassier, qui croque pour le journal de demain les illustres figures de Frossard, Jules Blanc, qui préside la tribune, ou Faure, me permettra de suivre attentivement la séance de ce matin. C’est qu’avant d’approfondir « la grave question qui anime notre parti à l’heure actuelle », comme le souligne Cachin, le Congrès doit finir d’entendre les délégués de province. Ceux dont on a dû interrompre le passage à cause de l’heure tardive et les retardataires. Là encore, les points de vue semblent aller vers l’adhésion à la IIIe et le soutien à la révolution russe, ce que traduit la radicalité des positions. Le délégué des Pyrénées-Orientales, par exemple, soutient que l’état d’esprit des élus diffère de celui des militants: un député n’a-t-il pas demandé que le « butin de guerre soit partagé conformément aux règles de la justice » ? Un autre n’assurait-il pas le ministre de l’Intérieur de sa « respectueuse amitié » ? « Jamais nos militants ne comprendront ce langage ! » Le délégué Métra, du Rhône, poursuit : dans sa fédération, « les communistes ont démasqué les réformistes qui étaient à leurs côtés ». Dans le Bas-Rhin, où les communistes adhèrent en masse, on estime« qu’on ne peut pas être contre la IIIe Internationale sans frapper la révolution russe »

Une partie des délégués de la Somme «refusent de subir les commandements de Moscou»

Mais les réactions d’une partie des délégués de la Somme, qui « refusent de subir les commandements de Moscou », du Var, qui se prononce contre les « proscriptions pour délit de tendance », ou de la Saône-et-Loire, pour qui « l’enthousiasme pour Moscou, a déclaré le délégué Nouëlle, est en raison inverse de la culture socialiste », montrent que les débats seront longs et les positions âprement discutées. Des auditions d’hier et de ce matin, deux constats sont porteurs d’espérance. Le premier c’est que « le Parti possède à travers tout le pays d’admirables réserves d’intelligence et d’énergie qui lui assurent de superbes possibilités de développement». Le second, que « les minorités, après une loyale discussion, doivent s’incliner devant la décision de la majorité », suffira-t-il à « maintenir l’unité» ? Une fois les fédérations entendues, le sort semble jeté : « Qui pourrait croire, demande mon confrère Daniel Renoult, qui tient la rubrique parlementaire de l’Humanité, que nous accepterions de sortir du Congrès sans avoir voté l’adhésion à la IIIe Internationale ?»

Dans son discours très attendu, le député de la Seine et ancien ministre Marcel Sembat ne peut dire autre chose. Avec lucidité, il note un grand courant d’enthousiasme derrière la motion Cachin-Frossard: « On peut le regretter mais ce serait méconnaître le jeu des forces sociales que de n’en pas tenir compte. » Et pourtant, il agite la même sourde menace d’une attaque d’un « gouvernement à poigne» aux ordres de la bourgeoisie que le Temps appelait de ses voeux il y a quelques jours :« Il n’y a qu’un moyen d’en finir avec le prolétariat, c’est de le pousser au conflit armé. » « Sembat pense que la suprême espérance du gouvernement français, c’est un Versailles, c’est une Commune de répression sanglante », me glisse l’un de mes confrères correspondants, ce qu’il fera imprimer dans l’Humanité du lendemain.

Duel entre Marcel Sembat et Paul Vaillant-Couturier

Le député de Paris Paul Vaillant-Couturier intervient: seule « l’unité d’organisation révolutionnaire» servira de rempart contre l’entraînement vers l’émeute. « Unité fictive », répond Sembat, qui propose de renouer avec la tradition jaurésienne: « Jaurès pensait que l’on pouvait concevoir les réformes comme révolutionnaires mais qu’on ne devait jamais sacrifier l’éventualité révolutionnaire. il pensait qu’un peuple opprimé a le droit d’user de tous les moyens et même de la violence pour s’affranchir. » Mais Vaillant-Couturier s’indigne qu’on oppose les idées d’avant-guerre de Jaurès et Moscou : selon lui, il aurait certainement évolué puis qu’il y a eu « le socialisme de guerre et la collaboration ministérielle ». Mais Sembat s’enferre: « Nous sommes en présence d’une société qui croule et peut-être nos erreurs vont retarder sa chute. » Les positions des uns et des autres sont inconciliables. Les débats de demain promettent des échanges très vifs.

 27 décembre 1920

Sans doute, depuis qu’il existe en France un Parti socialiste, jamais décision aussi importante n’avait été demandée à ses représentants. Pour faciliter cette décision, le Congrès décide de répartir les temps de parole aux différentes tendances en fonction de leur audience au sein du Parti : quatre heures à la motion Blum-Paoli (contre l’adhésion à la IIIe Internationale), cinq à la motion Longue

t-Paul Faure, deux à la motion Leroy (toutes deux pour l’adhésion avec réserves), cinq à la motion Cachin-Frossard (adhésion sans réserves).C’est cette dernière qui débute la série de discours. Marcel Cachin monte à la tribune avec enthousiasme pour raconter ce qui constitue la genèse de son engagement en faveur de l’adhésion : son voyage en Russie avec Frossard. « Nous avons eu le privilège insigne de vivre pendant plusieurs semaines dans une nation socialiste d’où la bourgeoisie et le capitalisme ont disparu. » Et, pour contrer les vaines polémiques accusant la révolution russe de « violences », de vanter la « tradition socialiste » à l’oeuvre en Russie : « (Jules Guesde) n’a-t-il pas répété au prolétariat d’envisager comme une éventualité nécessaire, qui fût imposée à ses aînés, les communards, les hommes de 1848, la défense révolutionnaire, celle de l’attaque révolutionnaire au moment où les circonstances l’appelleraient à l’action ? (…) Comment proposait-il la révolution ? Sous une forme édulcorée ? Opportuniste? Participationniste ? (…) Permettez-moi seulement cette citation d’un article de 1895 que vous trouverez page 397 du Socialisme au jour le jour : “Il faut d’abord conquérir le pouvoir politique par tous les moyens, extrêmes ou légaux.” »Quelques voix s’élèvent pour parler de « détournement» de la pensée de Guesde. Cachin répond : « En France, c’est toujours la force qui a couronné l’entreprise commencée par voie légale. Le fusil a complété l’urne. »

« Nous avons le devoir de réunir ouvriers et paysans français dans un effort maximum pour résister à tout nouvel effort de conflit international »

« Quand nous aurons réalisé comme les Russes la suppression de notre capitalisme, nous pourrons nous permettre de leur apporter nos réserves et nos critiques », lâche-t-il devant le Congrès. Avant toute chose, il faut rassembler le prolétariat français, clame-t-il. « Nous avons le devoir de réunir ouvriers et paysans français dans un effort maximum pour résister à tout nouvel effort de conflit international » à côté de la révolution russe, « la forteresse essentielle à cette heure dans le monde contre l’impérialisme universel de la bourgeoisie ! ». Son discours est d’une telle portée, applaudi par la majorité, respecté même par ceux qui n’en approuvent pas les visées, qu’il est décidé de l’imprimer. Mais c’est à Paul Faure de prendre la parole, contre les conditions obligatoires à l’adhésion. Il fustige par exemple l’abandon de la proportionnelle dans le Parti : « Depuis quand réclamez-vous cette suppression ? Depuis que vous êtes la majorité. Quand vous étiez la minorité, vous avez réclamé le bénéfice de la proportionnelle. (…) Aujourd’hui vous nous refusez la liberté dont vous avez joui. »Tremblant de colère, le rédacteur en chef du Populaire du Centre poursuit : « Nous ne voulons pas quitter ce Congrès sans que vous nous ayez dit loyalement ce que vous voulez et ce que vous ferez de nous. (…) On nous déclare qu’il nous sera permis de rester dans le Parti, qu’on nous accorde trois mois. Trois mois pour quoi faire ? Pour demander pardon… De quoi et à qui ? À qui ? » Il est applaudi par une partie des congressistes, qui se lèvent et l’acclament. C’est dans une ambiance tendue que les travaux de l’assemblée sont levés pour le déjeuner. Lorsque la séance reprend, de nombreux délégués, dans le sillage de Faure et Longuet, demandent des éclaircissements : pourquoi 21 conditions d’adhésion à la IIIe Internationale, alors qu’il n’y en avait que neuf dans le document officiel de l’Internationale communiste rapporté de son congrès par Frossard ? Ce dernier explique, très écouté : « Le Congrès s’est réuni en séance plénière après notre départ. » Car, « quand j’avais su que l’on nous imposait des conditions supplémentaires et en particulier l’exclusion de camarades de la fraction centriste, j’ai quitté le Congrès, montrant par là que je considérais que les pourparlers ne pouvaient pas continuer si on nous imposait des conditions que je jugeais inacceptables ». « Le jour où pour la première fois je l’ai connu » (le texte définitif), c’est« à la fin du mois de septembre par une lettre de l’Internationale publiée par un journal allemand ».

« Ce n’est pas du communisme, cela, c’est de la cuisine »

Peu après, la défense par le délégué Leroy de sa motion a tourné au charivari : « Alors notre volonté d’enlever toutes réserves aux conditions signifie signifierait que nous votons contre l’adhésion ? Ce n’est pas du communisme, cela, c’est de la cuisine », at-il déclaré. La suite de l’après-midi est consacrée au discours du député Blum, qui prend la parole dans une ambiance agitée. « Les décisions du IIe congrès de l’Internationale communiste constituent un corps de doctrine cohérent. Adhérer à la IIIe Internationale, c’est accepter cette doctrine : toute autre forme d’adhésion serait une comédie indigne du parti français. » C’est justement parce que cette doctrine est « cohérente » qu’il faut l’accepter ou la refuser tout d’un bloc, ce qu’il préconise. Car selon lui, « la théorie communiste est erronée, contraire à la doctrine socialiste, contraire aux faits ». Cette affirmation posée, il s’attaque à une pensée qu’il considère comme excluante : « Parce que le Parti tendait à grouper tous les travailleurs, il était un parti de libre-pensée et faisait des affirmations simples. Il suffisait de croire que l’avènement du socialisme est lié à la fin du capitalisme pour être admis, et tout adhérent pouvait avoir telle opinion qu’il préférait sur les moyens. » Or ne seront plus admis dans le nouveau Parti, croit-il, que ceux qui accepteront de « penser ensemble » : « On instaure une doctrine qui supprime la liberté de penser. » Blum poursuit en opposant sa vision, celle de la transformation économique par la « prise de possession des pouvoirs politiques », donc de l’État par « tous les moyens violents ou légaux » à deux« déviations ». Premièrement, l’erreur réformiste,  qui prétend que la transformation économique peut être produite sans conquête de l’État ». Deuxièmement, l’erreur anarchiste « qui en arrive à voir dans la prise de possession du pouvoir la fin de l’action révolutionnaire ». « Cette erreur anarchiste est à la base de la doctrine de la IIIe Internationale.» Il en tire donc la conclusion qu’il subsistera après une éventuelle scission « deux conceptions opposées : socialisme et communisme », deux doctrines « incompatibles ».

Restera à « garder la vieille maison pendant que les communistes iront courir leurs aventures ». Pourvu, formule-t-il, « qu’on ne se dresse pas en ennemis afin de pouvoir réintégrer un jour le foyer commun ». Acclamé par ses soutiens, hué par la majorité, il quitte la tribune sous une violente charge de Daniel Renoult :« L’auteur de la scission c’est lui. J’accuse ici Blum d’avoir préparé la scission ! » S’ensuit un grand tumulte. Dans le silence qui se fait petit à petit, Frossard prend la parole. Dès demain, déclare-t-il, il indiquera « en quoi la politique que nous voulons donner au Parti diffère de celle que Léon Blum vient d’exposer.

28 décembre 1920

Après avoir pris par téléphone des nouvelles du journal, dont les locaux ont été touchés par un début d’incendie (heureusement sans gravité!), je pénètre dans la salle du manège, où règne une ambiance lourde. La discussion générale reprend. Le maire de Roubaix, député du Nord Jean-Baptiste Lebas, défend les réformistes (dont il est, avec Bracke, Blum, Renaudel) qu’il estime injustement attaqués par les communistes qui ont fait de la condamnation du réformisme une des 21 conditions d’adhésion. « Tous, au Parlement, nous réclamons des réformes. Qui donc parmi les communistes oserait se désintéresser de l’amélioration de la loi sur les accidents du travail et du maintien de la loi sur les huit heures ? (…) Les réformes sont précieuses parce qu’en améliorant le sort de l’ouvrier elles lui permettent de s’instruire et le rendent plus apte à abattre le capitalisme. » « Sous peine d’apparaître comme un parti d’impuissants et de paresseux intellectuels, nous ne pouvons prendre une attitude uniquement négative.» Après lecture de la lettre de nos camarades du «complot» emprisonnés, et du télégramme de l’Internationale communiste, qui a provoqué bien des remous, la séance du matin est levée. Pour débuter cette séance de l’après-midi et comme il l’a promis hier, Louis-Oscar Frossard prend la parole. Il se dit troublé et angoissé à la pensée que demain se dresseront, « l’injure aux lèvres et les poings tendus, des hommes qui hier, en des heures difficiles, menèrent le même combat ». Pour lui, le communisme n’est ni une « aventure », comme dit Sembat, ni l’abandon de la culture socialiste que craint Blum. Faut-il rompre tout contact avec nos anciens camarades ? Frossard pense qu’il est « possible au second tour que certaines attitudes soient nécessaires (…) mais on n’a pas le droit de déshonorer le Parti par des coalitions électorales ». « Nos » députés devront être « strictement disciplinés », mener « une propagande active ». « Puis les députés socialistes devront apporter à la Chambre des protestations que l’on a parfois oubliées. » Mais le parlementarisme ne saurait se justifier que dans l’affirmation de la pensée socialiste, pour planifier des actions pour améliorer la condition ouvrière et gêner le capitalisme. Quant au profil du nouveau Parti que Frossard appelle de

ses voeux, il devra consacrer « un pouvoir fort à (sa) tête », un comité directeur avec une autorité« suffisante », qui prendra l’avis du Parti tous les trois mois dans ses conseils nationaux. La minorité pourra y faire entendre sa voix « dans la proportion même où elle aura recruté des adhérents à ses idées ». « Cette proportionnelle appliquée et nécessaire dans le pouvoir législatif ne peut l’être dans le pouvoir d’exécution, c’est-à-dire le comité directeur.

Quant à notre journal, « un grand journal comme l’Humanité doit-il être le champ de discorde où s’étalent nos querelles intestines ? Il s’adresse au grand public et la violence de nos polémiques l’écarte parce qu’il ne sait pas ce qu’est le Parti et ce qu’il vaut ». « La politique déterminée par nos congrès doit être la seule sur laquelle devra porter la propagande du journal du Parti. Un organe spécial sera créé où les tendances diverses pourront devant les membres du Parti confronter leurs divers points de vue. »

La diatribe de Frossard est interrompue par  le président le temps d’accueillir la déléguée de l’Internationale communiste, Clara Zetkin, arrivée d’Allemagne malgré l’interdiction des autorités (lire par ailleurs). Puis il reprend, espérant réduire les craintes d’exclusion : « Il y a des hommes que je connais depuis quinze ans et qui sont, je le proclame, des socialistes : Blum qui a apporté au Parti son talent et son caractère, Renaudel avec qui je n’ai jamais été d’accord mais dont je veux saluer le courage et la probité (…), Bracke qui a donné sa vie au socialisme et qui évoque pour nous fatalement la figure de notre maître à tous, Jules Guesde. Je leur dois cet hommage et je le leur rends. » Évoquant les heures tragiques où la réaction française guettait Jean Longuet contre qui se tramait un complot politique qui pouvait l’amener au poteau, Frossard, avec une émotion qui gagne le Congrès, adjure le centre de ne pas oublier ces heures vécues en commun, de rester dans le Parti où « ils ont leur place et leur rôle dans les batailles qui viennent ». Le Congrès décide l’impression de son discours.

Longuet prend sa suite à la tribune. Ni le discours de Frossard, ni l’intervention de Clara Zetkin, ni le télégramme de Zinoviev ne l’ont rassuré : « L’unité  du Parti ne serait pas menacée si le Parti obéissait à ses propres inspirations et non pas à des ordres venus du dehors. » Il dresse une liste des Partis socialistes dans le monde divisés par la question et qui, selon lui, se coupent des travailleurs: « En se joignant à la IIIe Internationale, on ne se rapprochera que d’une fraction du prolétariat mondial. (…) La dépêche de Zinoviev lue ce matin est un avant-goût de ce qui (nous) attend après l’adhésion. » Puis Longuet, épuisé, demande la permission de continuer le lendemain. Il est 20 heures. La discussion de demain sera entièrement consacrée à la IIIe Internationale

29 décembre 1920

Le Congrès se prononce aujourd’hui sur l’adhésion à la IIIe Internationale, « dans la fièvre et le tumulte de l’action ». Longuet, visiblement reposé, termine son discours de la veille, reprenant des mots que Blum a prononcés quelques jours plutôt : « Un jour peut-être la maison commune sera reconstruite et les abritera toutes. »

En attendant, déplore-t-il, la « vieille maison » sera divisée entre un Parti communiste « qui ne sera plus le Parti de Jaurès » et un « parti de droite qui ne sera pas non plus le Parti de Jaurès ». Paul Vaillant-Couturier, provocant, pousse plus loin l’argumentation : «La scission va permettre à la droite de faire la politique d’entente républicaine », dit-il. « Je sais que demain la bourgeoisie vous couvrira de fleurs.

Espérons que vous n’irez pas à elle. » Autour de cette question, les esprits s’échauffent. Paul Mistral s’adresse à Daniel Renoult : « Vous avez dit que le passé n’existait plus. Alors pourquoi cette nouvelle condamnation de notre passé, de votre politique, Renoult, de votre politique, Frossard ? » Hier soir, Paul Faure, croisant Frossard, lui a dit ceci : « Aujourd’hui j’ai été exclu deux fois. La première par Zinoviev, et par ton discours ensuite. »Aujourd’hui, il interroge la majorité : « Il faut nous dire si tels que nous sommes, tels que vous nous connaissez depuis vingt ans, sans rien changer de notre pensée, nous pouvons rester dans le Parti français. » C’est sur cette question que le Congrès lève sa séance du matin

L’après-midi n’ayant été qu’une longue succession d’attaques, professions de foi, introductions de motions aussitôt retirées, de discussions annexes au Congrès entre différentes factions tentant des conciliations, intéressons-nous à la séance de nuit, dont le vote doit être le point d’orgue. À 21 heures, les délégués se retrouvent dans une ambiance très tendue. La tribune est envahie par les Partisans de Mistral, de Longuet, qui demandent à ce que le Congrès condamne le télégramme de l’Internationale. Blum retire sa motion : « Nous la considérons comme déjà rejetée. » La mort dans l’âme, le député explique que lui et ses Partisans ne prendront pas part au vote sur les motions ni sur les votes suivants. Il est déjà hors du Parti…

« Nous avons quitté 1920 socialistes, nous abordons 1921 en socialistes »

C’est sur cette triste note que débute le vote, à 21 h 45. Dans un silence impressionnant, les délégués défilent devant l’urne à l’appel de leur nom. À 22 h 10, l’appel est terminé. Jules Blanc proclame les résultats à 22 h 18 : pour l’adhésion (motions Cachin-Frossard et Heine), 3 252, pour l’adhésion avec réserves (motion Faure-Longuet),1 022 mandats. Abstentions (les Partisans de Blum), 387 voix, absences, 32. La majorité se lève et entonne l’Internationale. Lorsqu’elle se rassoit, la minorité se lève et l’entonne à son tour. La majorité alors se relève et écoute debout, mais silencieusement le chant de la minorité. Celle-ci pousse ensuite le cri de « Vive Jaurès ! » La majorité le répète. Puis Daniel Renoult jette : « Vive Jaurès, soit, mais vive Lénine aussi ! » Tous les communistes reprennent le cri : « Vive Lénine ! Vivent les Soviets ! » Le Congrès adopte « dans un tel élan d’enthousiasme » qu’il n’est plus question de critiquer le télégramme de Zinoviev : « Nous ne pouvons pas accepter de prendre une attitude odieuse et ridicule en entrant en conflit avec l’exécutif de Moscou », déclare Daniel Renoult. Voilà qui conclut réellement le Congrès, même s’il reste de menues questions à traiter demain

30 décembre 1920

Avant de clore officiellement le Congrès, la commission permanente aborde la question des élus : il est convenu que tous les élus seront considérés comme adhérents du Parti, jusqu’à ce qu’ils aient manifesté leur volonté de le quitter. On les convoquera afin de connaître leurs intentions. Reste à régler la question des journaux (pour l’Humanité, on a vu hier la position de la majorité) de province, le Populaire du Centre, le Droit du peuple…Triste besogne, que contrebalance l’espérance affichée dans son éditorial de ce matin par Marcel Cachin, qui inscrit sur papier ce qui sera la ligne politique : « La majorité a parlé. Elle a parlé librement. Chacun des militants n’a qu’à s’incliner devant le verdict souverain. » Les fédérations sont appelées à se réunir au plus tôt, « pour triompher des manoeuvres dirigées contre le Parti ».

31 décembre 1920

De retour à Paris. Dans les locaux de l’Humanité, la tension de ces derniers jours a fait place à une ambiance studieuse, dans laquelle nous travaillons à un avenir radieux, comme dit mon collègue Renoult. Pour commencer l’année 1921, il écrit un article qui résume l’état d’esprit du nouveau Parti :« Si quelques faibles courages fléchissent, quelle formidable compensation ne nous sera pas assurée par la venue en masse d’adhérents nouveaux, sortis des masses profondes, et surtout de ces organisations syndicales où se trouvent tant de vaillants militants communistes comme nous, serviteurs de la révolution russe comme nous, et qui n’avaient été jusqu’ici écartés de nos rangs que par l’attitude trop hésitante du Parti. » Nous avons quitté 1920 socialistes, nous abordons 1921 en socialistes, déclare-t-il, enthousiaste. Et pour rendre hommage à Jaurès : « C’est en se dirigeant vers la mer que le fleuve est fidèle à sa source. »

source : https://www.humanite.fr/en-direct-de-tours-en-feuilletant-lhumanite-de-1920-697898

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