LINA KENNOUCHE : LES ETATS-UNIS FACE A L’ECHEC DE LEUR STRATEGIE DANS LE MONDE MUSULMAN

Les États-Unis face à l’échec de leur stratégie dans le monde musulman

11:20  lundi 23 janvier 2017 | Par Lina Kennouche | Actualité 

EN DÉPIT DE L’ÉCHEC DE LA STRATÉGIE DU CHAOS, ABANDONNÉE APRÈS 2006, ET DU RETOUR À LA REALPOLITIK DU « LEADING FROM BEHIND » POUR TENTER DE MAINTENIR LEUR "HÉGÉMONIE BIENFAITRICE", LES ÉTATS-UNIS SONT INCAPABLES DE RENVERSER LE COURS DE L’HISTOIRE ET LES DÉVELOPPEMENTS ACTUELS APPARAISSENT LARGEMENT EN LEUR DÉFAVEUR. (CRÉDITS : DR)

Lorsque le 4 juin 2009, l’ancien président Barack Obama prononce son discours à l’adresse du monde musulman, depuis le lieu hautement symbolique du Caire, les États-Unis sont alors persuadés que la rupture stratégique avec l’administration Bush allait favoriser leur retour en force sur la scène régionale. L’inauguration d’un nouveau rapport avec les pays arabo-musulmans, avec l’abandon de la doctrine unilatérale et belliciste de Georges Bush et son remplacement par une approche multilatérale et pacifiste (« dialogue constructif »), n’a pourtant pas permis aux Américains, huit ans plus tard, de consolider leur position au Moyen-Orient.

Guidés par un fort sentiment de puissance économique et militaire, les néo-conservateurs, à leur arrivée à la direction des affaires, avaient commis des erreurs stratégiques qui s’avéreront fatales. La mise au rancart du réalisme politique, et l’invasion de l’Irak comme point de départ de la dynamique de « démocratisation » du Moyen-Orient (par un supposé effet domino) sont un échec cuisant.

Un message de paix au monde musulman

En 2009, Obama entendait donc depuis l’Égypte délivrer un message de paix au monde musulman pour désamorcer le sentiment anti-américain qui faisait consensus et unissait forces radicales et modérées dans une même opposition à l’interventionnisme militaire américain. La main tendue au monde musulman à travers le célèbre « Je suis venu chercher un nouveau commencement entre les États-Unis et les musulmans du monde entier », sonnait le glas de l’unilatéralisme. L’ennemi des États-Unis n’est alors plus l’islam mais les extrémismes, d’un côté Al Qaïda, de l’autre des forces liées à l’Iran (Hezbollah, Hamas).

Mais les conséquences de l’ère bushienne semblent irréversibles. Les évolutions sur le terrain révèlent assez tôt la faiblesse des Américains et leur incapacité à contrôler les dynamiques locales. L’hésitation première face au déclenchement inattendu des révoltes arabes et l’abandon de leurs alliés historiques montrent de façon éclairante l’impuissance américaine à maîtriser la donne sur le terrain. En Égypte, face au risque d’un conflit civil qui pouvait mettre en péril leurs intérêts et menacer la sécurité d’Israël, l’administration Obama se résout à conclure un deal avec les frères musulmans -pragmatiques mous arrivés à la direction des affaires grâce à un accord passé avec l’armée égyptienne qui les privera de toute capacité à gouverner- avant de les lâcher. Le coup d’État de 2013 illustre en effet la réalité d’un pouvoir aux mains de l’armée et l’ampleur des divergences entre Washington et le régime d’Abdel Fattah al-Sissi. 

En Syrie, face à l’inopérante tentative de « regime change« , les puissances régionales s’enlisent dans la crise. Si dans une logique de guerre d’usure et de tentative d’instrumentalisation des acteurs locaux, les États-Unis soutiennent tour à tour différents groupes notamment le Font al-Nosra, ils veillent scrupuleusement à ne pas leur livrer d’armement anti-aérien qui pourrait se retourner contre eux, comme cela a été le cas en Afghanistan dans les années 1980. Dans les faits, Russes et Iraniens se sont imposés comme les véritables maîtres du jeu en Syrie.

Une nouvelle évolution des rapports de force

Les faiblesses structurelles du système américain renforcées par la crise financière de 2008, l’enlisement en Irak et la montée en puissance des peer competitor expliquent l’incapacité des Américains à transformer les réalités de terrain au Moyen-Orient.

Par ailleurs, la concentration pendant une décennie sur la menace islamiste et les rivalités avec la Russie ont affaibli la stratégie américaine d’endiguement de la Chine. Aujourd’hui, l’affermissement de la puissance chinoise et la politique ambitieuse de reconquête d’influence menée par la Russie, impulsent une nouvelle évolution dans les rapports de forces. Les conséquences d’un tel processus sont particulièrement perceptibles au Moyen-Orient.

Face à l’Iran, qui se maintient au même seuil de puissance depuis 2006, les Américains révisent leur attitude d’hostilité farouche pour envisager un dialogue avec Téhéran. Dans le discours du Caire, Obama faisait déjà part de son intention d’aller de l’avant avec l’Iran « sans conditions préalables, sur la base d’un respect mutuel ». Les tentatives de déstabilisation de l’Iran par le soutien à l’opposition iranienne (Révolution verte) et d’instrumentalisation de la dynamique nationaliste kurde, n’empêcheront pas la conclusion d’un accord sur le nucléaire iranien signé à Vienne le 14 juillet 2015 par Téhéran et le groupe 5+1. 

L’influence de l’Iran

Quant à la sortie du bourbier irakien, officiellement annoncée dans le discours du Caire (« Nous retirerons les troupes de combat des villes irakiennes dès juillet, et toutes nos troupes d’Irak en 2012 »), après avoir négocié les conditions d’un départ discret entre 2009 et 2013 et d’un accord pour préserver leurs intérêts, les Américains sont confrontés à l’influence de l’Iran, devenu le principal détenteur de la carte irakienne.

Huit ans après sa promesse du Caire sur l’engagement actif des États-Unis dans la recherche d’une solution en Palestine, Barack Obama s’est surtout illustré par son impuissance à tordre le bras à Israël et imposer une réduction de l’aide financière à la « défense ». 

En dépit de l’échec de la stratégie du chaos, abandonnée après 2006, et du retour à la realpolitik du « leading from behind » pour tenter de maintenir leur « hégémonie bienfaitrice », les États-Unis sont incapables de renverser le cours de l’histoire et les développements actuels apparaissent largement en leur défaveur.

Les contradictions entre Washington et ses alliés se sont exacerbés. L’Égypte, traditionnel allié, développe ses relations avec la Russie ; la Turquie se rapproche à la fois de la Russie et de la Chine et l’Arabie saoudite affiche une certaine autonomie. L’arrivée de Trump au pouvoir risque de renforcer cette tendance, la politique isolationniste menaçant de remettre en cause les alliances traditionnelles.

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Transmis par Lina Kennouche


 

 

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