MUMIA ABU-JAMAL, QUARANTE ANS DERRIERE LES BARREAUX

tourtaux-jacques Par Le 12/01/2021 0

Dans USA

France Culture

Mumia Abu-Jamal,

quarante ans derrière les barreaux

08/01/2021

Par Nadine Epstain

Mumia Abu-Jamal, c'est une vie presque entière privée de liberté. Arrêté à 27 ans pour le meurtre d’un policier blanc, il en a 67 aujourd’hui. Après quarante années à clamer son innocence, celui qui est sans doute l'un des plus vieux prisonniers américains espère encore rentrer à la maison.

Mumia Abu Jamal. en 1982 et en 2019. • Crédits : DR

Mumia Abu-Jamal, Afro-Américain, journaliste proche des Black Panthers, engagé contre la ségrégation, a vu sa vie basculer en décembre 1981. Devenu chauffeur de taxi de nuit pour nourrir sa famille, il dépose un client dans un quartier du sud de la ville de Philadelphie, en Pennsylvanie, à l’aube du 9 décembre. Mumia Abu-Jamal est blessé lors d’une fusillade, au cours de

laquelle un policier blanc, Daniel Faulkner, est tué. Il est accusé du meurtre. Malgré le manque de preuves et une enquête bâclée, Mumia Abu-Jamal est condamné à mort le 3 juillet 1982.

Grâce à la mobilisation internationale et américaine, il échappe à son exécution à deux reprises en 1995 et en 1999. En décembre 2001, sa peine capitale est suspendue, bien qu’il reste enfermé dans le "death row", le couloir de la mort. En 2011, après avoir échappé à l’injection létale durant trente ans, sa peine est commuée en condamnation à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. Il est envoyé dans l’établissement pénitentiaire de Mahanoy, à deux heures et demie de route de Philadelphie. Mumia Abu-Jamal y est toujours. Le détenu AM.8335 entame sa quarantième année de détention.  

Un nouvel espoir de recours

Le premier mercredi de chaque mois depuis vingt-cinq ans, à Paris, place de la Concorde, à quelques centaines de mètres de l’ambassade des États-Unis, le nom de Mumia Abu-Jamal est déployé sur de larges banderoles ficelées au mur du jardin des Tuileries. Jacky Hortaut, membre du collectif Libérons Mumia (lien) et de la Coalition mondiale contre la peine de mort (lien), a rendu visite à Mumia Abu-Jamal il y a un an.

« Depuis, rappelle-t-il, aucune visite n’est autorisée. Sa porte-parole Johanna Fernandez étant l’une des rares personnes qui peut encore entrer en contact téléphonique avec lui. Mumia, précise-t-il, est sur l’avant-dernière marche de la possible révision de son procès, un moment décisif au plan judiciaire. Quarante ans que cela dure et, jusqu’à présent, Mumia n’avait jamais été en situation de pouvoir faire appel de sa condamnation. Il l’est aujourd’hui, depuis que la Cour suprême de Pennsylvanie a rejeté, en décembre 2020, le recours qui bloquait ce processus. Et si un nouveau procès pour défendre son innocence se tenait, c’est sa libération qui serait en jeu ».

Jacky Hortaut a bon espoir de voir le processus judiciaire avancer en faveur du détenu. Le contexte national américain a lui aussi évolué depuis que l’Afro-Américain George Floyd est mort étouffé sous le genou d’un policier à Minneapolis. Un tragique événement qui a embrasé les États-Unis pendant dix jours. À Philadelphie aussi, des manifestations imposantes ont eu lieu. Et ce fut l’occasion pour les soutiens de Mumia Abu-Jamal de réclamer sa libération. Un nouvel espoir ?

« Le gouverneur de l’Etat de Pennsylvanie est le seul à disposer du droit de grâce, ce que Mumia s’est toujours refusé à demander. C’est son innocence qu’il veut voir reconnaître. Mais gageons que si le gouverneur prenait cette décision, Mumia l’accepterait car il ne pense qu’à une chose, rentrer à la maison où son épouse, ses enfants et ses petits-enfants l’attendent depuis quarante ans ».

A Paris, le premier mercredi de chaque mois depuis vingt-cinq ans, à quelques centaines de mètres de l’ambassade des États-Unis, le nom de Mumia Abu-Jamal est déployé sur de larges banderoles.• Crédits : Nadine Epstain - Radio France

Le dossier de Mumia Abu-Jamal va revenir au-devant de la scène judiciaire, mais aucun calendrier n’est fixé. Et dans l’immédiat, ce qui inquiète Jacky Hortaut, c’est ce qui se passe dans la prison de Mahanoy où 2.500 détenus sont interdits de contact extérieur en raison de la pandémie de coronavirus.

« Les seules personnes qui entrent et qui sortent sont les matons, et par ce va-et-vient se répand la pandémie. Des matons sont touchés par la maladie et tout le monde a peur. C’est ce que dit Mumia depuis des mois. On n’a pas de nouvelles au jour le jour, mais sa porte-parole, Johanna Fernandez, nous rapportait, il y a un mois, que Mumia n’avait pas la Covid. Les craintes pour lui et les autres prisonniers étaient que le virus se répande plus encore dans la prison ».

Collectivement et pour lui-même, Mumia Abu-Jamal redoute la pandémie. En quatre décennies de geôle, sa santé s’est dégradée. Il s’est notamment fragilisé après avoir été atteint de l’hépatite C. En 2015, l’administration pénitentiaire lui refuse l’accès au traitement de la maladie. Après douze mois pendant lesquels son état s’est considérablement affaibli, Mumia Abu-Jamal reçoit des soins, grâce, une nouvelle fois, à la pression citoyenne. Il dit à ce moment-là :

« Mes amis, mes frères, ce n’est pas fini. Cela veut dire que les choses bougent et, peut-être, que les chances d’un vrai traitement, non seulement des symptômes, mais de la maladie elle-même, sont en vue. Merci à tous d’être toujours à mes côtés. La liberté est un combat de tous les jours.».

Santé fragile, moral d’acier

Mumia Abu-Jamal a eu d’autres soucis de santé, notamment une cirrhose du foie, pour laquelle le directeur de la prison n’a pas accepté de lui donner les moyens de se soigner. Selon ce dernier, le traitement aurait coûté trop chers … Malgré cela, après avoir passé plus de la moitié de sa vie non seulement en prison mais aussi à l’isolement, Mumia Abu-Jamal impressionnait encore par sa corpulence. Il était imposant et costaud. Et sa tête encadrée de dreadlocks, remplie d’idéaux, de conviction, d’humanité et de combats de justice.

Avant qu’il ne se retrouve emprisonné, Mumia Abu-Jamal était un journaliste, militant pour la défense des droits des Noirs. Il dénonçait aussi la corruption qui gangrène la police de Philadelphie. Ses engagements, il les a transposés dans le monde carcéral. Il aide les détenus à régler leurs problèmes et leurs démarches administratives et judiciaires. Il les écoute, les stimule, les conseille. Les prisonniers l’ont surnommé « Old Man » ou le « Sage ».  Mumia Abu-Jamal a écrit de nombreux ouvrages et articles sur les conditions de détention, la réalité des couloirs de la mort, les suicides des condamnés. Ses confrères de la presse de Philadelphie l’ont surnommé « La voix des sans-voix ». Il est devenu un symbole aux États-Unis et partout dans le monde. 

Après quatre décennies d’enfermement, Mumia Abu-Jamal a écrit un nouvel essai. Son troisième livre sur le capitalisme politique vient de paraître. L’écriture le maintient en homme libre dans la tête en attendant de retrouver l’air disponible de l’extérieur. Actuellement, en raison de la Covid-19, il reste enfermé 23 heures sur 24. Il n’a donc qu’une seule petite heure pour aller à la douche, téléphoner, être hors cellule.

Nouvel isolement

Cet isolement n’est pas une première pour Mumia Abu-Jamal. Il a survécu à trente ans dans les couloirs de la mort. 10 950 jours seul, dit-il, dans un cachot « grand comme une salle de bain » essayant d’oublier que demain sera peut être le dernier jour de sa vie. Pour Claude Guillaumaud-Pujol, universitaire, spécialiste des États-Unis et auteure de plusieurs livres dont Mumia Abu-Jamal, combattant de la liberté (éditions Le Temps des Cerises), « Mumia est un modèle pour tous les militants. C’est un hyperactif, il travaille tout le temps. Il écrit, il écrit. Il a une force de caractère hors pair. Il se préoccupe beaucoup des autres. Il préfère parler d’eux que de lui, sauf quand il est inquiet pour sa santé. Il ne se plaint jamais. Je suis admiratrice de la manière dont il tient le coup. Il croit au pouvoir de la vérité. Il est resté en prison car il refuse de s’avouer coupable d’un meurtre qu’il n’a pas commis. Il pense qu’il finira par sortir ».

Depuis, plusieurs longs métrages et documentaires sur Mumia Abu-Jamal ont été réalisés. Récemment, la célèbre société HBO a produit un film sur sa famille de lutte (communauté Move). Un autre cinéaste vient de réaliser un documentaire sur le procureur de Philadelphie (Larry Krasner) et les personnalités clefs de la ville de Philadelphie qui dirigent la police et le système judiciaire.

« Le procureur se désintéresse du cas de Mumia, précise Claude Guillaumaud-Pujol, mais il laissera faire l’appel à un nouveau procès. Le problème ce sont les flics qui eux ne veulent pas d’un réexamen des faits car des choses peuvent être dites qu’ils ne veulent pas entendre. En relisant des comptes-rendus, je me suis dit : ne faudrait-il pas déplacer le débat sur qui a tué le policier Faulkner ? Car si on le trouve, on exonère Mumia automatiquement. Le flic avait-il des ennuis comme le suggère sa protégée qui a parlé de son air soucieux ? Faulkner était-il un informateur du FBI ? Menait-il une enquête fédérale sur la police de Philadelphie, l’une des polices les plus corrompues du pays ? Quels sont les problèmes au sein de la police ? Après le procès de Mumia, quinze policiers ont été arrêtés. Faulkner refusait-il de jouer le jeu des pots-de-vin ? Vraiment, trouver qui a tiré et tué Daniel Faulkner disculperait Mumia et lui rendrait la liberté ».

Contexte porteur

Claude Guillaumaud-Pujol n’a pas revu Mumia Abu-Jamal depuis décembre 2019, date à partir de laquelle les autorisations de visite ont été suspendues.

« Il a vieilli, il perd ses cheveux, il a grossi en raison de la bouffe, mauvaise, et il ne peut plus faire de sport comme il en avait l'habitude. Mais il est serein, toujours serein, d'une sérénité impressionnante ». L'universitaire mise sur le contexte actuel américain pour aider à faire sortir Mumia Abu-Jamal de prison. Outre l’homicide de la police sur Georges Floyd, l’arrivée d’une nouvelle équipe dirigeante démocrate à la Maison-Blanche change l’atmosphère, y compris à Philadelphie. Depuis deux ans, contre toute attente, tous les membres du Move - une organisation révolutionnaire fondée dans les années 1970 pour s’opposer aux injustices contre les Noirs - ont été libérés. Victimes de nombreuses persécutions, ils avaient été accusés à tort du crime qui a coûté la vie à un policier. Cinq hommes et quatre femmes avaient été condamnés et emprisonnés à vie. Autre évolution qui pousse à l'optimisme, le conseil municipal de Philadelphie a présenté ses excuses pour le massacre et le largage d’une bombe sur le quartier où vivait la communauté Move, le 13 novembre 1985. Il a décidé d’organiser le 13 mai prochain une journée de commémoration et de réflexion. 

J’écris ton nom

Bien qu’il n’ait aucun antécédent judiciaire, qu’il nie les faits, que les expertises balistiques soient inexistantes, l’enquête expédiée, les témoins menacés, subornés, les rapports de police contradictoires et ses droits de défense bafoués, Mumia Abu-Jamal se persuade que la liberté lui sera rendue par la justice de son pays après autant d’années passées derrière les barreaux. Dehors, sa réputation se répand, des États-Unis au Canada, de l'Afrique à l'Europe. Ses soutiens extérieurs ne baissent pas les bras, même si le temps a raréfié les mobilisations d’ampleur qui plusieurs fois ont sauvé Mumia Abu-Jamal. Rappelons qu’en 2000, dans un rapport, Amnesty International USA expliquait qu’il y avait au moins 70 raisons de droit de contester sa condamnation et de réviser son procès. Rappelons également que Mumia Abu-Jamal a été nommé Citoyen d’Honneur de 25 communes françaises : Paris, Bobigny, Clermont-Ferrand, Sète, Auby, Portes-lès-Valence, Allonnes et Saint-Anne (Martinique) pour n’en citer que quelques-unes. Ailleurs dans le monde, d’autres municipalités, au Danemark, au Québec, en Italie, aux États-Unis, ont parrainé Mumia Abu-Jamal pour qu’il ne tombe pas dans l’oubli.

 
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