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COVID-19 : PENDANT L’EPIDEMIE, LA FORTUNE DE JEFF BEZOS, PATRON D’AMAZON, L’HOMME LE PLUS RICHE DU MONDE, A ATTEINT UN RECORD HISTORIQUE

Coronavirus. Pendant l’épidémie, la fortune de Jeff Bezos, homme le plus riche du monde, a augmenté

La fortune de Jeff Bezos, patron d’Amazon, homme le plus riche du monde, a atteint les 140 milliards de dollars. Soit environ 24 milliards de plus par rapport au début de l’année, en pleine pandémie de Covid-19.

Jeff Bezos en mai 2019. | CLODAGH KILCOYNE / REUTERS

Ouest-FrancePublié le 

En pleine pandémie de coronavirus, l’homme le plus riche du monde est devenu encore plus riche. La fortune de Jeff Bezos, le patron du site de vente en ligne Amazon, était estimée à quelque 140 milliards de dollars – 128 milliards d’euros – ce jeudi, selon le classement des milliardaires en temps réel établi par Bloomberg .

Une hausse de plus de 24 milliards de dollars depuis le début de l’année, relève l’agence de presse spécialisée dans l’actualité financière.

Le classement des milliardaires en temps réel de l’agence Bloomberg, ce jeudi 16 avril. | CAPTURE D’ECRAN / BLOOMBERG

L’explication, derrière cette impressionnante augmentation ? Une hausse de l’action en Bourse d’Amazon. Mardi seulement, celle-ci a gagné 5,3 %, un record. Et comme Jeff Bezos détient 11 % des actions du groupe, comme le précise le quotidien britannique The Guardian … l’effet est mécanique : la fortune du milliardaire suit celle du cours de l’action d’Amazon.

 

Hausse des commandes sur Amazon

Si ce cours a autant augmenté, c’est notamment en raison des plans de relance dévoilés par plusieurs gouvernements et banques centrales, souligne Bloomberg. Mais pas seulement.

Avec le confinement destiné à endiguer le Covid-19, les commerces jugés « non essentiels » ont fermé leurs portes dans de nombreux pays de la planète. Et jusqu’à plus de trois milliards de personnes ont été appelées à ne plus sortir de chez elles.

Les consommateurs se sont donc rabattus sur les sites de vente en ligne… dont Amazon. Aux États-Unis, l’entreprise a embauché 100 000 personnes en un mois pour faire face à cette explosion de la demande, relève le site spécialisé Business Insider . Et prévoit d’en recruter 75 000 de plus

 

Entrepôts fermés en France

En France, en revanche, la situation est différente. Mardi, le tribunal de Nanterre (Hauts-de-Seine) a sommé l’entreprise de restreindre son activité aux marchandises que les juges ont estimé être essentielles : produits alimentaires, d’hygiène et médicaux.

 

Le tribunal a jugé qu’Amazon a « de façon évidente méconnu son obligation de sécurité et de prévention de la santé des salariés ».

Dans la foulée, Amazon a fermé ses entrepôts dans le pays, pour une durée indéterminée.

https://www.ouest-france.fr/economie/entreprises/amazon/coronavirus-pendant-l-epidemie-la-fortune-de-jeff-bezos-homme-le-plus-riche-du-monde-augmente-6809816

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L'AUTRE VIRUS, LE NEOLIBERALISME

Par Pierre Lebret (Pour Prensa Latina)*

Paris, (Prensa Latina) La pandémie secoue le monde entier. Des pays déclarent l'avoir sous contrôle, d'autres lèvent timidement les quarantaines, pendant que certains sont sévèrement touchés. 

Dans ce contexte de crise sanitaire, le néolibéralisme est un facteur aggravant. Comme le disait l'anthropologue Philippe Descola il y a quelques jours, le modèle de développement capitaliste est lui-même un autre virus. 

Un virus complexe, qui engendre des déséquilibres à grande échelle, attaque nos sources de vie et tente d'atomiser les fonctions de l'État, laissant des zones d'ombre dans lesquelles les citoyens ne voient pas leurs droits garantis.

Dans les sociétés où la justice sociale n'est pas une priorité et le néolibéralisme le dénominateur commun, le coronavirus est vécu comme une double peine. La crise économique générée est encore plus violente dans les pays où il n'y a pas un tissu solide de protection sociale, où les travailleurs ne sont pas protégés, où les infrastructures de santé sont faibles et l'accès à la nourriture de plus en plus difficile, c’est le cas dans de nombreux pays Latino-Américains. 

La pandémie n'a pas seulement démontré la nécessité d'un État solide et protecteur. Elle nous a également confirmé que le modèle néolibéral, enraciné dans la pensée occidentale, n'est pas durable. Les différents groupes qui dominent le système économique et financier mondial savent se restructurer en période de crise au détriment de la population et de l'environnement. 

Ces dynamiques ne vont pas de pair avec ce que nous devons faire pour la survie de l’humanité au XXIème siècle. Aujourd'hui, ce n'est pas une question idéologique, c'est une question de bon sens. Nos sociétés ne sont pas durables si un être humain ne peut vivre dignement dans son pays.

Au cours de cette pandémie, nous constatons qu'au fur et à mesure que nos activités diminuent, la nature reprend du terrain, une flore et une faune plus présentes, réduction de la pollution dans les principales villes du monde... Encore une fois, tout cela indique qu'une grande partie de l'activité humaine se fait au détriment de la nature.

Dans cette même période, nous avons apprécié et été acteurs de la vague de fraternité depuis les balcons du Sud et du Nord, reconnaissants du travail de milliers d'hommes et de femmes, et exigeant un système de santé publique plus fort et pérenne.

Beaucoup de personnes commencent à prendre conscience que cette étape est une opportunité pour changer le monde, et c'est peut-être illusoire, mais cette énergie qui naît de l'espoir individuel, peut sans aucun doute être exploitée pour repenser nos modes de vie et s'engager sur une voie collective de transition vers des sociétés plus justes et plus inclusives, fondées sur l'égalité des sexes, exemptes de discrimination et respectueuses de l'environnement. 

En d'autres termes, l’opposé du virus néolibéral.

Ce qui est inacceptable, c'est que certains gouvernements continuent d’adopter des politiques d'austérité encore plus sévères, réduisant la sphère publique, accroissant les inégalités et la  pauvreté. 

Mais il n'y a pas d'excuses, il n’y a pas non plus un manque de ressources, mais bien un manque de volonté de la part des plus riches. Les économistes Thomas Piketty et Joseph Stiglitz proposent un impôt minimum de 25% sur les grands groupes économiques pour sortir de la crise. 

Le système international est confronté à un scénario de grande incertitude, source de méfiance, mais l'une des certitudes est que le monde a besoin de plus de répartition des richesses, de coopération et de politiques contra cycliques pour protéger la population des conséquences économiques et sociales de cette crise sanitaire. 

L'abîme est proche lorsque, pour des raisons idéologiques, un gouvernement ne permet pas un plus grand endettement de l'État afin de protéger ses citoyens.

Les plans d'aide économique doivent impliquer des transferts financiers directement à la population et envisager des soutiens à des secteurs stratégiques pour accélérer la transition écologique, en ciblant les actions avec et pour les travailleurs à travers de nouvelles opportunités de formation.

Le Covid-19 est une tragédie, il nous fait prendre conscience de la fragilité de notre espèce. Au rythme effréné et nécessaire des scientifiques à la recherche d'un vaccin, il nous faut trouver simultanément l'antidote au néolibéralisme, afin de ne pas tomber dans une normalité qui ne fera que nous précipiter plus rapidement dans des situations que nous n'aurions jamais imaginées.

peo/ft/pl

* Politologue, spécialiste de l’Amérique Latine et expert en coopération internationale

source: http://frances.prensa-latina.cu/index.php?option=com_content&view=article&id=884423:neoliberalisme-lautre-virus&opcion=pl-ver-noticia&catid=69&Itemid=101


 

NAOMI KLEIN : "NE LAISSONS PAS LES GÉANTS DU WEB PRENDRE LE CONTRÔLE DE NOS VIES!"

Naomi Klein : “Ne laissons pas les géants du web prendre le contrôle de nos vies !”

JUIN 25

Publié par 

 Eric Schmidt, l’ancien président exécutif de Google avec le gouverneur de New York, Andrew Cuomo. Photographie: Getty

Enseignement à distance, 5G, télémédecine, drones, commerce en ligne généralisé… Le “New Deal numérique” que les géants de la Silicon Valley nous promettent pour faire face au risque de pandémie menace profondément nos démocraties, s’inquiète Naomi Klein dans cet article publié par le site d’investigation The Intercept. Pour elle, loin de la dystopie high-tech qui nous est proposée, il faut au contraire repenser Internet comme un service public au service des citoyens.

Le 6 mai, le temps d’un instant fugace pendant le “point coronavirus” quotidien du gouverneur de New York, Andrew Cuomo, les mines sinistres qui peuplent nos écrans depuis des semaines ont laissé place à ce qui ressemblait à un sourire. “On est prêts, on est au taquet, a-t-il proclamé. On est des New-Yorkais, on est des battants, on en veut… On se rend compte que le changement est non seulement imminent, mais qu’il peut être positif si l’on s’y prend bien.”

La source de ces ondes inhabituellement positives était une apparition par vidéo interposée de l’ancien directeur général de Google, Eric Schmidt, qui se joignait au point presse du gouverneur pour annoncer qu’il venait de recevoir pour mission de prendre la direction d’un groupe d’experts chargé d’inventer l’avenir post-Covid dans l’État de New York [l’épicentre de l’épidémie de Covid-19 aux États-Unis], en mettant l’accent sur l’intégration systématique de la technologie dans tous les domaines de la vie locale.

“La priorité, a déclaré Eric Schmidt, c’est la télémédecine, l’enseignement à distance et le très haut débit… Il faut chercher des solutions qu’on puisse proposer dès maintenant, les mettre en œuvre dans les meilleurs délais et se servir de cette technologie pour améliorer la situation.” Pour ceux qui avaient encore des doutes sur les intentions de l’ancien patron de Google, on pouvait apercevoir derrière lui deux ailes d’ange dorées dans un cadre.

La veille, Andrew Cuomo avait annoncé un partenariat de même nature avec la Fondation Bill et Melinda Gates, visant à faire émerger un “système éducatif connecté”. Andrew Cuomo expliquait que la pandémie avait ouvert “une fenêtre historique pour l’intégration et la promotion des idées [de Bill Gates], le qualifiant de “visionnaire”. “Tous ces bâtiments, toutes ces salles de classe, à quoi ça sert avec toute la technologie qu’on a à notre disposition ?” demandait-il. Une question apparemment rhétorique.

Expérimentation grandeur nature

Cela a pris un peu de temps, mais quelque chose qui ressemble à une “stratégie du choc” version pandémie commence à prendre forme [selon la “stratégie du choc” théorisée par Naomi Klein, les tenants du capitalisme profitent des grandes catastrophes pour faire passer des réformes ultralibérales]. Appelons ça le “New Deal numérique” [sur le modèle du New Deal, la politique interventionniste du président Roosevelt lancée en 1933 après la crise de 1929, et du “New Deal écologique”, défendu par une partie des démocrates américains]. Bien plus technologique que tout ce qu’on a pu voir après les catastrophes précédentes, le modèle vers lequel nous nous dirigeons au pas de charge, tandis que l’hécatombe se poursuit, considère ces quelques mois d’isolement physique non comme un mal pour un bien (sauver des vies), mais comme une expérimentation grandeur nature permettant d’envisager un avenir sans contact pérenne et très lucratif.

Anuja Sonalker, directrice générale de Steer Tech, une entreprise du Maryland qui conçoit des logiciels de stationnement automatique, résumait récemment le nouvel argumentaire revu et corrigé à la sauce Covid-19 :

“On constate un net engouement pour les technologies sans contact qui ne passent pas par l’humainL’humain représente un risque biologique. Pas la machine.”

C’est un avenir dans lequel nos logements ne seront plus jamais des espaces totalement privés mais feront également office, grâce au tout-numérique, d’établissement scolaire, de cabinet médical, de salle de sport et, si l’État le décrète, de prison. Évidemment, pour beaucoup d’entre nous, le domicile était déjà le prolongement du bureau et notre premier lieu de divertissement avant même la pandémie, et le suivi des détenus en milieu ouvert [grâce notamment au bracelet électronique] était en voie de généralisation. Reste que, sous l’effet de la frénésie ambiante, toutes ces tendances devraient connaître une accélération fulgurante.

Il s’agit d’un avenir dans lequel, pour les privilégiés, tout ou presque est livré à domicile, soit virtuellement grâce au cloud et au streaming, soit physiquement grâce aux véhicules autonomes et aux drones, puis “partagé” par écran interposé sur un réseau social. C’est un avenir qui emploie beaucoup moins d’enseignants, de médecins et de chauffeurs. Qui ne prend ni le liquide ni la carte de crédit (sous prétexte d’éviter toute propagation des virus). Où les transports en commun et le spectacle vivant sont réduits à leur plus simple expression.

C’est un avenir qui prétend fonctionner grâce à l’“intelligence artificielle”, mais qui tient en réalité grâce aux dizaines de millions d’employés anonymes qui triment à l’abri des regards dans les entrepôts, les centres de traitement de données, les plateformes de modération de contenus, les usines d’électronique, les mines de lithium, les exploitations agricoles géantes, les entreprises de transformation de viande, et les prisons, vulnérables à la maladie et à la surexploitation. C’est un avenir dans lequel nos moindres faits et gestes, nos moindres paroles, nos moindres interactions avec les autres sont géolocalisables, traçables et analysables grâce à une collaboration sans précédent entre l’État et les géants du numérique.

Si ce tableau vous semble familier, c’est parce que ce même avenir, où tout est piloté par des applications et repose sur des emplois précaires, nous était déjà vendu avant le Covid-19 au nom de la fluidité, du confort et de la personnalisation. Mais nous étions déjà très nombreux à nous inquiéter. Au sujet des problèmes de sécurité, de qualité et d’inégalité posés par la télémédecine ou l’enseignement à distance. Au sujet de la voiture autonome, qui risquait de faucher les piétons, ou des drones, qui risquaient d’abîmer les colis (ou de blesser des gens). Au sujet de la géolocalisation et de la dématérialisation des moyens de paiement, qui allaient nous déposséder de notre vie privée et renforcer la discrimination ethnique et sexuelle. Au sujet de réseaux sociaux sans scrupule qui polluent notre écologie de l’information et la santé mentale de nos enfants. Au sujet des “villes intelligentes” truffées de capteurs qui remplacent les pouvoirs locaux. Au sujet des “bons emplois” que ces technologies allaient faire disparaître. Au sujet des “mauvais” qu’elles allaient produire à la chaîne.

Mais, surtout, nous nous inquiétions de la menace pour la démocratie que représente l’accumulation de pouvoir et de richesse par une poignée de géants du numérique qui sont les rois de la dérobade, se défaussant de leur responsabilité dans le paysage de désolation qu’ils laissent derrière eux dans les secteurs sur lesquels ils ont fait main basse, qu’il s’agisse des médias, du commerce ou des transports.

Ça, c’était dans un passé ancien : c’était en février. Aujourd’hui, la plupart de ces inquiétudes légitimes se trouvent balayées par un vent de panique [causé par la pandémie], et cette dystopie s’offre un relooking express. Aujourd’hui, sur fond d’hécatombe, on nous la vend assortie de la promesse suspecte que ces technologies seraient le seul et unique moyen de nous mettre à l’abri des pandémies, la condition sine qua non de la sécurité pour nos proches et nous-mêmes. Grâce à Andrew Cuomo et à ses divers partenariats avec des milliardaires (dont un avec l’ancien maire de New York et milliardaire Michael Bloomberg sur le dépistage et le traçage), l’État de New York se pose en vitrine de cet avenir qui fait froid dans le dos – mais les ambitions s’étendent bien au-delà des frontières de n’importe quel État américain ou pays.

Les intérêts d’Eric Schmidt

Tout tourne autour d’Eric Schmidt. Bien avant que les Américains n’ouvrent les yeux sur la menace du Covid-19, Eric Schmidt menait une campagne de lobbying et de communication agressive visant à promouvoir cette vision de la société “à la Black Mirror” qu’Andrew Cuomo vient d’autoriser à mettre en pratique. Au cœur de cette vision, il y a une association étroite entre l’État et une poignée de géants de la Silicon Valley – aux termes de laquelle les écoles publiques, les hôpitaux, les cabinets médicaux, la police et l’armée sous-traiteront (à grands frais) une bonne partie de leurs métiers de base à des sociétés technologiques privées.

C’est une vision dont Eric Schmidt fait la promotion à la présidence du Conseil de l’Innovation pour la Défense, qui adresse des recommandations au département américain de la Défense sur l’utilisation accrue de l’intelligence artificielle dans l’armée. Et en tant que président de la puissante Commission de sécurité nationale sur l’intelligence artificielle , ou NSCAI , il conseille le Congrès sur « les progrès de l’intelligence artificielle, les développements liés à l’apprentissage automatique et les technologies associées », dans le but de répondre aux « besoins de sécurité nationale et économique des États-Unis, y compris le risque économique ». Les deux entités comptent nombre de puissants PDG de la Silicon Valley et de cadres supérieurs d’entreprises telles que Oracle , Amazon, Microsoft, Facebook et bien sûr, les anciens collègues de Schmidt chez Google.

[…]Naomi Klein

The most important thing in the world, par Naomi Klein | Mouvement Colibris

Paru dans Courrier International

Lire la suite de l’article dans sa version originale

https://tsimokagasikara.wordpress.com/2020/06/25/naomi-klein-ne-laissons-pas-les-geants-du-web-prendre-le-controle-de-nos-vies/


 

MAURICE LEMOINE : LA NAUSÉE

21 juin 2020

La Nausée

Maurice LEMOINE

Qui oserait, aujourd’hui, se réclamer de Donald Trump (nous parlons là de tout humain doté de raison) ? Sans aller jusqu’à faire le bilan de trois années de mandat, sa gestion de la pandémie du coronavirus et de la crise raciale qui a suivi la mort de l’Afro-Américain George Floyd en disent long sur le président des Etats-Unis. S’agissant de la crise sanitaire, il y eut d’abord, entre fin janvier et la mi-mars, dénégation, puis minimisation de la gravité de l’épidémie. Avec ses épisodes ubuesques. Quand, le 10 février, en meeting dans le New Hampshire, Trump déclare : « En avril, dès que les températures auront un peu remonté, ce virus disparaîtra. Comme par miracle. » Quand, en pleine réunion à la Maison-Blanche, le 23 avril, il « réfléchit » à haute voix et suggère d’injecter de l’eau de javel dans les poumons malades ou, pourquoi pas, un traitement aux UV ? « Les briefings de Trump mettent activement en danger la santé du public. Boycottez la propagande. Ecoutez les experts. Et s’il vous plaît, ne buvez pas de désinfectant », devra déclarer, soutenu par la communauté scientifique, Robert Reich, un professeur de la prestigieuse université de Berkeley. Entretenant la confusion, le locataire de la Maison-Blanche n’en appelle pas moins ses partisans à manifester pour « libérer » du confinement les Etats – Michigan, Minnesota, Virginie – gérés par des gouverneurs démocrates. Conséquence : une politique aussi incohérente tue les malades plutôt que la maladie. Désormais premier foyer planétaire du coronavirus, les Etats-Unis comptabilisent plus de 117 000 morts à l’heure de la rédaction de ce billet.

Même positionnement aberrant après la mort de George Floyd asphyxié par le policier Derek Chauvin à Minneapolis. La situation provoque un mouvement de colère historique, toutes communautés confondues (sauf celles des chrétiens évangéliques blancs, socle électoral du président). Sans un mot de compassion pour la victime et sa famille, Trump parle de déployer l’armée pour ramener le calme dans les villes que secouent d’importantes manifestations contre les violences policières et la discrimination raciale.

Même des figures du Parti républicain s’opposent désormais à la façon dont le businessman gère le pays. Depuis les colonnes du magazine The Atlantic, son ex-ministre de la Défense, James Mattis, est monté au créneau : « De mon vivant, Donald Trump est le premier président qui n’essaie pas de rassembler les Américains, qui ne fait même pas semblant d’essayer. Au lieu de cela, il tente de nous diviser. (...) Nous payons les conséquences de trois années sans adultes aux commandes. » Plus significatif encore : l’actuel titulaire du Pentagone, Mark Esper annonce en conférence de presse son opposition à l’usage de la Loi d’insurrection qui, pour rétablir l’ordre, permettrait d’utiliser l’armée contre les manifestants.

Dans sa logique impérialiste, dans son obsession de détruire le multilatéralisme et le droit international, la grosse patte rugueuse de Trump va jusqu’à menacer de quitter, en lui coupant définitivement les vivres, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), et à autoriser des sanctions économiques – son arme favorite contre les pays souverains qui lui déplaisent – envers tout magistrat ou responsable de la Cour pénale internationale (CPI) qui enquêterait sur des militaires américains ou les inculperait « sans le consentement des Etats-Unis » [1]. Est-il nécessaire de développer plus avant ?

Qui (nous parlons-là des personnes responsables) oserait encore soutenir le président brésilien Jair Bolsonaro ? Dès 2016, ce médiocre parlementaire d’extrême droite avait annoncé la couleur : « La carte de visite pour un marginal du MST [Mouvement des sans terre], c’est une cartouche de 7.62. » Nostalgique de la dictature militaire, arrivé au pouvoir grâce au coup d’Etat juridico-parlementaire contre Dilma Rousseff, puis l’emprisonnement arbitraire de Luiz Inácio Lula da Silva, Bolsonaro a nommé un ministre des Affaires étrangères à son image : Ernesto Araujo. Hanté par la « menace communiste », ce dernier voit en Trump « le sauveur de l’Occident ».

Négationniste comme son mentor du Nord face à la pandémie, Bolsonaro la « gère » de la même façon. Ministre de la Santé, le populaire Luiz Henrique Mandetta a été limogé en avril pour avoir prôné la distanciation sociale et exprimé son désaccord avec la politique du gouvernement fédéral. Il a été remplacé par un millionnaire, Carlos Wizard, dépourvu d’une quelconque expérience dans le domaine de la santé.

Pour tenter de cacher la réalité désastreuse du Covid-19 – plus de 44 000 morts désormais – alors que le président continue d’en nier la gravité, les autorités ont tenté de changer la façon de compter les cas de contaminations et de décès. Il a fallu que la Cour suprême intervienne pour les en empêcher. De la même manière, le juge Marcio Santoro Roch avait dû annuler un décret présidentiel publié le 27 mars pour exclure les églises, les temples religieux et les bureaux de loterie des mesures de quarantaine imposées dans certains Etats.

Durant une réunion ministérielle tenue le 22 avril, Bolsonaro, entre insultes et propos venimeux, a demandé à ce que la population soit armée pour éviter qu’une dictature ne s’installe à la tête du pays. Dans le collimateur : les maires et gouverneurs qui adoptent des mesures contraires à ses recommandations dans la lutte contre le fléau sanitaire.

Si la température grimpe en flèche au Brésil, ce n’est toutefois pas uniquement en raison de la pandémie. Car, le 19 avril, à Brasilia, en haranguant des manifestants qui, brisant la quarantaine, s’étaient rassemblés devant la Caserne générale de l’armée, Bolsonaro a légitimé de fait leur demande : une intervention militaire et la mise en œuvre de l’Acte institutionnel n° 5 (AI-5). En 1968, celui-ci avait permis de supprimer de nombreuses garanties constitutionnelles et de fermer le Congrès.

Ces prises de position témoignent de l’embarras de l’extrême droite brésilienne. Un juge de la Cour suprême, Celso de Mello, a en effet autorisé l’ouverture d’une investigation sur les accusations selon lesquelles Bolsonaro a tenté de s’ingérer dans le travail de la Police fédérale à des fins politiques. Il s’agissait pour lui d’en faire remplacer le chef pour éviter des enquêtes concernant ses fils. Par ailleurs, le Tribunal supérieur électoral a ouvert une enquête pour déterminer si, lors de la campagne présidentielle de 2018, le « candidat Bolsonaro » n’a pas utilisé des réseaux illégaux disséminant des « fake news » – ce qui, de fait, remettrait en cause son élection.

Depuis lors, le ton monte contre l’Etat de droit. Le 21 mai, le député fédéral Bia Kicis (PSL-GO), un allié du chef de l’Etat, a suggéré une « intervention militaire constitutionnelle » au cas où l’on continuerait à empêcher celui-ci de gouverner. Alors que les voix se multiplient pour demander sa démission ou une procédure d’ « empeachment », Bolsonaro a explicitement averti (13 juin) la Cour suprême et le Congrès – où il ne dispose pas d’une majorité – que « les Forces armées n’obéissent pas à des ordres absurdes » et qu’elle n’accepteront pas le résultat d’un éventuel jugement politique destiné à le destituer.

Pour les Brésiliens, le message est clair : en affichant son désir de s’arroger tous les pouvoirs, en s’attaquant délibérément aux corps constitués, Bolsonaro prône rien moins qu’un retour aux méthodes de la dictature militaire du passé.

Qui (nous parlons là des citoyens moyennement informés) se répandrait en félicitations sur la gestion du président colombien Iván Duque ? Signés en 2016 avec la guérilla des Forces armés révolutionnaires de Colombie (FARC) les Accords de paix ont été torpillés. Dans l’impunité la plus totale, toutes les vingt-quatre heures, un dirigeant social ou populaire est assassiné.

Les scandales succèdent aux scandales. On apprend que, en 2019, dans la plus totale illégalité, des membres des services de renseignement de l’armée ont placé sur écoute et espionné 130 personnes – magistrats, opposants, journalistes (dont des reporters du New York Times, du Wall Street Journal et de National Geographic) [2]. On découvre que l’actuelle vice-présidente, Marta Lucía Ramírez, a payé 150 000 dollars de caution en 1997 pour faire remettre en liberté, pendant son jugement, son frère Bernardo Ramírez Blanco, arrêté à Miami pour narcotrafic. Celui-ci fut condamné à une peine minime eu égard aux charges qui pesaient sur lui, mais pendant plus de vingt ans, en Colombie, Marta Lucía Ramírez poursuivit sa carrière politique sans jamais rendre publique cette information.

Devant le tollé provoqué par cette révélation et les demandes de démission provenant d’un certain nombre de sénateurs, le ban et l’arrière-ban de la droite se sont mobilisés pour défendre la « persécutée ». L’intervention la plus remarquée a été celle de Samuel Azout, un « homme d’affaires respectable », ex-Haut conseiller pour la prospérité sociale du président Juan Manuel Santos, quand il a déclaré : « Que celui qui n’a pas un parent ou un ami qui ait été narcotrafiquant lui jette la première pierre [3] ! » Ce qui a au moins le mérité de la clarté.

Il convient de noter à ce propos que, depuis mai dernier, l’époux de la vice-présidente, Álvaro Rincón Muñoz, doit s’expliquer devant la justice pour ses liens d’affaires, dans le secteur immobilier, avec Guillermo León Acevedo, alias « Memo Fantasma », connu pour ses liens avec les paramilitaires et les narcotrafiquants. Et que la Commission d’investigation et d’accusation de la Chambre des représentants a ouvert une enquête préalable contre le président Duque en personne, mis en cause dans le cadre de la « Ñeñepolítica ». Pour mémoire : avant sa mort par assassinat en mai 2019, l’éleveur José Guillermo Hernández Aponte, dit « Ñeñe », lui aussi notoirement proche des mafieux, a révélé des « achats de votes » et une fraude électorale organisés sur la côte caraïbe et dans la Guajira, pour favoriser l’élection de l’actuel chef de l’Etat [4].

Dans ces conditions, faut-il s’étonner de la nomination récente, mais surtout particulièrement cynique, au poste de Coordinateur des victimes du conflit armé, au sein du ministère de l’Intérieur, de Jorge Rodrigo Tovar, fils de l’ex-paramilitaire Rodrigo Tovar Pupo, alias « Jorge 40 » ? Démobilisé en 2006, extradé aux Etats-Unis en mai 2008 pour trafic de drogues, prochainement libéré après douze années d’incarcération, « Jorge 40 », ex-commandant du Bloc Nord des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), est directement responsable de 333 massacres dans les Départements de l’Atlantique, du César, du Magdalena et de la Guajira, avec un solde de 1 573 victimes [5]. Il a été exclu du programme Justice et paix, pourtant particulièrement clément, car clé de voûte de la stratégie du président Uribe vis-à-vis de ses alliés, pour n’avoir rien révélé des actes commis sous ses ordres et son désintérêt total pour leurs victimes.

Un fils ne peut être tenu pour responsable des crimes de son père. Mais, s’est interrogé le député Inti Asprilla (Alliance verte), en phase avec un sentiment largement partagé, « comment va être résolu le conflit d’intérêt : par exemple quand se présenteront à son bureau des victimes de son père [6]  » ? Sachant que, publiquement, il défend son géniteur, le considérant comme un « prisonnier politique aux Etats-Unis » et un « héros ».

Dernière polémique en date. L’arrivée dans le pays des cinquante premiers militaires étatsuniens d’une Security Force Assitance Brigade (SFAB) en comportant dans le futur un nombre indéterminé – peut-être jusqu’à 800. Pour une telle incursion d’une force étrangère sur le territoire national, le Sénat colombien aurait dû donner son autorisation. Il n’a pas été consulté. Visée annoncée du déploiement : la lutte contre le narcotrafic (vingt ans après le début du Plan Colombie – 10 milliards de dollars pour le même supposé objectif – signé par les présidents Bill Clinton et Andrés Pastrana !). Avec une particularité relevée, entre autres, par le sénateur Iván Cepeda (Pôle démocratique alternatif ; PDA) : le manuel d’opérations de ces Forces spéciales « mentionne explicitement la fonction de conseiller des milices non gouvernementales et des associés irréguliers ». Faut-il traduire des groupes illégaux ? Si l’on excepte les guérillas encore en activité, par définition écartées d’une telle alliance, il n’en existe que de deux types (étroitement liés) : les paramilitaires (rebaptisés « bandes criminelles émergentes ») et les narcotrafiquants. Pour lutter contre les activités illicites dont ils sont les acteurs principaux ? Plus vraisemblable : avec les yeux tournés vers un certain pays voisin (au hasard : le Venezuela).

Trump, Bolsonaro, Duque [7]... Les défauts, tares et souillures qui ternissent leurs mandats sont unanimement réprouvés, et pas uniquement à gauche. Difficile pour quiconque défend une cause ou entend mettre en scène sa propre respectabilité de revendiquer publiquement l’appui de tels « parrains ». Quand bien même ils seraient votre « boss » (Trump) et vos deux partenaires privilégiés. Face aux humains dotés de raison, aux personnes responsables et autres citoyens moyennement informés évoqués précédemment, la mise en avant d’une telle confrérie se révélerait hautement significative. Et donc contreproductive.

Situation des plus inconfortables pour le président autoproclamé du Venezuela Juan Guaido, leur protégé. Il est en perte de vitesse, chez lui et à l’étranger. De larges factions de l’opposition vénézuélienne ne croient plus en lui. Voire entendent le mettre hors-jeu. Depuis septembre 2019, les secteurs « responsables » de la droite antichaviste négocient avec le gouvernement de l’authentique chef de l’Etat, Nicolás Maduro. Ils préparent ensemble le renouvellement du Conseil national électoral (CNE), en vue d’organiser des élections législatives en cette année 2020. S’ils disposent en s’alliant de la majorité au Parlement, l’opposition modérée et les chavistes, du fait de l’obstruction des radicaux, n’atteignent pas les deux tiers des voix nécessaires à la nomination des nouveaux recteurs du CNE. D’où une situation bloquée. Conformément à ce que stipule la Constitution, c’est donc le Tribunal suprême de justice (TSJ) qui, avec l’aval de la droite modérée, les nommera (le 13 juin). Provoquant qui plus est d’importantes scissions et luttes pour le contrôle des partis traditionnels – Action démocratique, Primero Justicia –, entre les partisans d’une sortie politique et les fous furieux pro-Guaido. Une catastrophe, une défaite politique majeure pour Washington (et ses supplétifs de l’Union européenne), l’extrême droite et le chef d’Etat imaginaire qui, en aucun cas, ne veulent d’un prochain scrutin. Il leur faut « faire tomber » Maduro dans le chaos, la violence et le sang. D’où la contre-offensive lancée depuis plusieurs semaines par Guaido. Mais qui pour se substituer à ses encombrants partenaires, dans le travail de propagande qu’il doit mener ?

Pour le quotidien français Le Monde, et s’agissant de la République bolivarienne, « toutes les compromissions sont sur la table ». Dans son édition datée du vendredi 12 juin, c’est donc lui qui offre une demi-page de « tribune » au protégé de Trump, Bolsonaro et Duque. Titre : « Sauvons le Venezuela ensemble ». Aucune surprise dans le texte, porteur de l’argumentation classique de l’extrême droite « bushiste » « trumpiste » et vénézuélienne depuis 2002. Objectif principal (et, d’une certaine manière, plutôt amusant) : « Nous appelons la communauté internationale à être particulièrement vigilante sur les efforts de Nicolas Maduro pour mettre définitivement fin à la démocratie au Venezuela. Il compte en effet organiser de nouvelles élections législatives cette année. » En lieu et place, l’homme lige de l’Impérialisme et de la réaction préconise un « gouvernement national d’urgence ». Cela ne coûtant rien, il lustre de quelques coups de brosse à reluire appuyés les « pompes » de l’ex-« socialiste » Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères rallié au président de droite Emmanuel Macron. Le Monde, bien entendu fait sa part du travail de sape. Destiné à demeurer imprimé dans l’esprit du lecteur, composé en plus gros, en lettres capitales et en couleur, l’intertitre reprend la plus spectaculaire des accusations de Guaido (et de Trump, son patron [8])

« La réalité est la suivante : une narco-dictature s’est saisie des institutions et confisque tous les pouvoirs au Venezuela ». En fin de dernière colonne, comme il se doit, également rédigée par le quotidien, ce qu’on appelle la « note signature » : « Juan Guaido Marquez est reconnu comme “président par intérim” de son pays par les Etats-Unis, la France et plus de cinquante pays ».

« Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme ! », réagirait Cyrano de Bergerac devant une telle provocation. « On pouvait dire... Oh ! Dieu ! ... bien des choses en somme... En variant le ton – par exemple, tenez... »

Juan Guaido, devient député en 2015, avec 91 000 voix (sur les 20 millions d’inscrits sur les listes électorales). N’a émis aucune désapprobation, blâme ou critique, quand, le 4 août 2018, une tentative d’assassinat de Maduro à l’aide de deux drones chargés d’explosifs a échoué de peu. Est élu « président par intérim » le 23 février 2019 par l’administration Trump après que, la veille, le vice-président Mike Pence ait appelé l’opposition à descendre dans la rue. Se proclame chef de l’Etat sur un bout de trottoir. Un mois plus tard, se fait aider par des criminels notoires – les narco-paramilitaires colombiens Los Rastrojos (1 500 victimes) – pour passer clandestinement en Colombie [9]. Destitue fin novembre son pseudo ambassadeur dans ce pays, Humberto Calderón Berti, après que celui-ci ait dénoncé d’importantes malversation des fonds de la supposée « aide humanitaire » de la part de l’équipe désignée par Guaido pour l’administrer.

Sans se préoccuper aucunement des souffrances infligées à la population, l’individu réclame et appuie les mesures coercitives unilatérales imposées par les Etats-Unis à son pays, dans le but de le mettre à genou économiquement (dernier épisode en date : le Département des Transports US vient d’infliger une amende de 450 000 dollars à la compagnie aérienne panaméenne COPA pour avoir transporté « illégalement », en leur faisant faire une escale évitant un vol direct, « interdit », 15 000 Vénézuéliens entre les Etats-Unis et leur pays). Guaido pille et laisse piller par la puissance impériale les actifs de l’Etat vénézuélien, dont ceux de sa compagnie pétrolière PDVSA, à l’étranger. Le 30 avril 2019, en compagnie d’un groupe réduit de militaires, il tente un dangereux coup de poker en feignant avoir « pris », à Caracas, la base aérienne de La Carlota, afin de faire basculer et l’armée et la population. Personne ne le suit. Le coup d’Etat échoue. Réussi, il aurait déclenché une tragédie.

Le 16 octobre 2019, Guaido signe un contrat avec Jordan Goudreau, ancien béret vert US et patron d’une compagnie de sécurité privée basée en Floride, Silvercorp [10]. En échange de 212,9 millions de dollars pour une opération durant globalement 495 jours, le mercenaire s’engage à conseiller et assister l’équipe du président élu par Trump, Bolsonaro et Duque « dans la planification et l’exécution d’une opération pour capturer / arrêter / éliminer Nicolás Maduro » (pour les respectables journalistes du Monde ne disposant pas d’un dictionnaire des synonymes, on précisera qu’ « éliminer », dans un tel contexte, signifie « assassiner »).

C’est ce même Goudreau qui encadre, avec deux autres mercenaires américains, l’opération « Gedeón » du 3 mai dernier : une tentative d’incursion de plusieurs dizaines de commandos (essentiellement des déserteurs vénézuéliens) pour s’emparer de Maduro, « éliminer » un certain nombre de dirigeants chavistes et provoquer la confusion – sachant que, à proximité immédiate, dans la Caraïbe, les Etats-Unis ont déployé une flotte navale, dont un porte-avions, susceptible d’intervenir pour des raisons « humanitaires », afin de « sauver des vies », en cas de chaos [11].

Entraînés par les hommes de Goudreau en Colombie, les assaillants y ont bénéficié au moment de leur départ de la collaboration non des Rastrojos, mais, cette fois, d’Elkin Javier López Torres, alias « Doble Rueda », l’un des principaux « capos » du narcotrafic de la région de la Guajira.

Au terme de ce nouvel échec (qui confirme les liens mafieux de sa mouvance), Guaido ne cache pas sa satisfaction lorsqu’il entend Donald Trump déclarer qu’il a « encerclé » le Venezuela à un niveau « que tout le monde ignore » et que « quelque chose arrivera » parce que Washington « ne supporte plus la situation [12] ».

A chacun ses références. Pour l’anti-Bolsonaro, le très respecté ex-président brésilien « Lula » – élu homme politique de l’année 2004, quand il était à la mode (pour de bonnes raisons) par le quotidien... Le Monde –, il y a longtemps que Guaido « devrait être en prison pour les violences meurtrières qu’il a co-organisées et ses tentatives de coup d’Etat [13]  ».

Voilà, somme toute, ce qui aurait pu figurer dans la « note signature »d’un quotidien d’information. Il n’en a rien été. Pourquoi ? La question est moins innocente qu’il y paraît. On ne prétendra pas ici que Le Monde est « à la botte du pouvoir » – ce qui serait particulièrement insultant. Mais on notera tout de même que, par le plus grand des hasards, la tribune de Guaido est parue le jour même où l’ambassadeur d’Emmanuel Macron au Venezuela, Romain Nadal, régulièrement épinglé pour son appui ostentatoire au président fantoche, devait être auditionné par le Sénat.

Maurice LEMOINE

»» http://www.medelu.org/La-Nausee

[1] L’enquête souhaitée par la procureure de la CPI, Fatou Bensouda, vise entre autres des exactions qui auraient été commises par des soldats américains ou des agents de la CIA en Afghanistan, pays où les Etats-Unis mènent depuis 2001 la plus longue guerre de leur histoire.

[2] Curieusement, Jorge Mario Eastman, ex-vice-ministre de la Défense (sous Andrés Pastrana et Álvaro Uribe), puis secrétaire général de la Présidence de Duque, a également été espionné.

[3] https://twitter.com/samuelazout/status/1271394953961377800

[4] http://www.medelu.org/La-Colombie-aux-temps-du-cholera

[5] https://bit.ly/2zcWE8w

[6] El Tiempo, Bogotá, 19 mai 2020.

[7] Plus, évidemment, leurs habituels comparses : le chilien Sebastian Pinera (sauvé de la fureur des mouvements sociaux par l’explosion de la pandémie) ; l’équatorien Lenín Moreno (lequel, trahissant la gauche qui l’a élu, a détruit l’Equateur en deux ans) ; la bolivienne Janine Añez (présidente de facto après le coup d’Etat contre Evo Morales et manœuvrant pour se maintenir au pouvoir en tentant d’empêcher la future élection présidentielle de septembre prochain) ; ainsi que leurs amis conservateurs du Groupe de Lima – Canada, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Panamá, Paraguay, Pérou. Sans parler, évidemment, de l’Union européenne.

[8] Lire « Maduro mort ou vif » – http://www.medelu.org/Maduro-mort-ou-vif

[9] « Venezuela : aux sources de la désinformation » – http://www.medelu.org/Venezuela-aux-sources-de-la-desinformation

[10] http://www.medelu.org/Baie-des-Cochons-ou-Operation-Mangouste

[11] A ce jour, 79 participants à cette opération ont été arrêtées par les forces de sécurité.

[12] https://www.resumenlatinoamericano.org/2020/05/20/venezuela-embajador-...

[13] https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/04/09/lex-president-lula-mad...

 

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100ème ANNIVERSAIRE DE L'INTERNATIONALE COMMUNISTE

100E ANNIVERSAIRE DE L'INTERNATIONALE COMMUNISTE

 Solidarité Internationale PCF Mouvement Communiste InternationalHistoireRéflexions 0

18 JUIN 2020

100e anniversaire de l'Internationale Communiste

Le CC du KKE célèbre le 100e anniversaire de la création de l'Internationale communiste (IC) (2-6 mars 1919). Il reconnaît sa contribution au mouvement ouvrier et communiste international, tout en soulignant la nécessité de tirer des leçons de l'expérience accumulée de son action.

L’IC, fruit de la victoire de la révolution socialiste d'octobre en Russie (1917), est venu pour répondre au besoin de coordination et d'unité du mouvement ouvrier révolutionnaire international.

La contribution de l’IC au soutien et à la fortification des Partis communistes à l'échelle mondiale, sa solidarité internationaliste désintéressée avec les peuples opprimés en lutte, étaient importantes, la formation des « Brigades internationales » aux côtés de l'Armée démocratique d'Espagne (1936 - 1938) en constitue un exemple.

Son assistance multiforme aux militants persécutés partout dans le monde, son activité éditoriale-éducative, l'organisation d'écoles de formation de cadres par la théorie révolutionnaire du marxisme-léninisme, le fonctionnement de réseaux d'information politique et d'information journalistique sont quelques aspects de l'action de l’IC.

Les problèmes et les contradictions de la stratégie de l’IC, qui ont affecté négativement tous les Partis communistes qui en furent membres, n’annulent pas pour autant sa contribution au Mouvement communiste international.

L'héritage de l’IC, l'étude de son expérience, est aujourd'hui précieux autant pour la reconstruction du Mouvement communiste international que pour la formation d’une stratégie révolutionnaire unique contre le pouvoir capitaliste.

De la 1e Internationale à la 3e Internationale (communiste)

1. Karl Marx et Friedrich Engels ont souligné le rôle historique de la classe ouvrière, comme « fossoyeur du capitalisme », et la nature internationaliste de sa lutte. Ils ont établi scientifiquement la nécessité et la possibilité de la révolution communiste ouvrière et ont posé comme condition préalable à sa victoire l'organisation internationale du mouvement révolutionnaire. Ils ont mis en paraalèle la corrélation entre la lutte de la classe ouvrière pour la conquête du pouvoir et la guerre entre les États bourgeois pour la distribution des marchés et des sources de matières premières.

Marx et Engels ont joué un rôle de premier plan dans la fondation de l'Union internationale des travailleurs (1ère Internationale), créée le 28 septembre 1864 par des syndicats ouvriers, des sociétés d’aide mutuelle, des groupes politiques et culturels et des organisations militantes. La 1ère Internationale a été créée comme une organisation internationale avec des sections et des pôles dans les différents pays. Elle a appelé à la solidarité internationale des travailleurs et a averti la classe ouvrière, en particulier les travailleurs allemands et français, du danger imminent d’une guerre franco-allemande. La Déclaration de fondation de la 1ère Internationale, inspirée du Manifeste communiste, a constitué alors un document important dans les luttes et pour donner une perspective à la classe ouvrière.

Tout au long de la 1ère Internationale, Marx et Engels ont joué un rôle de premier plan dans la lutte théorique, contre les perceptions petite-bourgeoises et autres empêchant la classe ouvrière d'exercer son rôle indépendant. Ils ont lutté contre l'opportunisme, l'anarchisme de Bakounine, le socialisme de Lassale et le syndicalisme anglais (trade-unionism).

Indépendamment des problèmes d’hétérogénéité idéologique, puisque ses Organisations n’avaient pas adopté le socialisme scientifique, la 1ère Internationale a contribué au renforcement de l’action syndicale aux niveaux national et international, au développement de leur activité politique. Elle a contribué à la prise de conscience de la nécessité de créer des partis politiques ouvriers. Sa dissolution (1876) était le résultat de son incapacité à remplir son rôle face au nouveau contexte social, devenu évident après la défaite de la Commune de Paris (1871), marqué par la montée en pussance de l'impéralisme capitaliste.

2. La 2ème Internationale fut formée le 14 juillet 1889 à Paris, cent ans après le déclenchement de la Révolution française et la chute de la Bastille, dans une période d'expansion rapide du capitalisme mondial, via la formation des monopoles et du capital financier, ainsi que du développement rapide du mouvement ouvrier. La 2ème internationale reposait principalement sur des partis formés par les fédérations et groupes de la 1ère Internationale sur lesquels forces réformistes, anarcho-syndicalistes et autres opportunistes exerçaient encore de l'influence en dépit que le marxisme soit devenu un courant dominant dans le mouvement ouvrier. La plupart des partis, faibles tant du point de vue organisationnel qu'idéologique et politique, cherchaient à restreindre la lutte aux cadres institutionnels bourgeois.

La domination du réformisme dans les partis de la 2ème Internationale peut s'expliquer par les nouvelles bases matérielles acquises des sociétés capitalistes développées de l’Ouest, dans lesquelles l’exploitation des colonies permettait à la classe bourgeoise de faire quelques concessions à la classe ouvrière nationale et de former une "aristocratie ouvrière" élargie.

La 2ème Internationale ne fonctionnait pas comme un centre révolutionnaire international. Dépourvu de direction unique, elle n’avait défini ni programme ni statuts communs, elle n’avait pas même un organe journalistique; dès lors, les décisions des Congrès de la 2ème Internationale n'avaient aucun caractère contraignant pour les partis nationaux.

La 2ème Internationale fut dissoute en 1916. Cela résulte de la domination de la dérive opportuniste qui a conduit la plupart des partis communistes européens à trahir les intérêts de la classe ouvrière en faveur de ceux de la bourgeoisie lors de la première Guerre mondiale impérialiste.

La plupart des dirigeants de la 2ème Internationale se sont retrouvés opposés au sein de camps impérialistes rivaux, certains sont même devenus ministres de la Guerre. Leur trahison n’est pas tombée du ciel mais cela fut le résulte, d'une part, de la ligne réformiste et de la coopération avec la bourgeoisie en temps de paix et, d'autre part, de « la défense de la patrie bourgeoise » en temps de guerre. Le réformisme de cette période a donné naissance au "social-chauvinisme". Les bolcheviks de Russie, sous la direction de Vladimir Ilitch Lénine, les Internationalistes – Spartakistes en Allemagne (Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, Franz Mering, etc.) et certains socialistes des Balkans n'étaient que l'exception confirmant la règle à l'époque.

De la création de l’Internationale Communiste à son autodissolution

3. La première guerre mondiale impérialiste a accéléré la mutation des partis sociaux-démocrates en partis bourgeois contre-révolutionnaires. La Révolution socialiste victorieuse d'octobre en Russie en 1917 a, quant à elle, confirmé la capacité de la classe ouvrière à prendre le pouvoir de manière révolutionnaire. Elle a mis à l'ordre du jour la nécessité de créer un centre révolutionnaire mondial unique, doté de principes révolutionnaires et d'une structure organisationnelle fondée sur la théorie de Marx-Engels et l'expérience de la révolution d'octobre. Lénine a joué un rôle de premier plan dans la création de ce centre. Il a soulevé la question du changement des programmes des partis ouvriers, du changement de leur nom en partis communistes, et de la nécessité de créer une nouvelle Internationale.

L’IC a été créée dans un contexte de montée du mouvement révolutionnaire en Europe: les soulèvements ouvriers en Finlande (1918), en Allemagne (1918-1923) et en Hongrie (1919), ainsi que l'action de travailleurs du monde entier au travers de grèves, manifestations et boycotts du transport de munitions au cours de l'intervention militaire impérialiste de 14 États contre la Russie révolutionnaire. L’IC a donné une impulsion significative à la création de Partis communistes, indépendamment du fait que ceux-ci - bien qu'adoptant ses proclamations - n’avaient pas encore acquis la maturité idéologique et politique pour formuler un programme scientifiquement élaboré et une stratégie correspondante.

4. 52 représentants de 35 Organisations de 31 pays d'Europe, d'Amérique et d'Asie ont pu prendre part au Congrès fondateur de l’IC, alors que certains délégués ne sont jamais arrivés au Congrès parce qu'arrêtés par les gouvernements bourgeois. Avec la création de l’IC, la scission des certains partis sociaux-démocrates, fut officialisée aux niveaux international et national.

La déclaration du Congrès estimait: « Une nouvelle ère a commencé! C'est l'ère de l'effondrement du capitalisme et de sa désintégration interne. L'ère de la révolution communiste prolétarienne ... ». La  déclaration de programme de l’IC proclamait la dictature du prolétariat et s’opposait à la démocratie bourgeoise en tant que forme légale de la dictature du capital. Il a édité un Manifeste adressé au prolétariat international.

En novembre 1919, l'Internationale de la jeunesse communiste a été créée à Berlin pour unir les forces révolutionnaires de la jeunesse, sur la base de l’orientation générale de l’IC, mettant en avant des revendications relatives aux conditions de l'éducation, de la vie, du travail de la jeunesse, et la lutte contre le militarisme.

En janvier 1920, la Fédération communiste balkanique (FCB) fut créée comme centre unique des Partis communistes des Balkans, dont la première décision a été de rejoindre l’IC.

L'Internationale communiste lutta contre l’influence de la social-démocratie sur le mouvement ouvrier. À la fin de la guerre, le personnel bourgeois et les forces opportunistes se sont adaptés, ce qui se traduisait par la domination du pacifisme dans leur propagande, contrairement à la nécessité pour la classe ouvrière de lutter pour la conquête du pouvoir. La 2e Internationale fut reconstruite sur cette base et, après la création de la 3e Internationale, la soi-disante 2e ½ Internationale a fonctionné durant quelques années et regroupé la social-démocratie « de gauche ». Ces deux organisations ont continué d'influencer le mouvement ouvrier, aidées également par les gouvernements bourgeois. Au niveau international, ils ont combattu le pouvoir soviétique. Dans le même temps, la 2e et la 2e ½ Internationale se sont regroupées au sein de l’Internationale syndicale d'Amsterdam, soutenue par le Bureau international du Travail, un organe de la Société des Nations impérialiste dont le but affiché était de promouvoir l'adaptation des classes bourgeoises et la collaboration de classe.

5. Le 2e Congrès de l’IC (Petrograd et Moscou, 6-25 juillet 1920) a adopté des positions et des statuts. Les positions posaient les questions de la préparation directe à la dictature prolétarienne, la formation dans chaque pays d'un PC unique, le renforcement de l’activité des groupes et des partis qui reconnaissaient la dictature du prolétariat, la combinaison du travail légal et illégal. Dans le même temps, ils ont estimé que l'action des partis et des groupes « est loin d'avoir subi cette modification fondamentale, ce renouvellement radical, qui est nécessaire, pour qu'on en reconnaisse l'action comme étant bien communiste et comme correspondant aux tâches de la veille de la dictature prolétarienne ».

Le document essentiel fut le texte contenant les 21 conditions d'admission à l’IC, suggérées par Lénine, critiquant les opportunistes et les représentants oscillants du Congrès qui affirmaient que le bolchevisme était un phénomène exclusivement russe. Il a montré l'ambition universelle du bolchevisme, qui n’allait pas à l’encontre des spécificités nationales. On trouve parmi ces conditions fondamentales  l’élimination des éléments sociaux-démocrates et réformistes des partis, l’acceptation du principe de centralisation démocratique au sein de chaque parti et de l’IC, la suspension des adhérants en désaccord avec les positions de l’IC, la condamnation du pacifisme, du social-chauvinisme et, donc, du colonialisme.

Lénine, par son livre « La maladie infantile du communisme (le gauchisme) », a combattu le sectarisme visant à rejeter la nécessité de combiner toutes les formes de lutte: la lutte parlementaire et la lutte de masse extra-parlementaire. Cependant, l'opportunisme de droite a exploité la lutte nécessaire contre cette forme de déviation pour se renforcer dans les lignes des partis de l’IC.

Parallèlement aux travaux du 2e (et depuis du 3e) Congrès de l’IC, des Conférences internationales de femmes représentantes ont été convoquées pour réfléchir à la spécificité des femmes au sein du mouvement communiste internationale. Ayant son siège à Moscou, le Secrétariat international desFemmes a été mis en place et dirigé par Clara Ceckin.

6. Le 3e Congrès de l’IC (Moscou, 22 juin - 12 juillet 1921) a tenté d'améliorer l'action des communistes au sein de forces ouvrières politiquement immatures et hétérogènes. Alors que la majorité des travailleurs syndiqués demeuraient piégés dans des partis sociaux-démocrates, un conflit idéologique aigu commençait à poindre au sein de certains partis comme en Allemagne et en Italie.

Les soulèvements révolutionnaires en Finlande, en Allemagne et en Hongrie furent des évènements de grande importance historique. Et le fait qu'ils n’ont pas été victorieux a conduit à un changement défavorable du rapport de forces. Dans le même temps, le pouvoir bourgeois s'est stabilisé; avec pour effet que la question de « réforme ou révolution » soit devenue un élément clé de la lutte idéologique au sein du mouvement ouvrier révolutionnaire. Pour le comprendre, il faut également prendre en compte la forte influence qu'exerçait la social-démocratie sur les syndicats, où les communistes étaient encore peu nombreux à cause des persécutions, de leur exclusion des lieux de travail et d'une propagande réactionnaire généralisée en faveur de l’« élimination du communisme » au sein des syndicats.

Le 3e Congrès a lancé le slogan « Parmi les masses » et la ligne du « Front ouvrier unique » qui aideraient, dans des conditions non révolutionnaires, l'action commune des travailleurs influencés par les différentes organisations politiques et syndicales.

Le problème central était qu'au sein des nouvelles couches non révolutionnaires les leçons de la lutte révolutionnaire dans les Soviets n’étaient pas enseignées. A cet égard, il fallait rappeler qu'afin d’obtenir la majorité au sein des Soviets, un puissant front idéologique avait été formé de février à octobre 1917 contre les mencheviks, des opportunistes déjà été mis en minorité dans le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (CSSR) avant 1917.

Lors du 3e Congrès de l’IC, l’Internationale Syndicale Rouge (Profintern) a été fondé (3 juillet 1921), fédérant 220 représentants syndicaux du monde entier, dans le but de reconstruire le mouvement syndical ouvrier suivant une direction révolutionnaire. Par les syndicats qui y ont adhéré (directement, en tant que syndicats sympathisants ou mouvements minoritaires), le Profintern a compté près de 17 millions de membres. Le Profintern a officiellement cessé son action à la fin de l’année 1937, mais - dans les faits - il a cessé de fonctionner bien plus tôt car les Syndicats rouges commençaient à fusionner avec les réformistes depuis 1934 en vue de former des Fronts populaires.

7. Après le 3e Congrès, la politique du « Front ouvrier unique » et les relations avec la social-démocratie ont fait l’objet d’une lutte idéologique dans les organes de l’IC.

Certains partis communistes ont correctement interprété le « Front ouvrier unique » comme une lutte pour le développement de l'influence communiste dans les masses ouvrières afin qu'ils se détachent de la social-démocratie. Dans d’autres cas, ce front unique était vu comme un moyen, par le bas, de changer la ligne de la direction des partis sociaux-démocrates et d'instaurer une coopération politique. Cette interprétation n'était pas justifiée.

Cette lutte a abouti à la prédominance de la coopération avec la social-démocratie et à la participation (ou au soutien) des partis communistes aux gouvernements bourgeois, décision adoptée au 4e Congrès de l’IC (Moscou, 7 nov. - 3 déc. 1922). Le Congrès a accepté la possibilité que les communistes participent soit à un gouvernement ouvrier-paysan, soit à un gouvernement ouvrier, qui ne seraient pas encore une dictature du prolétariat, même s’il ne considérait pas ces gouvernements comme point de départ historique inévitable pour la dictature du prolétariat.

8. Le 5e Congrès de l’IC (Moscou, 17 juin - 8 juillet 1924) a conclu qu'un « gouvernement ouvrier-paysan » pouvait être dans les faits identique à une dictature du prolétariat, bien qu'il accordait une attention particulière à la bolchévisation des partis communistes - ce qui signifiait leur développement sur la base des principes léninistes.

L’IC, après avoir changé plusieurs fois de façon contradictoire son attitude vis-à-vis de la social-démocratie, a progressivement affaibli sa position à l’égard de celle-ci, malgré le fait que cette dernière s'était clairement établie comme force politique contre-révolutionnaire du pouvoir bourgeois. De cette manière, les positions opportunistes de droite se sont renforcées au sein des partis de l’IC.

9. La discussion sur le Programme de l’IC, commencée au 3e Congrès (1921) s’est achevée au 6e Congrès (Moscou, 15 juillet - 1er septembre 1928).

Le Programme a justement mis en avant l'analyse léniniste que « l’inégalité  du développement économique et politique est une loi absolue du capitalisme » et qu'il « s’ensuit que la victoire du socialisme est possible au début dans un petit nombre de pays capitalistes ou même dans un seul pays capitaliste pris à part ». Cependant, il a défini trois types de révolutions fondamentales pouvant mener à la dictature mondiale du prolétariat, toutes définies en rapport à la place du pays capitaliste dans le système impérialiste international: 1. Les pays du capitalisme développé, au sein desquels il était possible de passer directement à la dictature du prolétariat; 2. Les pays avec un niveau moyen de développement capitaliste, où la transformation démocratique bourgeoise n'était pas achevée et où un passage plus ou moins rapide de la révolution démocratique bourgeoise à une révolution socialiste était considéré comme possible; 3. Le pays coloniaux ou semi-coloniaux dans lesquels le passage à la dictature du prolétariat nécessitait une période entière pour transformer la révolution démocratique bourgeoise en une révolution socialiste.

Le caractère international de l'ère du capitalisme monopoliste et l’aiguisement de la contradiction fondamentale entre le capital et le travail ont été sous-estimés. En outre, l'analyse de l’IC ne prenait pas en compte le fait objectif que le développement inégal des économies capitalistes et les relations inégales entre les États ne peuvent être abolis dans le cadre du capitalisme. En fin de compte, le caractère de la révolution dans chaque pays capitaliste est déterminé objectivement par la contradiction fondamentale qu’elle doit résoudre, indépendamment du changement relatif de la position de chaque pays dans le système impérialiste international. Le caractère socialiste et les tâches de la révolution résultent de l’aiguisement de la contradiction fondamentale entre le capital et le travail dans chaque pays capitaliste, à l'ère du capitalisme monopoliste.

Le caractère de l’époque en tant qu’époque de transition du capitalisme au socialisme a été sous-estimé, ainsi que la capacité des relations de production socialistes à donner une grande impulsion, à libérer le développement des forces productives, comme cela a été démontré dans l'Union soviétique.

L'impérialisme était erronément interprété comme une forme de politique étrangère violente des plus puissants États, lorsque dans le système impérialiste il y avait des dizaines de pays (le capitalisme monopoliste s'était formé en Chine, ainsi qu’au Brésil). En même temps, leur qualification en tant que pays dépendantes ne tenait pas compte de l'interaction des intérêts entre la bourgeoisie étrangère et la bourgeoisie locale.

Un autre problème fondamental était que de puissantes forces bourgeoises politiques et sociales étaient incluses dans le processus révolutionnaire, des forces qui étaient déjà au pouvoir, comme en Turquie, ainsi que les classes bourgeoises du Maroc, de la Syrie, etc.

Le 6e Congrès programmatique de l’IC a souligné à juste titre que « la guerre et le capitalisme  sont inséparables». Il ressort de cette déclaration que « l'abolition de la guerre n'est possible qu'avec l'abolition du capitalisme ». Il a appelé les travailleurs à « transformer la guerre », qui risquait d’éclater parmi les États impérialistes, « dans une guerre civile des prolétaires contre la classe bourgeoise afin d'établir la dictature du prolétariat et le socialisme ».

Quant à la nature du fascisme, il a estimé qu’il s’agissait d’une forme de réaction capitaliste impérialiste dans des circonstances historiques particulières, « pour assurer une plus grande stabilité ... le capitalisme est de plus en plus forcée de passer du système parlementaire à (...) la méthode fasciste ».

Concernant la social-démocratie, il a apprécié: « Au moment le plus crucial pour le capitalisme, elle joue souvent un rôle fasciste. Au cours de son développement, la social-démocratie manifeste des tendances fascistes ». L'évaluation ci-dessus n'était pas correcte. La réalité est qu’à l’égard de la révolution socialiste, la social-démocratie jouait brièvement un rôle de pompier dans la crise des gouvernements bourgeois libéraux et laissait du terrain à des gouvernements fascistes.

10. Avant le 7e Congrès de l’IC (Moscou, 25 juillet - 21 août 1935), les PC français et espagnol, en accord avec le Comité exécutif de l’IC, avaient appelé à une coopération avec les partis sociaux-démocrates. Des Fronts populaires ont été formés en 1936 dans ces pays au titre de coopération politique entre partis communistes, partis sociaux-démocrates et autres partis bourgeois et mouvements opportunistes. Ces partis communistes ont ainsi soutenu, ou ont pris part, à des gouvernements qui ne contestaient pas le pouvoir capitaliste.

Le 7e Congrès de l'IC a qualifié la seconde Guerre mondiale qui s’approchait de guerre impérialiste, tout en donnant la priorité à la constitution d'un front antifasciste. Il a considéré, en effet, que l’émergence d’un gouvernement antifasciste pouvait être une forme de transition vers le pouvoir ouvrier.

Il faut noter une évolution de la caractérisation du fascisme avec le 7e Congrès, défini comme « dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes du capital financier ». Cette réévaluation du fascisme s'accompagnait de l'idée qu'une « voie révolutionnaire » s'ouvrait au sein des partis sociaux-démocrates, concluant alors à la nécessité de « fusionner les partis communistes et socialistes » à condition que ces derniers reconnaissent le renversement révolutionnaire de la souveraineté bourgeoise, l'unité d'action avec les partis communistes, le fonctionnement d'un nouveau parti basé sur le centralisme démocratique. Les conditions ci-dessus n'ont pas empêché que le 7e Congrès a créé son lot d'illusions et un esprit de réconciliation, de confusion et d’atténuation du front idéologique-politique contre la social-démocratie et l’opportunisme.

Après l'invasion de l'URSS par l'Allemagne nazie, l’IC a changé sa position sur la guerre qu'il a défini comme antifasciste, déclarant que « ... le coup fondamental est désormais dirigé contre le fascisme ... » et qu’ « à ce stade, nous n’appelons pas au renversement du capitalisme dans les différents pays, ni à une révolution mondiale (...), de cette lutte, nous ne devons pas repousser cette partie de la petite bourgeoisie, des intellectuels et de la paysannerie qui est ouvertement favorable au mouvement de libération nationale. Au contraire, nous devons les conquérir en tant qu'alliés et il faut que les communistes adhèrent à ce mouvement comme noyau dirigeant».

Une telle position a conduit à sous-estimer le fait que la nature de la guerre était déterminé par la classe qui la menait et par ses motivations et objets propres, qu'importe qu’elle ait été initialement ou à ce moment particulier en position défensive par rapport à l’agresseur. Il en a résulté que la lutte contre le fascisme et la libération de l'occupation étrangère, pour les droits et libertés démocratiques, a été malheureusement déconnectée de la lutte contre le capital.

Les débats sur la nature de la seconde Guerre mondiale au sein de l’IC ont été largement embrouillés par les hésitations de la politique étrangère de l'URSS, surtout déterminées par sa tentative de se défendre contre ce qu'elle considérait une guerre impérialiste. Toutefois, les objectifs propres de la politique étrangère d'un État socialiste ne peuvent se substituer à la nécessité de définir une stratégie révolutionnaire pour chaque pays capitaliste. En fin de compte, la garantie ultime pour un État socialiste est la victoire globale du socialisme ou sa prédominance dans un groupe de pays fort, et donc la lutte pour la révolution dans chaque pays.

11. Le 15 mai 1943, en pleine guerre impérialiste, il fut décidé l'autodissolution de l’IC sur proposition de son Bureau politique; décision ratifiér par tous les PC. Cette décision fut justifiée par le fait que l'IC avait rempli sa mission historique d'unifier le mouvement communiste international. L'acte de dissolution faisait également valoir la nécessité que le comité exécutif de l'IC, dans son objectif de rechercher des solutions aux questions que se posent le mouvement ouvrier, « parte des circonstances particulières et des spécificités de chaque pays et évite, en règle générale, l’implication directe dans les affaires organisationnelles intérieures des partis communistes ». Il a également fait valoir que: « ... compte tenu de la montée et de la maturité politique des partis communistes et de leurs dirigeants (...), tout en gardant à l'esprit que pendant la guerre actuelle quelques sections ont soulevé la question de la dissolution de l’IC en tant que centre dirigeant du mouvement syndical international, le Bureau du CE de l'IC, n'ayant pas la possibilité de convoquer une convention dans les conditions d’une guerre mondiale, se permet de soumettre la phrase suivante à la ratification des sections de l’IC: l'Internationale communiste (...) doit être dissoute ».

Staline a justifié l'autodissolution, affirmant, entre autres, qu’ « il sert de prétexte aux mensonges des hitlériens selon lesquels Moscou a l’intention d’intervenir dans les affaires des autres États et d'y faire dominer le bolchevisme ».

L’autodissolution de l’IC contradisait complètement les principes adoptés à sa fondation. Cela été en contradiction avec l'esprit et la lettre du Manifeste défendant l’internationalisme prolétarien et soulignant la nécessité, en toutes circonstances, d'adopter une stratégie révolutionnaire unique pour tous les partis communistes contre l'impérialisme international.

12. Après la Seconde Guerre mondiale, le besoin d'une action unique du Mouvement communiste international pour lutter contre les attaques unifiées de l'impérialisme a rejailli. Ce besoin nouveau s'est concrétisé par la création du Bureau d'information (Cominform) comptant les représentants de 9 partis communistes et ouvriers (URSS, Yougoslavie, Roumanie, Bulgarie, Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie, France et Italie). La réunion fondatrice s'est fixé pour objectif l'échange d'informations et une coordination des actions. Dans les faits, le Bureau d'information a joué un rôle de premier plan dans le Mouvement communiste international, même s'il était incapable de pouvoir satisfaire les besoins d'une nouvelle Internationale communiste. Le Cominform fut dissout en 1956 à la suite du tournant opportuniste marquant  le 20e Congrès du PCUS et de la crise du Mouvement communiste international qui s'en est suivie.

Des nouvelles formes de coordination de l'action du Mouvement communiste international, plus détendues, ont émergé avec les conférences internationales des Partis communistes et ouvriers, maizs celles-ci n’ont jamais réussi à créér les conditions pour qu'il soit possible de définir une stratégie révolutionnaire unique face au système impérialiste international.

Le KKE et l'internationale communiste

13. Avant la fondation de l’IC, le Parti socialiste ouvrier de Grèce (SEKE, par la suite KKE) s'était déclaré lors de son Congrès fondateur (17-23 novembre 1918) « membre de l’Internationale, uni et associé aux partis de tous les pays, qui luttent pour le renversement du capitalisme international et le triomphe du socialisme international ».

Le Premier Conseil national du SEKE (31 mai - 5 juin 1919) a dénoncé la ligne opportuniste de la 2e Internationale et a chargé le Comité Central de préparer l'adhésion du Parti à l'Internationale communiste.

Le SEKE, ayant pour représentant Dimosthenis Ligdopoulos, a participé en janvier 1920 à la fondation de la Fédération communiste balkanique (FCB).

Le 2e Congrès du SEKE (18-25 avril 1920) a décidé de l’adhésion du Parti à l’IC, en acceptant tous ses principes et toutes ses résolutions. Il a également décidé d'ajouter le terme « communiste » au nom du Parti, s'inscrivant dans les nouvelles orientations stratégiques et en affichant clairement son intention de s’associer avec l’IC.

S'est alors ouverte une période de lutte au sein du Parti avec des tendances de droite contestant la stratégie révolutionnaire de l’IC au nom d'une prétendue « spécificité nationale ».

Le 3e Congrès extraordinaire du SEKE (26 novembre - 3 décembre 1924) a finalement décidé d’accepter explicitement les décisions de l’IC et de la FCB et de changer le nom du Parti en Parti communiste de Grèce (KKE) (Section grecque de l'Internationale communiste).

Le KKE a reçu beaucoup d'aide de l’IC. Dans le même temps, il a gagné en maturité idéologique-politique comme le reste du Mouvement communiste international, puisque l’IC fonctionnait alors comme un parti mondial.

Les changements et les variations continus de la ligne de l’IC (par exemple par rapport au contenu du gouvernement ouvrier-paysan), certaines de ses positions et positions fondamentales (par exemple la stratégie de la « démocratie de gauche» et la classification des pays lors du 6e Congrès), ont toutefois eu un impact négatif sur la formulation de sa stratégie.

Toute critique à l’égard de l’IC appelle automatiquement une autocritique du KKE, qui ne nie pas son histoire ni sa contribution et, surtout, ne soustrait pas à la responsabilité de chaque parti-membre à l'égard du mouvement populaire - ouvrier de son pays et au niveau international.

14. Lors de la réunion du CC du KKE (2 juin 1943), la décision du Bureau du CE de l’IC sur sa dissolution fut acceptée. La décision du CC indiquait que « la dissolution (...) est aujourd'hui le seul acte approprié d'une bonne politique marxiste»,  que « la décision de l'Internationale communiste est la conséquence logique et l'évolution de la ligne qu'elle s'est fixée lors de son 7e Congrès » et que « la dissolution supprime tout obstacle à la consolidation de la lutte nationale ». Plus tard, le 7e Congrès du KKE (1-6 octobre 1945) a adopté une résolution sur « l'unité politique internationale de la classe ouvrière ». La résolution exprimait alors le « souhait d'incorporer, le plus rapidement possible, tous les partis ouvriers du monde qui croient au socialisme, quelle que soit leur couleur, dans une nouvelle organisation politique internationale unique de la classe ouvrière ». Sur le fond, il abordait la question de la coopération des PC avec les sociaux-démocrates au niveau international.

15. Pour le KKE, l'évaluation de la stratégie, de l'évolution et de l'autodissolution de l’IC reste ouverte à un examen plus approfondi. Un facteur important pour la poursuite de cette étude serait la collecte des ressources nécessaires concernant les discussions au sein des organes de l’IC, des organes des PC(b), les discussions bilatérales des partis représentés au CE de l’IC.

La nécessité d'une organisation internationale du mouvement ouvrier révolutionnaire découle du caractère international de la lutte de classe. La question de l'unité idéologique et de la stratégie révolutionnaire est également un devoir de chaque PC.

Le 20e Congrès du KKE (30 mars - 2 avril 2017) a confirmé « le regroupement et le développement du mouvement communiste international constituent une tâche permanente et stable de notre Parti. Elle émerge du caractère international de la lutte de classe »; que « le mouvement communiste est en régression, il trouve difficile de réagir à l’offensive du rival de classe, qui utilise non seulement des moyens de répression mais aussi des moyens idéologiques et politiques, avec l'influence de l'opportunisme ». Le KKE élabore des initiatives visant à former des conditions qui donneront un élan à l’adoption d'une stratégie commune pour tous les PC, à travers des formes appropriées telles que, par exemple, l’Initiative communiste européenne ou la « Revue communiste internationale ».

Dans le même temps, l'objectif de la formation d’un pôle marxiste-léniniste au sein du Mouvement communiste international existe toujours pour notre parti. Le KKE est conscient du fait que « la procédure du regroupement révolutionnaire sera lente, tourmentée, fragile, elle se fondera à mesure que les partis communistes se renforceront complètement dans leur pays, aux niveaux idéologique-politique et organisationnel. En surpassant les positions erronées qui ont dominé le Mouvement communiste international au cours des décennies antérieures. En jetant des bases fortes au sein de la classe ouvrière, dans des secteurs d’importance stratégique de l’économie, en renforçant leur intervention au sein du mouvement ouvrier – populaire », chaque PC se renforcera et il associera l’action révolutionnaire à la théorie révolutionnaire.

Le slogan du « Manifeste communiste » est toujours d’actualité :

« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Le CC du KKE

26/02/2019

Traduction MR pour Solidarité Internationale PCF

http://solidarite-internationale-pcf.fr/2020/05/100-ans-de-l-internationale-communiste.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail


 

MICHEL RAIMBAUD : AVEC DE TELS PROTECTEURS, PLUS BESOIN D'ENNEMIS

Avec de tels protecteurs, plus besoin d’ennemis

Publié par: Michel Raimbaudle: Dans: A La UneACCUEILActualitéActualité_Moyen_OrientGéopolitique

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Le sinistre printemps 2020 s’estompe, laissant en héritage des multitudes hébétées. Le coronavirus n’a pas seulement suscité d’innombrables vocations de diafoirus et laissé le champ libre aux théoriciens de l’enfermement global ou aux maniaques du couvre-feu. Sa promotion au rang de tragédie du millénaire s’est faite au prix d’un matraquage médiatique insensé qui a incrusté dans les opinions mises en situation, entre autres sornettes, l’idée que le « monde d’avant » était balayé à jamais, le confinement n’étant que l’entracte permettant de changer le décor pour un « monde d’après » reconstruit sur de nouvelles bases. Les occidentalistes ont repris en boucle cette nouvelle version de la « fin de l’Histoire », relayant le pétard mouillé de Fukuyama, l’une des théories messianistes dont sont friands les intellectuels américains, soucieux de recycler sans fin un rêve hégémonique inoxydable.

– Après avoir héroïquement résisté à dix ans de guerre planétaire conduite par la mal nommée communauté internationale, ce n’est pas la barbare loi américaine dite Caesar Syria Civilian Protection Act, qui entre aujourd’hui en vigueur, qui va changer la donne sur le terrain. Une loi inique, impossible à appliquer, entrée en vigueur alors que la pandémie Covid-19 n’a pas encore été vaincue et condamnable moralement, humainement et stratégiquement. Une forme de terrorisme économique déclenchée par l’Amérique pour tenter de gagner une guerre déjà perdue. Photo DR

La pandémie ayant gagné rapidement les cinq continents, pour la première fois peut-être l’humanité entière partageait en temps réel un sort commun face à « Un mal qui répand la terreur, Mal que le ciel en sa fureur, Inventa pour punir les crimes de la terre, La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom). Tous régimes confondus, des dictatures aux grandes démocraties, « ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ». Confronté à ce péril « universel » et conscient de n’être plus tout à fait le centre de l’univers, l’Empire Atlantique, de droit divin plus égal que les autres, se devait de reprendre les choses en main. Ne sait-on pas depuis longtemps que la fiction peut se substituer à la « réalité observable » à condition d’être projetée sans complexe et renouvelée sans trêve ? En 2005, à un journaliste qui l’interrogeait innocemment, Karl Rove, conseiller de George Debeliou, avait expliqué cyniquement : « Nous les Américains, nous sommes maintenant un Empire, et lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Pendant que vous étudiez studieusement cette réalité, nous ne perdons pas de temps. Nous agissons et nous créons d’autres réalités nouvelles qu’il vous est loisible d’analyser. (…) Nous sommes les acteurs et les producteurs de l’Histoire. A vous tous, il ne reste qu’à étudier ce que nous créons ». En d’autres termes, l’Histoire est écrite par les vainqueurs ; en contrôler ou fabriquer le récit c’est déjà se poser en vainqueur.

– De façon assez inattendue, la pandémie a mis en lumière le basculement en cours de l’ordre international au profit du bloc « eurasien ». Déjà en déclin tangible, économiquement, financièrement, militairement, le camp occidental a perdu le magistère moral qui lui permettait d’imposer sa conception de l’humanitaire, terrain propice aux ingérences et guerres de changement de régime. Grande première, c’est vers Pékin, Moscou et Cuba que se sont tournés les pays frappés par le virus. Les présidents russe et chinois, Vladimir Poutine et Xi Jinping, les vrais animateurs du bloc eurasien ne laisseront pas la Loi César étouffer la Syrie, leur alliée historique.

Quinze ans plus tard, habités de cette conviction intime, les nostalgiques de la ci-devant « puissance indispensable » estiment toujours qu’ils peuvent vendre aux opinions leurs slogans éculés en changeant l’enseigne de la boutique. Conçu au sein des lobbies impériaux à la faveur du tohu-bohu covidique, le « Nouvel Ordre Mondial » sanitaire piloté par les fondations et les milliardaires anglo-saxons n’est rien d’autre que la nouvelle mouture de la « communauté internationale » de naguère, manipulée par des marionnettes de l’État profond. Corona ou pas, la volonté hégémonique est toujours là, de même que les mécanismes et outils ad hoc. Pour les opinions occidentales, il n’est pas nécessaire de renouveler les vocables, changer les têtes d’affiche suffit. Quant aux pays résistants, adversaires, cibles et/ou victimes du vieux syndrome de « l’homme blanc », ils ne seront pas dupes, mais on trouve toujours chez eux assez d’adeptes ou d’agents du « rêve américain » pour que le piège à gogos, qui a fait ses preuves, puisse fonctionner. Le but n’est évidemment pas d’apporter liberté ou « démocratie », mais de provoquer la destruction, la déstabilisation, le démantèlement des Etats « préoccupants » ou d’en changer le régime.

Après avoir lutté contre le communisme au temps de la guerre froide, c’est au nom de la « responsabilité de protéger » les peuples que, depuis 1991, l’Empire Atlantique mène des « guerres sans fin » afin d’étendre son emprise sur la planète. L’idée de créer une « loi humanitaire » pour contourner les principes fondamentaux des Nations Unies est née dans le sillage de la guerre du Biafra (1967), et on trouve parmi ses inspirateurs Bernard Kouchner, alors jeune médecin. Il faudra attendre vingt ans avant qu’elle soit théorisée lors d’une conférence sur « la morale et le droit humanitaire » sous forme d’un « droit d’ingérence » que le « monde libre », en 1987, n’est pas en mesure d’imposer. Le concept sera recyclé en « devoir d’ingérence », puis en « responsabilité de protéger » (R2P).

1991 est une date-charnière. Dopés par la chute de l’URSS et la dissolution du bloc communiste, les néoconservateurs estiment que l’heure est venue d’imposer au monde ce qui ne pouvait l’être au temps de la guerre froide, l’ordre américain. Présentée comme une responsabilité subsidiaire de la nouvelle « communauté internationale », réduite en fait aux trois membres permanents occidentaux du Conseil de Sécurité et à quelques pays affinitaires (like-minded countries), la R2P pourra désormais être invoquée sans risque, bien qu’elle aille à l’encontre du droit onusien.

– L’exportation de la démocratie occidentale, une nouvelle forme des guerres coloniales.

C’est tout naturellement que ce « faux pavillon » servira, trente années durant, à donner un semblant de légitimité aux aventures de la « démocratisation », c’est-à-dire aux ingérences illégales visant à déstabiliser les « régimes préoccupants » (regimes of concern), qu’il s’agisse des « Etats Voyous » accusés de soutenir le terrorisme, de détenir des armes de destruction massive et de violer le Droit International, ou des « Etats faillis » soupçonnés de ne pas remplir leur obligation de protection des populations.

Au lendemain du 11 septembre, Debeliou Bush engage le monde dans « une guerre sans fin contre la terreur » à ennemis aléatoires. En février 2004, ce sera le Projet de « Grand Moyen-Orient » prévoyant de réformer, « démocratiser » et surtout « libéraliser » la « ceinture verte musulmane » de la Mauritanie au Pakistan. En fait, il vise à prendre le contrôle des ressources naturelles, à poursuivre l’encerclement de la Russie et à marginaliser le conflit israélo-palestinien. Une fois détruit l’État irakien et l’offensive lancée par Colin Powell contre la Syrie et le Liban, la « démocratisation » consistera à rendre la région plus réceptive aux vœux américains et plus « conciliante envers Israël.

Face au nouvel « ordre » mis en place, nul n’osera objecter que le GPS traceur de « Rogue States », inspiré par les « penseurs » néoconservateurs (Dick Cheney, Paul Wolfowitz, Richard Pearle, DonaldRumsfeld, etc…) ne mène ni à Moscou, Pékin, Bagdad, Téhéran ou Damas, mais plutôt à la Maison-Blanche, à Downing Street, ou vers d’autres peuples élus. La dérive ainsi entamée se traduira par la remise en cause du droit international, de la charte des Nations Unies et du système onusien dans son ensemble, et leur remplacement par une loi de la jungle implacable. C’est avec le plus grand naturel que les « grandes démocraties » assumeront leur nouveau rôle de « grandes voyoucraties », à l’image de leur guide bondieusard et criminel.

Comme le rappelle l’écrivain libanais Maan Bachour, la liste des guerres fomentées et menées, directement ou par procuration, par l’Amérique et ses complices est longue. Si la liste des champs de manœuvre est éclectique ( ex-Yougoslavie, Ukraine, Venezuela, Bolivie, Brésil, etc…), les pays et peuples arabes ou arabo-musulmans sont particulièrement visés : pas moins d’une vingtaine de guerres entre 1954 et 2010 ( y compris la mise à mort de l’Irak entre 1990 et 2003, le harcèlement contre la Syrie et le Liban des années 2000, l’appui illimité à Israël dans l’ethnocide contre le peuple palestinien), suivies de la longue série des « révolutions arabes ».

2011 marquera un tournant pour le « Nouveau Siècle Américain » et un coup d’arrêt partiel aux visées de Washington, ouvrant la voie à une épreuve de force entre l’unilatéralisme américain et les supporters d’un multilatéralisme à venir. En mars 2011, est lancée au Conseil de Sécurité l’opération « humanitaire » qui va détruire l’Etat libyen au nom de la R2P, la Russie et la Chine n’y ayant pas fait obstacle. En octobre, outrées d’avoir été bernées, elles surprendront en usant pour la première fois du véto pour interdire une intervention militaire en Syrie, barrant la route à tout projet basé sur la R2P…

Le projet israélo-américain a survécu à trente ans de messianisme. Malgré les échecs et le coup d’arrêt rappelé précédemment, l’Axe du Bien en est toujours à fomenter et entretenir des guerres de deuxième ou troisième génération, directes ou par procuration, sous couvert de la « responsabilité de protéger » (R2P), sa grande trouvaille. On connaît le bilan effrayant des guerres qui dévastent depuis dix ans le Grand Moyen-Orient. L’escroquerie ne devrait plus tromper personne mais elle ne suscite plus guère de réaction en Occident, abêti par son allégeance à l’atlantisme et au sionisme. Le mensonge est devenu si familier qu’il n’offusque plus. Le mutisme a ses avantages puisqu’il tend à faire oublier la poursuite effrénée des « guerres sans fin » que mènent les tontons flingueurs qui se succèdent à la Maison-Blanche, plus caricaturaux les uns que les autres, mais tous également nocifs. Le gangster à la mèche jaune est plus pittoresque que la moyenne, mais sa brutalité s’inscrit dans une longue lignée. Il vient à point nommé pour ses vassaux qui peuvent se dédouaner à bon compte en le critiquant avec virulence tout en soutenant en douce son errance politique, son aventurisme militaire et son banditisme assumé. Comme si rien ne pouvait plus indigner venant des rives du Potomac.
Dans les capitales des « grandes démocraties » défraîchies par l’engourdissement des mois de confinement, l’heure n’est plus à ergoter sur les faits et méfaits de l’imprésentable Tonton Donald, mais à la solidarité occidentaliste face aux « révisionnistes » modernes et leurs complices. Car l’herbe ne peut pas repousser aussi verte là où le « fléau de Dieu » est passé.
Il est en effet très improbable que la Chine, forte de sa superpuissance incontestable, et la Russie, à nouveau grande puissance militaire et pôle de référence diplomatique et politique, se prêtent au jeu d’un nouvel ordre mondial régi par un Empire manifestement en pleine débâcle.

– Les guerres de Syrie, dernier ouvrage paru de Michel Raimbaud

De façon assez inattendue, la pandémie a mis en lumière le basculement en cours de l’ordre international au profit du bloc « eurasien ». Déjà en déclin tangible, économiquement, financièrement, militairement, le camp occidental a perdu le magistère moral qui lui permettait d’imposer sa conception de l’humanitaire, terrain propice aux ingérences et guerres de changement de régime. Grande première, c’est vers Pékin, Moscou et Cuba que se sont tournés les pays frappés par le virus.

Pourtant, rien n’étant décidément nouveau au soleil de l’Occident, le « gouvernement mondial » que cherchent à promouvoir de douteux bienfaiteurs pour lutter contre les pandémies apparaît comme une nouvelle version de la « communauté internationale » dont il a été question précédemment. On y retrouve, bien qu’ils aient dépassé la date de péremption, des stratagèmes toujours consommables. Si le sadisme particulier avec lequel est traitée la Syrie doit susciter l’attention, c’est qu’il est plus que jamais l’objet d’une totale omerta. Mais on a aussi bien des raisons de flairer la volonté d’ingérence dans les « retours de printemps » arabes, les « hirak » du Liban, du Soudan et d’Algérie, où s’agite une « société civile » qui rappelle quelque chose.

Souvenir pour souvenir, qui l’eût dit qui l’eût cru, voilà un revenant venu tout droit du « monde d’avant » et qui semble avoir trouvé sa place dans le « monde d’après » sans heurter les esprits délicats de l’île atlantique : la « Loi Caesar pour la protection de la population civile en Syrie » (Caesar Syria Civilian Protection Act) n’est-elle pas le nom de ce nouvel oukaze qui vise à étouffer le pilier damascène de la résistance au projet israélo-atlantique et à affamer son peuple ainsi que ses voisins (Liban, Iran) et ses alliés. On se demande bien d’ailleurs ce qu’il reste à sanctionner dans un pays assommé depuis dix ans, à un rythme impressionnant, par les mesures coercitives de l’Amérique et l’Union Européenne. Comme le soulignait le représentant permanent de la Syrie auprès des Nations-Unies, Bachar al Jaafari, ces agressions interviennent malgré les appels internationaux à lever les sanctions dans le contexte du Coronavirus, alors que la « loi César » est sur le point d’entrer en vigueur, cette pratique n’étant pas une nouveauté de la part de Washington. Et de rappeler les volets de la deuxième ou troisième vague de l’inlassable bataille menée par l’Amérique et ses alliés (turcs et autres) pour tenter de gagner une guerre déjà perdue, le terrorisme économique des forces d’occupation, l’incendie (par ballons thermiques, par drones…ou par djihadistes interposés) des champs et récoltes, à l’est de l’Euphrate, dans l’oasis de Palmyre et ailleurs, équivalant à des crimes de guerre ou contre l’humanité. Damas ne se fait sans doute pas d’illusion sur le sort de la plainte adressée au Secrétaire Général des Nations-Unies et au Président du Conseil de Sécurité contre les trois occidentaux, la Turquie et « l’entité sioniste », passés d’une guerre par procuration (soutien, armement, financement des groupes terroristes et séparatistes) à une guerre directe d’agression.

Demandant un rapport « urgent et honnête » afin de déterminer si les sanctions sont conformes ou non aux décisions onusiennes, la Syrie « espère » que les Nations-Unies et le Conseil de Sécurité mettront un terme aux interventions américaines et occidentales ainsi qu’aux sanctions économiques unilatérales, tous ces crimes constituant des violations du droit international et une agression contre la souveraineté, la sécurité et l’intégrité de la Syrie.
Quelle idée ! Demande-t-on à des amis qui veulent tant de bien au peuple syrien de mettre fin à leur protection. Autant prier le sinistre James Jeffrey, l’envoyé spécial de Trump pour la Syrie, qui a l’air sérieux comme un Pape, d’ouvrir son panier pour voir ce qu’il a osé y mettre ?

Michel Raimbaud – 16 juin 2020

*Michel Raimbaud a eu une longue carrière de diplomate, à Paris, dans le monde arabe, en Afrique et en Amérique Latine. Il a été ambassadeur et directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Arabisant, il a étudié les problématiques de la zone Afrique du Nord – Moyen Orient.
Conférencier, professeur de relations internationales, Michel Raimbaud a contribué à des revues et ouvrages collectifs. Il est l’auteur de plusieurs livres, notamment Tempête sur le Grand Moyen-Orient, aux Éditions Ellipses

http://www.afrique-asie.fr/avec-de-tels-protecteurs-plus-besoin-dennemis/


 

ALAIN RUSCIO : RÉFLEXIONS SUR LA "BLANCHITUDE"

sur la naissance d’un préjugé qui se présente comme une évidence

Réflexions sur la « blanchitude »,
par Alain Ruscio

publié le 15 juin 2020 (modifié le 16 juin 2020)

Contenu

De quelle couleur sont les Blancs ?, c’est la question que pose le titre d’un livre dirigé par Sylvie Laurent et Thierry Leclère paru en 2013 aux éditions La Découverte, sous-titré Des « petits Blancs » des colonies au « racisme anti-Blancs ». Il s’interroge sur la mentalité née parmi les Européens des colonies, faite d’un sentiment de supériorité, mais aussi d’inquiétude et même de peur, qui a produit l’idée, durable et bien ancrée, que la blancheur de l’épiderme représenterait une « normalité » et serait le signe d’une prévalence hiérarchique au sein de l’espèce humaine. On trouvera ci-dessous le texte qu’Alain Ruscio a publié dans ce livre, sous le titre « Blanc, couleur de l’Empire », qui est une réflexion plus que jamais d’actualité sur cette réalité habituellement jamais nommée, la « blanchitude ».

Blanc, couleur de l’empire

par Alain Ruscio

Texte paru dans le livre dirigé par Sylvie Laurent et Thierry Leclère, De quelle couleur sont les Blancs ? Des « petits Blancs » des colonies au « racisme anti-Blancs », publié à La Découverte en 2013. Actuellement épuisé en version imprimée, ce livre est disponible en version numérique sur Cairn.info.
 

La présentation du livre par l’éditeur
 



« Blanchitude » est un néologisme dont on peut s’étonner qu’il n’ait pas eu un destin au moins comparable à celui de son antonyme, « négritude », cher à Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon-Gontran Damas (pourquoi diable oublie-t-on d’ailleurs toujours ce troisième grand écrivain ?). Et pourtant, « blanchitude » est un mot lui aussi chargé de signification, mais pour des raisons évidemment opposées. Le premier usage par nous avons retrouvé date de 1964. Cette année-là, la revue L’Esprit public, née au sein de la mouvance OAS, et qui se maintint dans les eaux de l’extrême droite quelques années après la fin de la guerre d’Algérie, annonça fièrement la naissance d’une Association pour le développement de la blanchitude, qui se donnait comme objectif « la promotion de la race blanche, injustement décriée et opprimée de toutes parts ». Vieille tactique. Cet usage se voulait une réponse, naturelle en quelque sorte, à la négritude. Le parallèle est cependant fallacieux car le concept de négritude avait été une réaction d’opprimés, retournant une thématique infamante pour en faire une fierté. Il n’a jamais été méprisant vis-à-vis des autres composantes de la communauté humaine, sauf chez certains extrémistes extrêmement minoritaires. Celui de blanchitude, qui se présente volontiers comme une défense, est en fait une attaque masquant, d’ailleurs maladroitement, la volonté de maintenir une domination séculaire. Même si le mot n’était pas utilisé à l’ère esclavagiste, puis lors de la domination coloniale, la blanchitude a en permanence sous-tendu, tout à la fois l’effort de conquête, puis de domination, des Blancs sur les autres « races », et la justification de cette politique.

La fierté d’être blanc

A-t-on suffisamment remarqué combien les expressions de la langue française qui font référence à la blancheur sont chargées de positivité ? « Avoir carte blanche », c’est agir en toute liberté, en fonction des critères par soi choisis… « Montrer patte blanche », c’est prouver que l’on est un interlocuteur digne de confiance… « Marquer une journée d’une pierre blanche », c’est avoir connu un grand bonheur, un événement exceptionnel… « Manger son pain blanc en premier », c’est commencer un moment de sa vie par un événement heureux… De là à affirmer que la blancheur de la peau a une signification valorisante parce qu’une puissance dépassant les hommes — la Nature ? la Providence ? — la leur a envoyée, il n’y a qu’un pas : « La nature, aussi parfaite qu’elle peut l’être, a fait les hommes blancs », écrit fièrement Buffon [Buffon, 1853].

Sans doute faudrait-il chercher dans les tréfonds de l’imaginaire de l’homme d’Occident les racines de cette assimilation Blanc = félicité, bonheur, réussite, et donc (tout ne serait-il pas dans ce donc ?) supériorité. « L’Européen, appelé par les hautes destinées à l’empire du monde qu’il sait éclairer de son intelligence et dompter par sa valeur, est l’homme par excellence, et la tête du genre humain », prétend Julien Joseph Virey [Virey, 1824]. Que l’on regarde la date de cette publication : 1801. L’expédition d’Égypte, la première de l’histoire de la colonisation française de type moderne, est encore dans tous les esprits. Une autre, en Algérie, commence à se dessiner. Ce siècle, le XIXe, commence donc sous le signe de l’expansion coloniale. Aux commandes : les Blancs. Sous le joug, tous les autres : les Noirs, les Jaunes, les Olivâtres, les Rouges, les Bruns, les Bronzés, les Cuivrés, les Basanés. En ce domaine, le vocabulaire racial fut imaginatif… Et l’immense majorité des uns et des autres — les premiers par morgue, les autres par excès de pessimisme — crurent bien, un temps, cette situation coloniale éternelle [Balandier, 1951].

Il serait fastidieux de relever toutes les affirmations de cette période de bonne conscience quasi généralisée. On peut dire que la grande majorité des beaux esprits — même parmi ceux qui, par ailleurs, se réclamaient des valeurs républicaines, humanistes — considéraient que la race blanche, pourvue des attributs incontestables de la civilisation (mot utilisé par eux uniquement au singulier), était, par nature, par mission, par devoir, destinée à dominer les autres groupes humains. Pour Arthur de Gobineau, car il faut toujours en cette matière commencer par lui, « toute civilisation découle de la race blanche, aucune ne peut exister sans le concours de cette race » [de Gobineau, 1853-1855]. Théophile Gautier, qui fut un temps un critique de théâtre renommé et redouté, fait ici une digression, à propos d’une pièce qui représentait des acteurs grimés en Noirs : « Dieu […] a teint de couleurs graduées les différentes races, selon leur valeur d’intelligence, depuis le blanc mat jusqu’au noir d’ébène ; les cerveaux obscurs font les peaux sombres. Les nuances iront toujours s’éclaircissant, et l’on peut prédire hardiment que dans quelques milliers d’années, il n’y aura plus de nègres, même au cœur de l’Afrique » [Gautier, 1845]. Un siècle plus tard, André Siegfried, l’un des intellectuels les plus influents de son temps, membre de l’Académie française, professeur au Collège de France, éditorialiste régulier du Figaro, écrivait : « La civilisation occidentale, si elle est le résultat d’un milieu, est aussi l’œuvre d’une race. Ce sont les Blancs, et eux seuls, qui ont fait l’Occident. La distance qui les sépare des Noirs, des Rouges est immense, et si les Jaunes sont capables d’une efficacité comparable, ils souffrent techniquement d’un retard de trois siècles ; dans ces conditions, notre civilisation comporte un domaine géographique, avec des limites, qu’on se sent curieux de préciser » [Siegfried,1950a].

Mais, puisque sur les pentes de l’affirmation de la hiérarchie entre les catégories d’hommes, on ne peut jamais vraiment s’arrêter, il fut des idéologues qui introduisirent encore une nuance. La « race blanche » possédait tous les attributs de la beauté, de l’intelligence, de la puissance ? Certes. Mais, pour paraphraser une boutade célèbre, il y avait des Blancs plus blancs que d’autres… et les Français, quasi par essence, étaient les meilleurs parmi les meilleurs. « La race française est, de toutes les colonisatrices,
à la fois la plus généreuse et la moins autoritaire et, avec des façades de despotisme administratif, elle respecte bien davantage l’indépendance et l’originalité des races », écrivaient en 1900 deux cousins natifs du monde colon de La Réunion, Georges Athénas et Aimé Merlo, qui signaient d’un pseudonyme unique, Marius-Ary Leblond
[Leblond, 1900].

La Race française, c’est d’ailleurs le titre sans ambiguïté d’un essai rédigé par le Dr René Martial [Martial, 1935] qui faisait suite à un autre essai très isolationniste sur l’immigration [Martial, 1931], et qui fut couronné par l’Institut de France. Le professeur sera par la suite l’un des « penseurs » majeurs de la France vichyste, titulaire notamment d’une chaire de « défense de la race » à l’Académie de médecine, membre de la Commission d’études des questions raciales de Darquier de Pellepoix.

À la même époque paraissait un ouvrage de Jean Giraudoux. On sait que le délicat auteur dramatique, le pacifiste de La guerre de Troie n’aura pas lieu, le polémiste de La Folle de Chaillot, fit une carrière diplomatique et se frotta à la politique. Mais on a un peu oublié de quelle manière. En 1937, il signait donc cet essai, ce pamphlet intitulé Pleins Pouvoirs [Giraudoux, 1937]. Après de délicates formules (« Notre terre est devenue terre d’invasion. […] L’Arabe pullule à Grenelle et à Pantin […] »), il y théorisait une sorte de « racisme à la française » : « Dans l’équipe toujours remarquable des hommes d’État qui prétendent à la conduite de la France, le seul qui sera compris, celui auquel il conviendra de tresser plus tard des couronnes aussi belles qu’au ministre de la Paix, sera le ministre de la Race. […] Le pays ne sera sauvé que provisoirement par les seules frontières armées ; il ne peut l’être définitivement que par la race française, et nous sommes pleinement d’accord avec Hitler pour proclamer qu’une politique n’atteint sa forme supérieure que si elle est raciale, car c’était aussi la pensée de Colbert ou de Richelieu. » En 1937, Giraudoux approuvait donc le chancelier Hitler. Consolation : il préconisait que la France pose le problème « différemment » de l’Allemagne. Nommé par la IIIe République finissante (juillet 1939) commissaire général à l’information, il n’aura pas le temps de mettre en œuvre ses idées.

Gobineau, en 1855, au moment du déferlement des conquêtes coloniales. Martial, en 1935, à l’apogée du système. Siegfried, en 1950, alors que le reflux est pourtant largement entamé… Et toujours les mêmes mots-drapeaux : civilisation, race. Les mêmes certitudes. Une même force de l’évidence. Ces opinons furent un temps partagées par l’immense majorité de leurs contemporains, en tout cas par les Blancs. Et on sait depuis longtemps que la gauche française, au nom de ses valeurs républicaines, laïques, émancipatrices, a puissamment contribué à la construction du corpus idéologique colonial. Selon un ouvrage récent, le socialisme de la première moitié du XIXe siècle a joué un « rôle majeur » dans l’édification de la « belle utopie » de l’Algérie française [Marçot, 2012a et 2012b]. Et rien ne serait plus anachronique, à propos du fameux débat Ferry/Clemenceau sur la politique coloniale, à la Chambre des députés en 1885, que de faire de Jules Ferry un homme de droite, car théoricien des « races inférieures », et de Georges Clemenceau, un pourfendeur de ces thématiques, un homme de gauche [1]. « L’Europe est habitée par des hommes de race blanche, qui sont les plus avancés en civilisation : Français, Anglais, Allemands, etc. », affirmait en 1888 un manuel scolaire à destination des écoles primaires. L’un des deux auteurs de ce manuel est Charles Richet, couronné par le prix Nobel de médecine en 1913. L’autre, Joseph Reinach, était membre fondateur de la Ligue des droits de l’homme et dreyfusard militant dès les premiers jours de l’Affaire Dreyfus. Rien n’est simple, en histoire des idées, dès qu’il est question de races…

Lorsqu’on a en tête cet état d’esprit des penseurs du temps, on imagine ce qu’il pouvait entraîner comme comportements chez les « petits Blancs », ces gens de condition modeste, parfois arrivés dans les colonies en situation d’échec social. « Des hommes sans existence, qui fuyaient quelquefois l’Europe pour des crimes et qui, grâce à leur épiderme blanc, étaient étonnés de retrouver sous le ciel des Antilles la considération qu’ils ne méritaient plus. La qualification générique de “petits Blancs” désignait tous ces individus », écrivait en 1819 le baron Pamphile de Lacroix, observant la société de Saint-Domingue [de Lacroix, 1819]. Un siècle et demi plus tard, la même constatation, sous la plume de Jean Guéhenno, en Afrique subsaharienne cette fois : « Le petit Blanc est pire sans doute que le grand Blanc. Sa prétention est à la mesure de son inculture. Sa blancheur lui est d’autant plus précieuse qu’il n’a vraiment aucun autre titre au commandement » [Guéhenno, 1954]. Pour Pierre Mille, l’une des grandes plumes du Parti colonial, les Blancs « se considèrent comme tous égaux et tous aristocrates, la couleur de leur peau étant ici le plus sûr, le moins contestable des titres de noblesse : la vraie noblesse, celle qui donne droit à des privilèges » [Mille, 1909]. Aristocratie, noblesse : les grands mots sont lâchés. L’opposition entre peaux blanches et peaux de couleur fait irrésistiblement penser à la distinction entre sang bleu et sang rouge, sous l’Ancien Régime.

Cette couleur, le blanc, est devenue le signe de ralliement de tous les coloniaux. « Dès qu’ils arrivaient, écrivait avec ironie Marguerite Duras, qui connaissait bien ce monde, ils [les Blancs] apprenaient à se baigner tous les jours, comme on fait des petits enfants ; et à s’habiller de l’uniforme colonial, du costume blanc, couleur d’immunité et d’innocence » [Duras, 1950]. Et que dire, alors, du casque, qui fit écrire tant de sottises — si on ne le portait pas, on risquait la mort foudroyante… —, ce casque forcément blanc, au point de devenir un symbole, aujourd’hui encore, de cette domination [Dorgelès, 1941] ? Pour les plus confiants, ou peut-être les plus naïfs, du monde des dominants, cette hégémonie de la race blanche était vouée à l’éternité. Toute l’histoire humaine, depuis les temps les plus reculés, l’avait préparée. Le XIXe et le début du XXe siècle l’avaient consacrée. Pourquoi, dès lors, les choses changeraient-elles ?

L’inquiétude d’être blanc

Mais derrière les fières certitudes avançaient, dès l’origine de l’expansion, les inquiétudes, les angoisses même : et si l’homme blanc avait planté le décor d’une intrigue dans laquelle il serait, à terme, la principale victime ? Car si la Nature ou, une fois encore, la Providence avaient pourvu la race blanche de tous les attributs de la puissance, si elles lui avaient permis de dominer le monde, elles lui avaient aussi, comme prises d’un ultime remords, ôté… le nombre.

Chaque Blanc, sous les tropiques, était fatalement, immensément, dramatiquement, minoritaire. Comme l’aristocrate d’antan. Aussi la phobie de l’encerclement était-elle partie intégrante du vécu de ces privilégiés, ceux de l’Ancien Régime et ceux de la situation coloniale. Dans les premiers temps de la colonisation de l’Algérie, les villages étaient militarisés. Dans L’Afrique (le « Journal de la colonisation française, fondé à Paris par les colons de l’Algérie »), on peut lire cette description d’un village de colons, à Fondouk : « Bien que les circonstances actuelles ne permettent pas de supposer aucun acte d’hostilité sérieuse de la part des indigènes, le nouveau village aura avant deux mois son mur d’enceinte flanqué de quatre tourelles. Ce sont de ces précautions que l’on doit désirer de voir inutiles, mais qu’il est toujours raisonnable de prendre, ne fût-ce que pour fortifier le moral des colons » [L’Afrique, 1845]. Toute l’histoire de la cohabitation entre dominants et dominés, à l’époque coloniale, est résumée dans cette sensation d’être épiés, guettés, fragilisés. En un mot, encerclés. « Les Européens d’Algérie ont tous plus ou moins une mentalité d’assiégés », analyse Gilbert Meynier dans une thèse majeure [Meynier, 1981]. En Algérie, le rapport démographique variait entre un à cinq et un à dix. En Indochine, c’était plus flagrant encore : deux Européens pour mille « indigènes » [2]. D’où l’angoissante question : et s’ils se révoltaient ? Lorsque les « indigènes » en question passèrent effectivement à l’action, le recours à la force fut le plus souvent disproportionné. Pour chaque mort français, dix, cent cadavres d’insurgés, comme lors des révoltes de Kanaky en 1878, du Rif en 1924-1926, du Nord et du Centre Vietnam en 1930, de Sétif et Guelma en 1945, de Madagascar en 1947, et dans tant de lieux encore.

 

Le 13 juin, place de la République, à Paris, des habitants déchirent la banderole déployée par des suprémacistes blancs « identitaires » lors d’un rassemblement antiraciste (AFP)

L’image des hordes barbares submergeant un Occident, certes supérieur en intelligence et en technologie, mais démographiquement distancé, hante les écrits de l’époque coloniale. Émile Faguet, écrivain et essayiste populaire, qui entrera à l’Académie française en 1900, constate, effaré : « Les races de couleur ont la puissance prolifique. Les Chinois, étouffés dans leur immense empire, sont quatre cents millions. On calcule que, dans soixante ans, pas plus, les collégiens qui passent leur baccalauréat en ce moment verront cela, ils seront huit cents millions » [Faguet, 1895].

Entre 1894 et 1905, en Asie, un monde a basculé. En 1894-1895, Japonais et Chinois s’affrontèrent. En 1900, les Boxers assiégèrent les légations européennes à Pékin. Cinq ans plus tard, la victoire japonaise sur la Russie tsariste sonna comme un coup de tonnerre : ainsi, une « race de couleur » pouvait vaincre la race blanche. Au lendemain de la guerre sino-japonaise, Émile Faguet concluait : « On voit maintenant très net les résultats de la civilisation des quatre derniers siècles, de l’expansion de la race blanche. La race blanche conquiert le monde, et, d’abord, elle en profite pour elle, elle l’exploite comme une grande ferme. Puis, pour mieux l’exploiter, elle y fait des chemins et des routes par eau, par terre, par montagnes, par fleuves, par mer, par déserts. De cette façon, elle l’ouvre non seulement à elle-même, mais aux autres habitants de la planète. Ceux-ci se répandent partout où la race blanche s’est répandue elle-même, habitent avec elle les pays, autrefois déserts, découverts par elle, et reviennent avec elle aux pays d’où, d’abord, elle les avait refoulés. »

En 1895, date de la fin de la guerre sino-japonaise, Camille Mauclair publiait un Orient vierge. Roman épique de l’an 2000, roman à thèse qui s’achève par l’exigence d’une « levée unanime de l’Europe confédérée au devant du péril jaune ! » [Mauclair, 1895]. Deux ans plus tard, le sociologue Jacques Novicow reprenait son article paru dans la Revue Internationale de Sociologie et publiait sous forme de plaquette Le Péril jaune. En 1901, Edmond Théry signait lui aussi un Péril jaune. Mais le record de médiocrité et de racisme appartient au commandant Driant qui, sous le pseudonyme de Danrit, signait en 1909 L’Invasion jaune. Le livre, qui rencontra immédiatement un immense succès, s’achève sur la vision de cavaliers barbares descendant les Champs-Élysées avec des têtes blanches plantées sur des piques. Partout en Europe, la peur du péril jaune était présente : Bismarck avouait sa crainte de voir un jour « les Jaunes faire boire leurs chameaux dans le Rhin », et l’écrivain anglais Sax Rohmer créa en 1913 le personnage du Docteur Fu Manchu, un premier roman au succès si fracassant qu’il sera suivi d’une quinzaine d’autres.

Dès qu’un conflit opposant (ou, en tout cas, incluant) Blancs et hommes de couleur apparaissait, le prisme de la lutte des races était souvent le premier utilisé. Un demi-siècle après Émile Faguet, durant la guerre d’Indochine, André Siegfried, déjà cité, donna son interprétation des premiers revers français : « Ce qui est en cause, ce n’est pas tant le statut colonial lui-même que le destin dans le monde de la race blanche, et avec elle de la civilisation occidentale dont elle est le garant, le seul garant » [Siegfried, 1950b]. Siegfried, au moins, avait l’excuse d’avoir le nez collé sur l’actualité. On n’en dira pas autant d’un général en retraite, déplorant, pour le trentième anniversaire de la chute de Dien Bien Phu : « C’est la race blanche qui a perdu » [Bigeard, 1984].

La normalité d’être blanc

Le préjugé de couleur, certes largement majoritaire des siècles durant, a toutefois été contesté. De tout temps, des intellectuels, des politiques, des hommes de terrain ont bataillé contre les théories officielles. La thèse qui affirme qu’après tout le racisme fut l’apanage de tous et que le condamner aujourd’hui est un exercice vain et anachronique ne tient pas. La simple existence de textes antiracistes est la preuve qu’il était possible de ne pas succomber à l’air du temps. Lorsque le plus célèbre anthropologue français du XIXe siècle, Paul Broca, et ses disciples tentèrent d’établir un soubassement scientifique au racisme, rares furent les chercheurs à contester ces thèses, mais Jean Louis Armand de Quatrefages fut de ceux-là (ce qui ne l’empêcha pas d’écrire des lignes violemment racistes à d’autres occasions) : « En fait, la supériorité entre groupes humains s’accuse essentiellement par le développement intellectuel et social ; elle passe de l’un à l’autre. Tous les Européens étaient de vrais sauvages quand déjà les Chinois et les Égyptiens étaient civilisés. Si ces derniers avaient jugé nos ancêtres comme nous jugeons trop souvent les races étrangères, ils auraient trouvé chez eux bien des signes d’infériorité, à commencer par ce teint blanc dont nous sommes si fiers et qu’ils auraient pu regarder comme accusant un étiolement irrémédiable » [de Quatrefages, 1877].

Au début du siècle suivant, un savant plutôt anticonformiste, Jean Finot (parfois appelé Louis-Jean Finot), s’est attaqué à son tour aux idées reçues dans Le Préjugé de races (c’est le titre de son ouvrage, qui aura plusieurs rééditions) : « La science de l’inégalité est par excellence une science des Blancs. Ce sont eux qui l’ont inventée, lancée, soutenue, nourrie et propagée, grâce à leurs observations et à leurs déductions. Se considérant au-dessus des hommes d’autres couleurs, ils ont érigé en qualités supérieures tous les traits qui leur étaient propres, en commençant par la blancheur de leur peau et la souplesse de leurs cheveux. Mais rien ne prouve que leurs traits si vantés soient des traits de supériorité réelle » [Finot, 1905]. Ces plaidoyers, et bien d’autres encore, amènent à une réflexion qui devrait être d’évidence (mais qui, des siècles durant, ne le fut pas) : même en nous replaçant dans le contexte de l’époque, aucune démonstration recevable ne pouvait classer une race, la blanche, en tête de l’humanité. Mais il y a encore bien du chemin à parcourir avant que cette idée, désormais acceptée par ceux qui ont réfléchi et travaillé sur la question, devienne le bien commun de tous les hommes.

Références bibliographiques


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[1] Tout comme fut anachronique la référence à ce même Clemenceau dans le discours du président Hollande, lors de son voyage à Alger, en décembre 2012.

[2] 35 000 Européens sur plus de 20 millions d’habitants au recensement de 1926 ; voir [Klein, 2012].

https://histoirecoloniale.net/Reflexions-sur-la-blanchitude-par-Alain-Ruscio.html


 

DOMINIQUE MUSELET : LE RACISME, UNE "MALADIE DE L’ÂME"?

Le racisme, une « maladie de l’âme »?

Par Dominique Muselet

Mondialisation.ca, 12 juin 2020

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C’est en tout cas en ces termes qu’Edouard Philippe a décrit le nouveau fléau qui vient de s’abattre sur lui. A peine remis des ravages du Coronavirus, une maladie du corps qui a balayé sur son passage le peu de crédibilité qu’il restait aux dirigeants français, le voilà qui doit faire face à un tsunami venu des Etats-Unis qui menace d’emporter le dernier rempart, la dernière protection, l’ultime soutien de l’oligarchie française et de ses dévoués serviteurs politiques : la police…

Sans confiance du peuple ni protection de la police, que restera-t-il à nos dirigeants pour sauver leur peau ? S’enfuir à l’étranger en hélicoptère comme Macron a failli le faire en décembre 2019, à l’apogée du mouvement des Gilets jaunes, ou mettre un genou par terre, comme la police étasunienne a été obligée de le faire aux Etats-Unis ?

Mais revenons à la surprenante déclaration du premier ministre. Quand un des porte-parole d’une oligarchie sans âme se met à nous parler de l’âme, on se dit que l’heure doit être grave. On pourrait même se laisser attendrir, mais attention, dans son esprit, c’est nous qui souffrons de cette maladie de l’âme, pas lui évidemment. C’est encore une manière de nous renvoyer, mine de rien, à notre condition ignominieuse (combien de fois avons-nous entendu les médias nous répéter que nous étions racistes ?) et de se mettre à part, au-dessus de nous ! C’est du racisme, non ?

Voilà comment le Larousse définit le racisme :

« Idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains, les « races » ; comportement inspiré par cette idéologie. Attitude d’hostilité systématique à l’égard d’une catégorie déterminée de personnes : Racisme antijeunes. »

Autrement dit, certains se croient supérieurs à d’autres du simple fait de leur appartenance à une race, une classe sociale ou un groupe.

Je trouve qu’il manque dans la définition la mention du rapport de force. Car le groupe qui se prévaut de sa supériorité raciale pour dominer l’autre, est bien sûr toujours en position de force. C’est sa position de force qui lui permet d’adopter un comportement méprisant et/ou abusif envers des personnes appartenant à un groupe qui, lui, se trouve en position de faiblesse. Le sentiment de supériorité vient de là. Le groupe minoritaire doit être reconnaissable, soit à la couleur de sa peau, soit à son accent, soit à son origine, et il doit être plus ou moins à la merci du groupe dominant. Le racisme des colons étasuniens envers les premières nations n’avait pas de limite. Dernièrement, après la destruction de la Libye par l’OTAN, les noirs, qui y étaient venus travailler du temps de Kadhafi, ont été soudain l’objet de persécutions racistes inouïes. En France, au moment de la guerre d’Algérie, le racisme colonial anti-maghrébin s’est institutionnalisé (comme le prouve la loi sur le voile). Il y a plusieurs autres minorités qui sont l’objet d’attaques racistes, mais l’Etat et la caste en charge du politiquement correct les combattent, ou font semblant de les combattre, et, par conséquent, c’est un racisme plus diffus, qui n’ose pas trop s’afficher, et qui est dénoncé quand il se fait trop voyant.

Quant à la maladie de l’âme, c’est une expression platonicienne qui désigne une vague tristesse, un taedium vitae, ou même une dépression. Pour les chrétiens, elle a aussi un sens moral, et fait référence, notamment, à la difficulté de distinguer le bien du mal. Une maladie de l’âme n’est pas une idéologie, mais une forme de déséquilibre psychologique ou spirituel.

Le racisme a-t-il toujours existé ?

Les deux plateformes : ségrégation raciale aux États-Unis

Source :  pxhere.com

Christian Delacampagne fait remonter le racisme antinoir au Moyen Âge dans « Une Histoire de l’esclavage, de L’Antiquité à nos jours » :

« Même si le mot « racisme » est un mot du XXe siècle, et même si les grandes doctrines racistes structurées comme des systèmes scientifiques datent du XIXe siècle, c’est dans les théories biologiques (ou pseudo-biologiques) du XVIIIe siècle que ces doctrines s’enracinent. Ensuite, c’est dans un fonds fort ancien de croyances « naturalistes » (communes, dès la fin du Moyen Age, au peuple et aux lettrés) que ces théories, à leur tour, trouvent leurs racines. […] Le racisme antinoir des Européens est donc déjà solidement constitué lorsque Colomb aborde aux rivages d’Amérique. C’est pour cette raison que les conquistadores éprouvent si peu de difficultés (et si peu de remords) à introduire l’esclavage dans le Nouveau-Monde. »

Et aucune difficulté non plus à esclavagiser et assassiner les peuples autochtones, à qui ils refusent d’ailleurs une âme…

Pierre Pluchon, spécialiste de l’histoire coloniale sous l’Ancien Régime*, fait remonter le concept de racisme aux Lumières :

« Les concepts de hiérarchie des races, de races supérieures et de races inférieures, ne sont pas l’invention du XIXe siècle, mais la création des Lumières ! Notamment de Montesquieu, découvreur d’un ordre des climats qui range l’humanité en classes d’inégale valeur, et de Voltaire, jongleur en sarcasmes cruels, qui en appelle à un bon sens caricatural qu’il croit étayé ! »

Marché aux esclaves de Zanzibar, deuxième tiers XIXe. Auteur : Bojan Brecelj/Corbis

Source : wikipedia.org

Si le racisme n’a pas toujours existé, comment est-il né ?

On approche à mon sens de la bonne réponse à cette question, avec George M. Fredrickson, qui écrit dans « Racisme, une histoire » :

« Le fait que le racisme scientifique prédarwinien se soit davantage épanoui en France et aux États-Unis qu’en Angleterre tient peut-être en partie, aussi paradoxal que cela puisse paraître, à leur héritage révolutionnaire d’États-nations fondés sur l’égalité des droits de tous les citoyens. Face à des normes égalitaires, il fallait trouver de bonnes raisons pour exclure. […] Le seul principe d’exclusion que les tenants de l’égalité civique pouvaient admettre sans difficulté était l’inaptitude biologique à une citoyenneté pleine et entière. Les mêmes arguments qui servaient à refuser aux femmes, aux enfants et aux malades mentaux le droit de vote et l’égalité devant la loi pouvaient être appliqués aux groupes raciaux que la science jugeait incapable d’assumer les droits et les devoirs de la citoyenneté démocratique. En France, le problème restait théorique car il n’y avait pas de minorités raciales importantes. Mais aux États-Unis, une véritable « démocratie de la race des seigneurs » vit le jour. »

Comme je l’ai déjà expliqué ailleurs les pères fondateurs des Etats-Unis d’Amérique étaient de grands admirateurs des Romains.

Le racisme n’est donc pas du tout une maladie de l’âme provenant d’un déséquilibre psychologique ou de carences morales, c’est plutôt le fruit délétère d’une autre idéologie, le capitalisme, l’idéologie du profit pour le profit, qui est née elle aussi à la fin du Moyen-Âge avec les Grandes Découvertes et qui, depuis, telle la gangrène, atteint et tue de plus en plus de peuples, de nature et de vie. Il fallait trouver de bonnes excuses, d’excellents prétextes, des raisons scientifiques imparables, pour pouvoir, en bons chrétiens, dépouiller, assassiner ou esclavagiser des millions d’êtres humains, uniquement par cupidité. Le racisme est né du besoin impérieux de justifier l’injustifiable (le génocide des Indiens, la traite négrière et l’esclavage dans les plantations).

Ou alors, si maladie de l’âme il y a, c’est celle de la soif de l’or. C’est elle qui a poussé l’Occident à inventer le racisme, en tant qu’idéologie au service de l’exploitation de l’homme par l’homme. Une idéologie qui justifie scientifiquement le fait de dénigrer, dévaloriser, inférioriser, vilipender ses victimes, pour se convaincre qu’elles méritent bien le sort inhumain qui leur est réservé par l’Occident, qui se trouve être de race blanche, la race supérieure, la race des exploiteurs, des voleurs, des assassins, des esclavagistes. Une maladie de l’âme qui s’est solidifiée en idéologie, en théorie scientifique, pour les besoins de la cause.

Mais me direz-vous, aujourd’hui c’est fini, l’esclavage est aboli depuis longtemps, l’apartheid aussi (enfin, sauf en Israël-Palestine) et donc pourquoi tout le monde ne fait-il pas la paix ?

Déjà l’esclavage à l’ancienne n’a pas disparu. Selon Humanrights.ch :

« Même après que tous les Etats au monde ont aboli l’esclavage de leur juridiction, celui-ci reste une réalité. Aujourd’hui comme hier, il existe de nombreuses formes d’exploitation de l’homme par l’homme, que l’on appelle l’esclavage moderne et qui concernent près de 40 millions de personnes dans le monde. »

Source de la carte : esclavagemoderne.canalblog.com

Ensuite, il s’est développé une forme d’esclavage déguisé, qui ne fait que croître et embellir sous la loi du marché soi-disant libre et non faussé. Il s’agit de l’exploitation de la masse des populations par une minorité de propriétaires qui se cachent dans les structures lointaines et opaques des multinationales pour faire trimer des gens qu’ils maintiennent sous le joug du triple chantage de la dette, de l’emploi, et du chômage. Ces puissants qu’Hollande avait promis de combattre (malheureusement comme ils n’ont pas de visage, il n’a pas réussi à les trouver) :

« Mon véritable adversaire n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature et pourtant il gouverneCet adversaire, c’est le monde de la finance ».

Ces invisibles, ces planqués, ces marionnettistes, se sont approprié tous les moyens de production, tous les leviers du pouvoir, partout. Ils n’ont jamais assez d’argent, ils ne font jamais assez de profit, ils n’ont jamais assez de pouvoir. Il leur en faut toujours plus pour acheter ou faire chanter tous ceux dont ils ont besoin pour maintenir ou encore augmenter leur fortune et leur pouvoir. Selon le WSWS, fin 2019 :

« Le Bloomberg Billionaires Index a indiqué que les fortunes des oligarques ont augmenté d’un total combiné de 1200 milliards de dollars, soit une augmentation de 25 % par rapport à 2018. Leur valeur nette combinée s’élève désormais à 5900 milliards de dollars. »

Le/la Covid-19 leur a permis de s’enrichir encore. Et ils vont pouvoir racheter à vil prix toutes les petites entreprises et les petits commerces dont nos dirigeants serviles semblent avoir organisé la faillite en les obligeant à fermer pendant des mois et en leur interdisant d’ouvrir (et là, pas de tolérance en proportion de l’émotion que ces injustices suscitent !) alors que l’épidémie est finie, sans doute pour pouvoir justifier le maintien d’un état d’urgence qui lui permet d’interdire ou de tolérer les manifestations, selon le bon vouloir du Prince.

Source :wsoctv.com

Cette exploitation généralisée des populations par un petit groupe de puissants capitalistes ne fait pas de différence entre les couleurs de peau, les origines, les cultures ; tous ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre y passent. Mais, par tactique, pour éviter que ces milliards d’exploités n’identifient la petite minorité-fantôme qui les contraint à perdre leur vie à la gagner, et ne se retournent contre elle, l’exploitation s’appuie, tout comme l’esclavage, sur un racisme culturel, instillé dès l’enfance par la société, les médias, l’école, un racisme qui divise et oppose entre eux ceux qui ne font pas partie de l’Establishment ou qui le combattent.

Ce n’est pas difficile parce que les gens sont pour la plupart malheureux (la consommation d’alcool, de tabac, d’antidépresseurs, de jeux a encore augmenté pendant le confinement) et la malheur, contrairement à ce qu’on dit, ne rend pas meilleur. Il est facile de greffer la haine de l’autre sur le désespoir. Comme dit l’écrivain et philosophe congolais, Kama Sywor Kamanda :

« Souvent, le racisme sert de manteau à l’ignorance, à la petitesse, aux frustrations et aux aigreurs des personnes complexées et faibles d’esprit. »

La classe dirigeante/possédante aussi est élevée dans l’idéologie raciste. Elle se croit supérieure par nature au peuple que sa naissance, sa fortune ou sa position lui permettent de dominer et de persécuter, comme on l’a vu pendant le confinement où nous avons été privés, par pur sadisme, de parcs, de sorties, de nos proches, terrorisés par les médias et inondés d’amendes et de punitions. Macron, dont le costume fait-main n’arrive pas à contenir l’Hubris, nous l’a d’ailleurs, expliqué sans détour : « Il y a ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien ». Et ceux qui réussissent (le plus souvent des héritiers, qui n’ont rien eu à réussir) haïssent et méprisent de tout leur cœur les moins que rien qu’ils exploitent et traitent comme du bétail, tout comme les planteurs leurs esclaves.

Les esclavagistes racistes actuels ont toujours besoin d’un corpus idéologique. Ce sont les économistes qui s’en chargent à coup de théories fumeuses et grandiloquentes comme le ruissellement, de courbes et de statistiques, de prévisions catastrophiques et de promesses paradisiaques, de vaches sacrées comme le marché, la concurrence, la méritocratie républicaine. Tout cela n’a pour seul but que de dissimuler la réalité : nous sommes, en fait, les nouveaux esclaves d’une nouvelle aristocratie qui est certaine d’appartenir à une race supérieure. Gilles Le Gendre nous l’a expliqué candidement : «Notre erreur est d’avoir probablement été trop intelligents, trop subtils… ».

Et il n’y a même pas besoin de nous acheter, il suffit de donner juste assez pour ne pas mourir de faim à ceux dont on a besoin pour pouvoir continuer de s’enrichir. Les autres, ceux qu’on ne peut plus exploiter, qu’ils mendient ou que leur famille ou quelque association s’en occupe !

Ce sont désormais les riches qui bénéficient de l’Etat providence. L’argent de nos impôts, car eux n’en paient pas, leur est distribué sans limite. La concurrence impitoyable, c’est pour les pauvres. Ils sont laissés à eux-mêmes, tandis que l’Etat est aux petits soins pour les riches. Le monde à l’envers !

Et c’est pour ça que le racisme augmente, partout, entre toutes les classes sociales, les ethnies, les groupes, les minorités. Dans la guerre de tous contre tous, avec des moyens d’existence de plus en plus précaires pour la majorité et des privilèges de plus en plus énormes et garantis pour les plus riches, les gens se regroupent comme ils peuvent, et certains critères sont plus faciles à mobiliser que d’autres, pour former des groupes de pression et essayer par tous les moyens et en utilisant tous les arguments, de surnager, de survivre.

Si les esclavagistes modernes réduisent en servitude 99% de la population de la planète, pourquoi les 99% ne s’unissent-ils pas contre eux ? Pourquoi s’attaquer aux blancs ?

D’abord, il faut préciser que ce ne sont pas tous les blancs qui sont cloués au pilori, mais seulement les blancs qui ont commis deux crimes bien précis et à l’échelle industrielle : l’esclavage et la colonisation. Même si d’autres peuples ont pu commettre de pareils forfaits au cours de l’histoire, aucun, sauf erreur, ne l’a fait de manière aussi systématique et scientifique que nous, ni pendant aussi longtemps. Nous avons atteint des sommets dans l’inhumanité, il faut le reconnaître, et il est tout à fait normal que nos victimes nous en veuillent. Que les formes anciennes d’esclavage ou de colonisation aient disparues ne changent rien à l’affaire. Les deux subsistent et se perpétuent, sous d’autres formes moins voyantes et plus hypocrites, qu’il serait trop long de détailler ici mais que tout le monde connait.

Ce n’est donc que justice, que les peuples que nous avons broyés et martyrisés au nom du profit veuillent se libérer de l’emprise des blancs, même si la plupart des blancs de ces pays sont aujourd’hui exploités de la même manière qu’eux, par une oligarchie mondialisée insaisissable et qui ne tient pas compte de la couleur de la peau, mais uniquement de la fortune et du pouvoir.

Le fait est que nous et nos ancêtre avons profité du fruit de ces crimes et que beaucoup d’entre nous continuent, par habitude ou frustration, à se sentir supérieurs aux peuples que nous avons réduits par le passé en servitude, bien que notre situation soit désormais à peine plus enviable.

Mais malgré tout cela, malgré l’horreur et la durée des crimes des blancs, il serait impossible de les dénoncer, ni de se soulever avec succès contre leurs auteurs et les descendants de leurs auteurs, si ces derniers détenaient toujours autant de pouvoir. Ce qui a vraiment changé, c’est que désormais on peut attaquer les blancs sans problème. L’hégémonie blanche, encore bien réelle, touche toutefois à sa fin. L’Occident est détrôné, notamment par la Chine. C’est le début de la fin de la domination de l’homme blanc. C’est le moment pour tous ceux qui ont souffert de la domination des blancs de soulever et de se venger.

L’Eglise a connu la même dégringolade et le même retour de bâton. D’intouchable, elle est devenue la cible de tous ceux qu’elle avait dominés, sermonnés, humiliés, abusés, de générations en générations. La vengeance l’a frappée, non pas au fait de sa gloire et de ses forfaits, mais plus tard, quand elle a commencé à perdre son pouvoir et sa puissance d’intimidation et qu’elle est devenue la proie des médias et de ceux qui aboient avec les loups. À ce propos, il faut voir comment les jeunes présentatrices blanches et bon chic bon genre de BFM TV ont épousé, en moins de deux, la cause de la famille Traore, jouissif !

Un autre facteur qui explique ces manifestations raciales ou racisées en France, c’est, comme je l’ai dit plus haut, la propension des pouvoirs à utiliser la tactique « diviser pour régner » en lançant les pauvres contre les pauvres.

Certains observateurs incriminent le multiculturalisme importé des Etats-Unis qui se répand en France. Outre que la culture étasunienne est omniprésente partout en France, les États-Unis « cajolent » les banlieues que nos dirigeants ignorent. Ils y promeuvent la culture étasunienne à coups de millions de dollars, à travers toutes sortes de programmes d’échanges, de voyage, d’étude, etc. Cela expliquerait que les jeunes des banlieues se soient si vite identifiés à ce qui s’est passé aux Etats-Unis et soient sortis manifester malgré les interdictions, bien qu’ils ne soient pas issus de l’esclavage mais de la colonisation.

Mais je ne le pense pas, la colonisation est à peine moins douloureuse que l’esclavage. Au lieu d’arracher ses enfants à un pays pour les réduire à l’esclavage dans un pays étranger, on arrache toutes les ressources et la culture d’un pays en réduisant ses habitants à la pauvreté et à la servitude, toujours pour enrichir un pays étranger. C’est peut-être un peu moins dur d’être asservi chez soi que dans un autre pays, mais l’un ou l’autre choix n’a pas été fait par bonté d’âme, mais parce que ça arrangeait le pays prédateur, en l’occurrence occidental…

Conclusion

Les vrais pouvoirs, les pouvoirs réels, actifs, sont invisibles ou intouchables. Soit on ne les connaît pas du tout, songez à tous ces cercles de décideurs internationaux qu’on découvre un jour alors qu’ils se réunissent secrètement depuis des dizaines d’années pour décider de notre sort en toute illégitimité, comme le cercle Bilderberg et tant d’autres, soit on les connait, mais comme il est interdit les critiquer, et même de les nommer, sous peine de très mal finir, on finit par les oublier. Les vrais pouvoirs sont occultes et/ou tabous.

Ce qui se passe en ce moment est le signe de la décadence de l’Occident. Tout comme les statues que l’on déboulonne en ce moment, l’homme blanc est tombé de son piédestal. Il a perdu son pouvoir, mais ce ne sont pas ses victimes qui le lui ont pris. L’Occident est en ruines, ses remparts sont détruits et ses victimes s’engouffrent juste dans les brèches pour tenter d’obtenir réparation. Mais elles n’en auront pas, parce que les blancs qu’elles sollicitent n’ont plus rien, ni richesses, ni pouvoir. Les descendants de ceux qui ont esclavagisé et dépouillé leurs ancêtres sont désormais aussi exploités et démunis qu’eux. D’ailleurs, ils se joignent aux manifestations.

La seule chose qu’il reste à nos élites blanches autoproclamées, à part les milliards entassés dans les paradis fiscaux, c’est leur prétention. Elles continuent de faire la leçon au monde entier, sans même se rendre compte que plus personne ne les écoute, même pas leurs propres peuples qui ont compris qu’ils étaient fichus et qu’ils ne pouvaient plus compter que sur eux-mêmes et plus du tout sur les extraterrestres qui se croient encore aux manettes.

Oui, tout ce que nous avions, nos richesses et même notre culture nous ont été volé, avec la complicité de nos élites compradores, par de nouveaux puissants qui n’ont pas de visage et qui sont insaisissables, tout comme nous les avions nous-mêmes volées, et le pouvoir est désormais ailleurs. Il demeurera invisible et/ou intouchable, jusqu’à ce qu’il soit identifié et tombe à son tour, remplacé par un autre.

Ce cycle infernal peut-il être rompu, pouvons-nous échapper à la dialectique exploiteur/exploité qui semble régir ce monde depuis l’âge de fer ? Voilà toute la question…

Dominique Muselet

 

Image en vedette : Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples. Source : wikipedia.org

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Note :

*Dans son introduction à « Haïti au XVIIIe siècle: richesse et esclavage dans une colonie française » (1797), d’Alexandre-Stanislas baron de Wimpffen, éd. Karthala, 1993.

Cet article a été publié initialement par  salaireavie.fr

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Copyright © Dominique Muselet, Mondialisation.ca, 2020

https://www.mondialisation.ca/le-racisme-une-maladie-de-lame/5646528


 

COVID-19 : LA PESTE ET LA FAIM

Par: Guillermo Alvarado

Les grands fléaux qui, dans l’histoire, ont fortement touché l’humanité n’arrivent  pas d’habitude seuls, car les uns se nourrissent des autres comme cela est le cas de l’actuelle pandémie de Covid-19 qui plongera dans la faim des millions de personnes surtout dans les endroits les plus vulnérables de la planète.

C’est ce qu’a réitéré le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres en avertissant que les systèmes de production et de distribution d’aliments ne fonctionnent pas comme il faut et que la crise humanitaire aggrave les choses.

Ce ne sont pas de mots creux. Avant le début de la pandémie qui touche aujourd’hui quelque 7 millions d’êtres humains et qui a tué plus de 400 mille, le problème de l’alimentation était déjà grave.

Dans un monde capable de satisfaire ce besoin à ses 7 milliards 800 millions d’habitants, il y avait 820 millions d’affamés un grand paradoxe et une très grande injustice voire un crime.

À cause de cela, 144 millions d’enfants de moins de 5 ans souffriront pendant leur croissance de graves déficiences physiques et intellectuelles à cause de la malnutrition chronique soufferte dans cette étape décisive de leurs vies ce qui les condamne à un avenir avec la même pauvreté ou plus pauvre encore.

Bien que des progrès aient été faits dans la lutte contre ce mal, le Covid-19 menace de tout détruire et de pousser 49 millions d’êtres humains de plus à la pauvreté extrême, c’est-à-dire, à la faim.

En Amérique Latine et dans les Caraïbes quelque 14 millions de personnes resteront vulnérables à l’insécurité alimentaire à cause de la pandémie.

Il ne s’agit pas seulement de l’absence de nourriture dans les marchés à cause de défaillances dans les chaînes de distribution, mais c’est que même l’offre existant, beaucoup de familles n’ont pas les ressources pour acheter des aliments et il n’existe pas de mécanismes institutionnels pour palier à ces carences.

 

Selon Miguel Barreto, directeur régional du Programme Mondial des Aliments, on a toujours le temps d’éviter que la pandémie de Covid-19 ne devienne  une pandémie de faim.

Les endroits les plus menacés sont maintenant Haïti, où la pauvreté est endémique et dans le dit « couloir sec » centraméricain qui touche le Honduras, le Salvador et le Guatemala.

Le PMA a lancé un appel à la collaboration pour mettre sur pied des programmes d’attention et de protection sociale à l’intention de ceux qui ont perdu leurs emplois et à les étendre à d’autres groupes dont les migrants et les personnes sans un emploi formel. Autrement les dégâts causés par le Covid-19 seront désastreux et ils affecteront même les générations futures qui verront leur avenir gâché.

 

Edité par Reynaldo Henquen
source :  http://www.radiohc.cu/fr/especiales/comentarios/225494-covid-19--la-peste-et-la-faim


 

APPEL DE MICHEL COLLON : RÉSISTONS AU VIRUS DE LA DÉSINFORMATION !

Résistons face à la désinformation ! – Appel de Michel Collon

Cover

Vous savez qu’on nous a beaucoup menti lors de la gestion du « Covid-19 » et sur les causes profondes de cette crise. Dans cette crise angoissante, il fallait se protéger non seulement du Coronavirus mais aussi du Propaganda virus.

Dès le 13 mars, notre équipe Investig’Action s’est réorganisée et mobilisée pour vous apporter des infos absentes et surtout l’analyse des causes profondes de cette crise. Grâce à notre réseau international et en interrogeant des témoins, des experts, et des analystes éclairants. Nous avons fourni de nombreux articles, deux newsletters par semaine et plus de 30 émissions Michel Midi Spécial Coronavirus, vues plus de trois millions de fois.

Les médias dominants ont confirmé qu’ils n’étaient pas libres. Ce n’est pas moi qui le dis, mais Le Soir, le quotidien belge dit « de référence » : « L’équation est assez simple : les gens ne consomment pas. Du coup, les annonceurs ne sont plus là. Car ils n’ont tout simplement rien à vendre. Or, pour les médias, la pub, c’est le nerf de la guerre, la poutre maîtresse sans laquelle tout l’édifice s’effrite. » Bien dit. Seuls des médias véritablement indépendants - donc sans pub, ni capitaux extérieurs - peuvent enquêter sans tabous sur tout cela !

L’info fiable est fondamentale. Et urgente car ceux qui nous ont amenés dans cette situation, nous promettent maintenant – la main sur le cœur – que « l’après » sera différent de l’avant. Attention ! Si on les laisse faire, l’après sera pire que l’avant. Car ils vont nous présenter la facture de ce qu’ils ont, je ne dis pas provoqué, mais considérablement aggravé. 

Je lance un appel pour nous renforcer. Vous avez besoin de nous et nous avons besoin de vous. Nous devons encore renforcer Investig’Action ! en développant notre secteur vidéo, décisif pour toucher de nouveaux publics. Il nous faut un nouveau budget pour produire – avec des pros – davantage de vidéos y compris des enquêtes et des reportages. Je sais que je peux compter sur vous. Vous nous avez déjà permis d’embaucher Federica, David et Stéphanie. Aidez-nous à franchir cette nouvelle étape !

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